22/11/2016

Une biographie de Renzi pour comprendre Macron

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Le 4 décembre prochain, Matteo Renzi, le président du Conseil italien, va jouer sa carrière politique lors d'un référendum constitutionnel. Ce n'est pas son premier coup de poker, à lire le livre que lui consacre Giuliano Da Empoli sous le titre «Le Florentin». L'ancien conseiller politique et directeur du Think Tank Volta à Milan raconte comment un trublion de la vie politique conquiert, à 39 ans, le fauteuil de chef de gouvernement jusqu'ici réservé aux vieux caciques. «Gouverner les Italiens, ce n'est pas impossible, c'est inutile», disait Mussolini. Les Italiens suivent la politique comme un match de football, en s'amusant et en se désespérant, écrit l'auteur de cette biographie éclairante sur l'ascension fulgurante du jeune maire de Florence.

Comment expliquer que la gauche marginalisée durant la période Berlusconi, prisonnière du dogme de la Diversita, a pu reprendre le pouvoir? Quand Berlusconi tendait un miroir aux Italiens, avec leurs vices et leurs qualités, cette vieille gauche prétendait leur être supérieure. Erreur. Dès ses premiers pas, Matteo Renzi va casser cette image. Il va sur le plateau de la «Roue de la fortune» de la télé berlusconienne. Il reste à l'écran sur cinq émissions et remporte 48 millions de lires, près de 30 000 francs. Celui qui a grandi dans le catholicisme toscan (son père est le représentant locale de la Démocratie chrétienne) et prépare son droit, fait une première apparition remarquée. Comme Obama, il affectionne la rhétorique mystique, lyrique, messianique entendue dans les églises. Sauf qu'il est Florentin, et cela implique de l'irrévérence, qui fera aussi son style. Le militant fait campagne pour Prodi et devient le bras droit d'un député catholique, puis devient le secrétaire de la fédération florentine du Parti Populaire, issu de l'implosion de la Démocratie chrétienne. C'est comme cela qu'il prend la direction de la province de Florence à 29 ans.

 

Matteo s'est choisi des modèles qui ne sont pas ceux d'un enfant de chœur, des personnages historiques subversifs: Robert Kennedy, le second est le secrétaire général de l'ONU et Prix Nobel de la Paix, créateur des casques bleus, Dag Hammarskjöld et le troisième est un moine soldat qui a gouverné Florence, Giorgio La Pira. Des hommes de foi qui ont rué dans les brancards. Il fera de même. Première occasion lors d'une réunion politique alors qu'il est chahuté par un militant qui a lu «La Casta» (La caste) un livre qui dénonce les privilèges et méfaits de la classe politique italienne. Euréka. Depuis lors, le coût de la politique et le ras-le-bol à l'égard des élites feront son beurre, quand dans son camp, on ne veut pas dire ces choses qui font le succès de la Ligue du Nord. Lui, n'a pas ces scrupules. D'ailleurs, il le pense. Il faut nettoyer les écuries d'Augias. Il se présente à la mairie de Florence et dit tout de go, que s'il échoue, il quitte la politique. Une prise de risque qui est synonyme de sincérité en politique. Il ne mâche pas ses mots, brisent les tabous, envoie balader la vieille garde et l'emporte.

Giuliano Da Empoli, féru d'histoire, a trouvé le personnage historique qui ressemble au président du Conseil italien: le cardinal de Retz, qui est un Gondi, une des illustres familles de banquiers de Florence. Il fera carrière à Paris et initiera, machinera et commentera la Fronde, contre le cardinal Mazarin, forcé à l'exil. «Audacieux, ambitieux, dépourvu de scrupules, lyrique et inventif, le Florentin Gondi est le personne le plus semblable à Matteo Renzi», écrit l'auteur.

«Comme Gondi, Renzi est avant tout un joueur», poursuit Giuliano Da Empoli. Pour gagner Florence, il se positionne contre le «système». Il attire des volontaires par son programme décoiffant pour la ville et monte des shows pour mettre en scène sa candidature, bousculant les usages des autres candidats à la primaire. On pense évidemment à ce qu'Emmanuel Macron est en train de tenter en France. Pour Retz, la classe moyenne est l'arbitre du jeu politique. Renzi va cibler cet électorat. Macron aussi. Da Empoli, explique qu'en Italie, où l'Etat tardera à naître, le vrai pouvoir reste aux villes. Etre maire de Florence, c'est avoir le vrai pouvoir. Et Renzi va l'utiliser pour changer la ville musée. Sa méthode: faire une annonce et fixer un calendrier. «Dans un pays où la bureaucratie devient facilement kafkaïenne, une approche de ce genre est révolutionnaire», écrit l'auteur. Et ça marche. La ville change. En 2010, il inaugure les «Cent lieux», cent projets pour transformé des coins désaffectés de la ville. Il convoque cent assemblées de citoyens pour discuter des projets. Les Florentins ronchonnent et finissent par adhérer en masse.

A Florence, il a pris le pouvoir en s'opposant à la vieille garde de gauche, qui gère la ville depuis des décennies. Et il pilonne tous les pouvoirs institués: syndicats, fonctionnaires du ministère de la Culture, gérants de cafés, employés de la commune et même Eglise, pour imposer ses réformes. C'est la première fois qu'un homme de gauche abandonne l'habitude de s'agréger les catégories (syndicats, enseignants, artisans...à) pour obtenir le soutien des citoyens lambda. Un «anathème» pour le Parti démocrate. On pense encore à Macron.

Il traite l'élite qui gouverne la gauche de «vieilles bagnoles à mettre à la casse». Depuis ce jour, il devient pour les Italiens, «Il Rottamatore», le briseur d'idoles. Et met en pratique une politique répondant à l'appel du réalisateur Nanni Moretti, devenu célèbre: «Avec ces dirigeants à gauche, nous ne gagnerons jamais». Il va donc attirer les projecteurs sur des acteurs de la vie italienne bien différents, hommes d'entreprise, de culture, qu'il invite à La Leopolda. Son axiome: «Ce qui marche est juste, même si cela contredit tous les dogmes.» Il défend la primauté de l'expérience d'en bas, dans les communes et les PME. «Il y a là, dehors un pays qui a profondément changé, mais qui n'est pas foncièrement de droite, ni nécessairement condamné au déclin économique et civil. Les progressistes ont les cartes en main pour sortir de leur mouroir et commencer à donner une voix à l'Italie vivante.» Là encore, on croirait qu'Emmanuel Macron s'en est inspiré. Lors des primaires de 2012, le Renzisme devient un mouvement de masse, agrégeant ceux qu'on appelle les «neutres», jusqu'ici rétifs à tout engagement politique.

C'est ainsi qu'il parvient à se débarrasser de Bersani, qui voulait lui barrer la route, en manœuvrant pour la présidence italienne. Renzi démonte la candidature Marini à la télévision et parvient à ce que le Parlement supplie Napolitano, le vieux sage, de rempiler. Il ne fera pas d'ombre au Florentin qui, après un gouvernement Letta d'un an, prend le parti puis la présidence du Conseil. A Rome, Renzi ne sort pas de son bureau et travaille. Les Romains n'en reviennent pas. Il décide de limiter les salaires de fonctionnaires à celui du président de la République, introduit la possibilité de licencier des fonctionnaires, abolit le conseil de l'Economie et du Travail qui distribue les rentes, réduit les congés des magistrats, installe une haute autorité contre la corruption, élimine les provinces et pousse les communes à fusionner les entreprises publiques. La réforme est en marche. Pour lui, cette cure d'amaigrissement infligée à la caste est la condition pour rétablir la confiance de l'opinion. Et de battre les populistes. Macron n'aurait pas dit mieux lors de son premier discours programme. Puis le président du Conseil réduit les impôts des entreprises et des particuliers, et impose 80 euros par mois aux revenus les plus modestes, sur leur bulletin de salaires en six semaines! Puis il crée 221 000 emplois en créant un contrat de travail unique, malgré les protestations syndicales.... 300 lois et décrets approuvés en deux ans: du jamais vu en Italie.

«Le Florentin, l'art de gouverner selon Matteo Renzi», par Giuliano Da Empoli, Editions Grasset, 210 pages, septembre 2016

 

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29/09/2016

Mr Tweet et Mrs Big Data

trump.jpgDans un livre publié chez Slatkine, Stéphane Bussard et Philippe Mottaz racontent avec talent l’ascension du candidat Donald Trump vers la candidature à la présidence des Etats-Unis. Si l’investiture de ce magnat de l’immobilier a pu vous paraître inouïe, déconnectée, incompréhensible, elle vous apparaîtra, une fois le livre fermé, comme prévisible, issue d’une tradition politique américaine et totalement en phase avec l’époque.

Les deux journalistes qui furent en poste à Washington et New York connaissent bien ce pays immense et divers, qui paraît si exotique aux Européens. Ce sont aussi des lecteurs, qui nourrissent leurs analyses des meilleurs essais sociologiques. On comprend mieux à les lire, l’émergence de « The Donald » et les raisons profondes qui font son succès.

Ce qui court au fil des pages, presqu’entre les lignes, c’est que ce candidat hors norme est l’enfant de l’élection Obama. Il en est la revanche, la figure en négatif. Celle d’une présidence Obama, que l’Amérique fondée par des migrants, mais taraudée par la question raciale, n’a toujours pas digérée. Son premier fonds de commerce n’a-t-il pas été le mouvement des Birthers, contestant à Barack Obama, son lieu de naissance et sa nationalité, même après la publication de l’acte de naissance à Hawaï.

«The Donald» est aussi le candidat du rejet de la mondialisation et des élites qui en profitent. Un héraut paradoxal, puisqu’il profite lui-même des opportunités offertes par les traités de commerce qu’il rejette dans ses discours. L’homme qui fait fabriquer ses costumes sur mesure en Chine dénonce le pays qui vole les emplois à l’Amérique depuis dix ans. So what? N’en déplaise « à la connivence des discoureurs », déjà épinglée par Raymond Aron dans les années 70, Donald Trump n’est pas simplement un provocateur, un bonimenteur voire une baudruche. Il est charismatique, a quelque chose de la candidature Reagan et mouline des thèmes développés par Pat Buchanan, qui fut la plume de Nixon, puis de Reagan et candidat à la primaire.

Mais l’aspect le plus original du livre concerne la stratégie de communication du candidat Trump, qui s’est formatée sur la technologie de son époque et se trouve en adéquation avec l’air du temps. Trump parle comme il twitte. Et il a basé sa campagne sur ce réseau « antisocial », où l’insulte est banalisée, le vocabulaire, basique et la diffusion, immédiate, réflexe, reptilienne, brutale.

Ce positionnement est d’autant plus intéressant que la campagne d’Hillary Clinton est, elle, basée sur le ciblage des électeurs, grâce aux données, au Big Data. Pour la candidate démocrate, aussi, le discours est en phase avec la technologie. Hillary parle en connaissance de cause, en nuances, avec une vocabulaire plus riche qui fait appel à la raison, et s’appuie sur des données réelles.

Bussard et Mottaz pointent enfin que ce candidat a fait campagne sur le déclin de l’Amérique et l’abandon du peuple en se présentant comme l’homme à poigne, seul capable de redresser le pays et de redonner leur fierté aux Américains. Admirateur de Poutine, voire de Mussolini, Trump est-il fascisant?, s’interrogent les auteurs.

Ce rejet de l’establishment, l’affirmation d’une souveraineté protectionniste dans un monde interconnecté, un racisme assumé, ne sont pas une particularité trumpiste. L’Europe aussi est travaillée par cet air du temps, qui ressemble, écrivent les auteurs, à l’Allemagne de Weimar. On connaît la suite.

"#Trump, De la démagogie en Amérique", par Stéphane Bussard et Philippe Mottaz, Editions Slatkine, sept 2016, 222 pages.

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25/04/2016

Quelques minutes de futilité

téléchargement.jpgAh les coulisses de la politique! On aimerait y être et tout entendre, savoir ce qui dirige les choix, comment nait un projet de loi, quelles confrontations se préparent. D'Anna Cabana, journaliste politique au Point et habile portraitiste, on pouvait s'attendre à un livre qui serait du Philippe Meyer dans la ciselure du portrait et du Christophe Barbier, dans la pertinence de l'analyse. Las. La promesse de quelques minutes de vérité -le titre de l'ouvrage- est vite déçue.

 

On assiste aux aventures banales d'une journaliste qui rate son enregistrement lors d'un entretien, qui se fait virer par un interlocuteur à qui elle pose les questions qui fâchent, qui renonce à écrire un chapitre (non sans tartiner des mots vides sur l'épisode) pour ne pas trahir la confession trop lourde d'un sujet. La journaliste se montre aussi satisfaite et quelque peu impressionnée d'être quelques minutes avec ceux qui font l'actualité: l'éditeur n'a d'ailleurs pas trouvé mieux pour le bandeau de promo: une liste de noms pour allécher le lecteur.

Qu'apprend-t-on de plus? Que Fabius a eu une relation avec Carla Bruni avant Sarkozy, que Vincent Peillon fait un complexe de supériorité, que Villepin ne bande pas comme Sarkozy derrière un pupitre de meeting, que Xavier Bertrand revendique d'être un plouc, que Jean-Louis Debré a de la sympathie pour Hollande et que beaucoup de politiques ont de la haine pour leurs pairs. La belle affaire. Au bout de quelques minutes de lecture (une heure à peine pour arriver à la dernière page), on se dit qu'on aurait pu se passer de ces quelques minutes de futilité. 

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19/04/2016

Géopolitiquement incorrect

Le terrorisme en Europe n'est pas une fatalité. Dans un livre très documenté et plein de révélations, Jacques Baud - qui est aussi l'auteur d'une encyclopédie du renseignement et des services secrets - dénonce sans détour la responsabilité des gouvernements occidentaux dans la vague d'attentats djihadistes qui ont frappé les Etats-Unis et l'Europe. Les djihadistes n'en veulent pas à ce que nous sommes, contrairement à ce que déclare le premier ministre français Manuel Valls. Ils «résistent» dans une guerre asymétrique aux interventions militaires des puissances qui tuent de façon illégitime et illégale des musulmans. Voilà pour la thèse principale du livre. Mais cette étude, pleine de renvois de bas de page et de QR code d'interviews vidéos des acteurs et de renvois à des sites officiels, nous livre bien d'autres «secrets».

Bouleversement programmé et mensonges

Dans les premières pages, l'analyste révèle que le bouleversement du Moyen-Orient avait été programmé par Washington. Sept pays sont cités, dont trois ont voulu remettre en cause le règlement en pétrodollars de leur or noir. Jacques Baud y voit un des facteurs de conflit en défense des intérêts américains pour trois pays, dont l'Irak et la Libye. L'auteur cite ensuite plusieurs mensonges de Washington (dont celui des armes de destruction massive) pour entraîner ses alliés dans la guerre.

Mauvaise traduction

Sur l'Iran, Jacques Baud est persuadé que les Occidentaux auraient pu s'en faire des alliés, comme ils le furent après les attentats du 11 septembre et la guerre d'Afghanistan. Mais c'était sans compter avec l'administration Bush qui inscrivit l'Iran dans les pays de l'Axe du mal, et se faisant, donnait l'avantage aux durs du régime sur les réformateurs alors en place. Il ajoute que l'Iran n'a jamais voulu «rayer Israël de la carte», comme cela a été régulièrement répété. La traduction juste selon lui des mots de Khomeiny cité par Ahmadinejab était «le régime qui occupe Jérusalem doit être effacé de la page du temps». Bien sûr, le pouvoir iranien est antisioniste, mais il s'agissait en l'occurrence d'une mise en cause du gouvernement d'Israël, pas de l'existence du pays.

Péché originel

Jacques Baud revient aussi sur le «péché originel» de l'Occident au Moyen-Orient, à savoir, la guerre du Koweït. Pour l'auteur, Bagdad avait quelques raisons d'en vouloir au Koweït qui en dépassant de 40% sa production de pétrole, puisé dans des champs pétrolifères communs avec l'Irak, empêchait ce pays de rembourser sa dette à son voisin et ancienne province. Pour justifier une intervention internationale, au-delà du fait que l'Irak s'attaquait à un pays souverain, les mensonges n'ont pas manqué. Le plus mémorable est la mise à sac d'une maternité, totalement scénarisée avec comme témoin une jeune fille, Nayrah, dont on apprit par la suite qu'elle était la fille de l'ambassadeur du Koweït aux Etats-Unis et qu'elle n'était pas au Koweït à la date invoquée...

L'organisation d'Al Qaida, un fantôme

Pour démontrer que les frappes occidentales déclenchent et ne font que multiplier les candidats terroristes, Jacques Baud remonte aux missiles envoyés sur l'Afghanistan et le Soudan en 1998 par l'administration Clinton. Sur la base de renseignements douteux concernant des installations terroristes, les missiles Tomawak tuaient des dizaines de milliers de civils. Jacques Baud souligne que les attentats du 11 septembre, ne sont pas «tombés du ciel», mais affirme-t-il, étaient une réponse aux missiles de croisière de 1998 (ce que l'on a appris depuis, précise-t-il). Il raconte ensuite les occasions offertes par les Afghans d'arrêter Ben Laden, auxquelles Washington ne donnera pas suite, et l'absence à ce jour d'implication directe de Ben Laden dans ces attentats. L'auteur souligne plus loin qu'Al Qaida n'est pas l'organisation structurée que l'on décrit habituellement. Ce que les documents et lettres de Ben Laden collectés à Abbottabab démontreront, l'émir apparaissant déconnecté d'actions de groupes se revendiquant d'Al Qaida, qu'il condamnait parfois.

Le mensonge de BHL

Concernant la Libye, Jacques souligne également une falsification largement médiatisée par Bernard-Henri Levy (BHL), justifiant l'intervention en Libye. Selon l'analyste suisse et des déclarations de l'opposant Abdul Jalil, le massacre de février à Benghazi n'était pas le fait des forces de Kadhafi mais de mercenaires islamistes, alliés aux groupes soutenus par l'Occident.

Des modérés en Syrie?

Jacques Baud s'intéresse ensuite à la Syrie, où les manifestations d'un «printemps syrien», n'ont pas été «pacifiques au début», comme l'affirment les opposants exilés. Il cite plusieurs témoignages en appui avec comme toujours renvoi sur des documents filmés ou des rapports en bas de page. Il met aussi en cause son caractère spontané, soulignant le fait que les puissances sunnites de la région ont poussé aux révolutions arabes, après le bouleversement stratégique que fut le passage de l'Irak aux mains des chiites, suite à l'intervention américaine. Sans cependant dédouaner Bachar de ses crimes. Concernant l'utilisation de chlore par le régime, elle n'aurait pas été confirmée par l'Organisation pour l'interdiction des armes chimiques qui a, en revanche, documenté l'usage de gaz moutarde par des groupes rebelles.

Il moque aussi la distinction théorique faite par les Occidentaux entre des groupes dits «modérés» et ceux islamistes radicaux de Syrie. Pure fiction. Il qualifie l'intervention occidentale d'illégale et sans vue stratégique, au contraire de l'intervention russe, légale (à la demande de Damas) et dont la portée stratégique est claire. L'ex-agent suisse doute enfin de la responsabilité syrienne dans l'assassinat du leader chrétien libanais Rafic Hariri et note que la conséquence de l'intervention occidentale fut d'abord l'abandon des chrétiens de Syrie, protégés par le régime d'Assad.

Opérations de dissuasion

A propos de Daech, l'analyse de Jacques Baud est là aussi intéressante: il pense que les méthodes de l'Etat islamique ont plus à voir avec «l'apport» des djihadistes de l'Emirat du Caucase (Tchétchénie et Daguestan) qu'à la participation d'anciens officiers de l'armée irakienne.

Enfin, pour les attentats de janvier et novembre à Paris, il les inscrit, à contrario de «la rhétorique officielle et de nombreux experts» comme des attentats ayant toutes les caractéristiques des «opérations de dissuasion, qui ont pour objectif déclaré de former les régimes (faibles) à stopper leur frappe» et à les pousser à une répression qui suscite les «vocations» de nouveaux combattants. Selon lui, l'objectif des djihadistes est bel et bien le retrait des Occidentaux du Moyen-Orient et non l'islamisation de l'autre côté de la Méditerranée, plus sûrement réalisée, mais pas nécessairement voulue, par une immigration musulmane.

Djihad ouvert et islamisation de la radicalité

Enfin, dans la polémique «radicalisation de l'islam» (Gilles Kepel) et islamisation de la radicalité (Olivier Roy), Jacques Baud penche pour le second (la religion n'étant à ses yeux «que l'équivalent d'un système d'exploitation informatique»). Il cite à l'appui de cette thèse l'étude du Dr Marc Sageman, sociologue, psychiatre et ex de la CIA qui a étudié 500 cas de djihadistes pour arriver à cette conclusion. Il indique en fin d'ouvrage que les djihadistes «autonomes» sont le fruit d'une source doctrinale et non d'une irruption de folie: celle du «djihad ouvert», théorisé par Al Qaida dans la péninsule arabique (AQPA), une des «franchises» qui n'a jamais reçu l'approbation de Ben Laden. Cette doctrine est clairement celle d'une guerre assymétrique de résistance, indique Jacques Baud.

Erreur stratégique

De ce constat, l'auteur de «Terrorisme, mensonges politiques et stratégies fatales de l'Occident», tire la conclusion que les insuffisances d'analyse et de renseignements de nos gouvernements, le suivisme européen de la politique américaine à l'égard d'Israël et des pays arabes, les mensonges et manipulations justifiant les interventions armées, ont conduit «nonens volens» à alimenter le terrorisme et non à le réduire, à faire reculer les libertés démocratiques dans nos pays, dans une fuite en avant vertigineuse depuis trente ans.

Critique, radical, documenté, ce livre fournit une riche matière pour réfléchir sur la politique étrangère occidentale au Moyen-Orient et s'en faire une opinion.

«Terrorisme, mensonges politiques et stratégies fatales de l'Occident» par Jacques Baud, Editions du Rocher, 422 pages, avril 2016 (TDG)

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03/12/2015

Genève, ville d'espions

Ce qui se passe à Genève intéresse le monde secret des espions. C’est ici que l’agent Edward Snowden a écouté sur le toit de la mission américaine, à quelques encablures du Palais des Nations, le murmure diplomatique du monde, probablement pour le compte du F6, une agence hybride de la fameuse CIA et de l’indiscrète NSA. Ici encore que deux hôtels abritant les négociations sur le nucléaire iranien ont été espionnés électroniquement, cette année.

Dans le passé aussi, cette ville internationale d’une Suisse neutre était le lieu où chaque service d’espionnage pouvait collecter du renseignement par tous les moyens. Au bord du Léman se côtoient en effet des représentants de tous les pays du monde, les humanitaires des plus grosses agences des Nations Unies et d'ONG qui savent tout des terrains de conflit.

Durant les deux guerres mondiales, la guerre froide, les années de décolonisation et les révolutions islamiques, Genève a été le théâtre de confrontations feutrées mais aussi d’assassinats.

Des pianos rouges soviétiques à la taupe du Centre islamique, des fléchettes de la Main rouge aux tueurs des ayatollahs iraniens passant par l’affaire Barschel, trois quarts de siècle d’histoire secrète à Genève en cinq volets à l’encre visible.

A voir et lire sur:

Genève, ville d'espions, le webdoc

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01/12/2015

Poutine: faites ce que je dis, pas ce que je fais

Deux principes sont régulièrement mis en avant par la diplomatie russe: la politique de non intervention dans la politique intérieur d'un pays et l'inefficacité et l'inanité des politiques de sanctions contre des Etats. Vladimir Poutine condamne et contrecarre sur cette base la volonté occidentale de faire partir Bachar el-Assad du pouvoir en Syrie. Admettons qu'il y a là, une cohérence, Damas  ayant demandé le soutien à son allié (parrain) russe.

Mais quand Moscou envoie ses volontaires et arme des factieux dans une région d'un pays voisin, il y a d'évidence ingérence extérieure dans la politique intérieure d'un pays souverain. Après l'annexion de la Crimée, des sanctions internationales des Etats-Unis et de l'Europe ont été prises contre la Russie. Efficaces ou pas, elles ont été qualifiées d'injustes et d'inutiles par Moscou. Cela n'a pas empêché le président russe de prendre récemment des sanctions économiques contre la Turquie après que la chasse turque ait abattu un bombardier russe.

Les sanctions prises sur les échanges commerciaux mais aussi contre des personnes (comme l'a fait l'Europe vis à vis du pouvoir et de l'économie russe) puisque les autorités ont empêché l'entrée sur le territoire russe de businessmen turcs, sont tombées tout de suite. Le Kremlin a aussi invité les Russes à bouder la très prisée destination touristique turque. Bref, pour Vladimir Poutine, c'est "faites ce que je dis pas ce que fais", reprochant ingérence et sanctions aux autres et usant des deux procédés dans la foulée.

L'habillage de politique extérieure russe ne vaut pas mieux que celle des Etats-Unis prétextant en autres la défense des valeurs pour garantir l'approvisionnement en pétrole de son économie. La vérité est que les pays ont la politique extérieure de leurs intérêts nationaux. Alors, inutile de traiter de russophobes ou d'américanophobes, ceux qui pointent les contradictions des discours alibis avec la politique des Etats. La vérité est toujours nue et les faits parlent d'eux-mêmes.

                

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29/11/2015

Pauvre Michel Onfray qui sème le vent

Les philosophes, il vaut mieux qu'ils parlent philosophie. Dans ce domaine, Michel Onfray est brillant! Cultivé, redonnant une visibilité aux pensées héraclitéennes et hédonistes, démontant les montages freudiens, le penseur a acquis une notoriété méritée. Nombre de ses livres valent la peine d'être lus, du Manuel d'antiphilosophie à Cosmos.

Je n'aime pas les curées médiatiques. Mais comme dirait Onfray à propos des attentats de Paris, "qui sème le vent, récolte la tempête". Et du vent, il en a fait sur un sujet qu'il ne maîtrise apparemment pas aussi bien que la pensée nietzschéenne. Pas question ici de lui faire un de ces procès imbéciles de complicité avec Daech ou avant cela d'islamophobie...

Michel Onfray pense en athée. Mais il a lu les livres saints. Pour autant, que sait-il de l'islam et du monde arabe? Il affirme ainsi à la suite de Samuel Huntington qu'une guerre de civilisation oppose le monde occidental à l'Oumma, qu'il voit comme unie et déterminée (puisque des hommes sont prêts à mourrir pour elle). Sauf que l'Oumma n'existe pas autrement qu'en tant qu'utopie, voire de projet prophétique. Il suffit de lire les journaux pour voir que dans le monde musulman, qu'il soit arabe, perse ou asiatique, la religion n'est pas un facteur fédérateur à l'international mais juste un ciment national. Des musulmans, tout musulmans de l'Oumma qu'ils soient, se font la guerre partout et depuis longtemps. Comme des pays chrétiens l'ont fait.

En France, il n'y a pas d'islam français car chaque mosquée a son parrain, marocain, algérien, saoudien, qatari, inspirée de Frères musulmans égyptiens ou du Tabligh pakistanais. Et chacun n'a que méfiance et mépris pour l'autre. Les Habachis syriens ou libanais détestent les wahhabites saoudiens. Les Marocains se méfient des Algériens. Et les salafistes du Sahel n'ont que mépris pour les tombes des sages soufis du Mali. Bref, l'Oumma n'existe pas plus que l'alliance chrétienne.

La force de Daech serait de mobiliser des hommes prêts à mourir. Tandis que sous nos latitudes occidentales, personne ne serait prêt se faire tuer pour ses valeurs. Mais que fait Michel Onfray de ces jeunes, car ils sont jeunes, policiers et militaires qui risquent leurs vies au Mali ou à Paris. Que fait-il du nombre de jeunes encore, qui font la queue pour s'engager et défendre leur pays au nom de "valeurs" comme ils le disent souvent? L'argument est fallacieux.

Des images de Michel Onfray a eu le malheur d'apparaître dans un clip de Daech. Ses propos sur notre colonialisme guerrier ne sont pas tous infondés. Faut-il l'en blâmer? Non. Mais quand il argumente à côté, on est triste pour le philosophe.

    

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13/11/2015

Le discours viral de l'extrême droite

Dans le cadre de sa campagne des régionales en région Nord-Pas de Calais-Picardie, la cheffe du Front national, candidate dans cette région, a parlé d' "éradiquer la migration microbienne". Sur la fréquence nordique de Radio France, Marine Le Pen a fait semblant de se justifier sur le fond en évoquant une étude épidémiologique de l'Institut national de veille sanitaire.

 

L'auteur de l'étude en question a réfuté par la suite l'interprétation "sortie de son contexte" et l'utilisation idéologique (qu'elle ne partage pas) de son étude. Mais peu importe pour la leader du FN, car cette justification a posteriori n'est pas si importante que cela. L'important pour elle, c'est le vocabulaire, les mots choisis. Or, un des invariants de l'extrême droite est l'utilisation du vocabulaire médical et de références à des maladies du corps social.

 

Louis-Ferdinand Céline parlait des juifs comme des "microbes sociaux" dans ses pamphlets antisémites. L'extrême droite a toujours utilisé la peur de la maladie apportée par l'Autre et l'image idéalisée du corps sain (de l'Aryen, du blanc, du fasciste etc) dans ses discours. Dans les années Sida, les métaphores n'ont pas manqué à l'extrême droite de l'échiquier politique.

 

Lors de cette crise migratoire, qui n'est pas lieu de nier ici, les sites d'extrême droite s'excitent sur la drépanocytose, qui assimile une maladie aux migrants. Les décodeurs du Monde lui consacraient d'ailleurs une chronique. La contagion des immigrés, brandie par l’extrême droite dans un nombre croissant de discours vient aussi nourrir leur théorie du remplacement des populations "autochtones" par des "étrangers". On retrouve la mention de cette maladie sur de nombreux sites et commentaires ou messages sur les réseaux sociaux. 

 

La vision biologique de la société est partagée par l'extrême droite au travers de différentes périodes de l'histoire contemporaine. Le fantasme du corps sain et de la maladie invasive n'est pas prêt de disparaître du discours de l'ultradroite. C'est dans ses gênes. 

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05/11/2015

René Girard, philosophe du rituel et du désir

Le penseur français René Girard est mort. Celui qu'on appelle le Darwin des sciences-humaines passe pour n'être qu'un philosophe chrétien. Erreur, il est beaucoup plus que cela. C'est d'abord un penseur de la religion comme ritualisation et abstraction des violences humaines afin de rendre la vie en société plus paisible. Sa théorie du bouc émissaire n'est pas une croyance, elle explique comme les hommes ont inventé le sacrifice du Christ en croix pour éviter le sacrifice des vivants, fussent-ils des agneaux.

Le philosophe qui aimait tant la littérature, y puisant ce que les essais ont du mal à cerner des émotions humains, a aussi développé une théorie du désir mimétique, qui fait de l'homme un être jaloux. Plus qu'un philosophe de la croyance ou de la soumission à Dieu, il est le penseur du rituel comme nécessité du vivre ensemble et du désir comme moteur de l'homme, quand l'Eglise a passé son temps à vouloir le brider.

 

Très connu et étudié dans les universités américaines, il n'a pas toujours été lu par les étudiants français berés au structuralisme et au marxisme. Il fut cependant reconnu puisqu'il entrait à l'Académie française, temple de la langue française, qu'il pratique merveilleusement bien à l'écrit.

 

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29/09/2015

Avez-vous vu "A l'Elysée, un temps de président"?

 Six mois durant, Yves Jeuland a tourné un documentaire sur la présidence de la République, diffusé lundi soir sur la chaîne française France 3. François Hollande y apparaît en animal à sang-froid face aux épreuves (les attentats, le Mali) et en président sympa avec ses collaborateurs. Mais le doc de Jeuland n'a pas comme personnage principal, ce président normal, qui subit "un temps de chien" plutôt qu'un "temps de président".

 

Au cœur de ce film se trouve un jeune communiquant Gaspard Gantzer, chargé de presse du Hollandisme qui est le vrai "héros du film". C'est le clown blanc du grand cirque de la communication à l'Elysée. L'auguste, ce serait le secrétaire général de l'Elysée, Jean-Pierre Jouyet, dont les mimiques incroyables viennent trahir l'agacement ou le contentement. Le premier dicte à des journalistes porte-crayon ce qu'il faut retenir d'un Conseil des ministres ou de la composition d'un nouveau gouvernement. Le second est le porte-plume du président à la recherche du mot pour un discours à Jean d'Ormesson à qui sera remis la Grand croix de la Légion d’honneur. Avec pour les scènes de coupe sous les lambris dorés et les petites gens qui attendent, conduisent, font le ménage, une musique qui pourrait être celle d'une piste aux étoiles ou d'un film de Tati.

 

La présidence, en mal de récit d'un quinquennat mal commencé et d'un libéral-socialisme qui n'est assumé que par Emmanuel Macron, communique. Vœux de fin d'année: discussion sans fin sur le décor, le cadre, le bureau, d'un aréopage de conseillers en image. Effarant. Dans ce palais où les grandes portes ouvertes par des huissiers font passer des ombres, l'image avale toute la lumière. Quelques dialogues pourtant disent une part de vérité. "L'acte d'autorité, c'est Valls qui le récupère", souligne un conseiller du Château inquiet. Pointe de jalousie de l'inspecteur des finances Jouyet qui a su se vendre à Sarkozy avant de revenir à son copain Hollande, au téléphone avec Macron: "C'est toi le maître maintenant". Leçon à la bonne élève Fleur Pélerin, tout juste nommée au Ministère de la culture. "Il faut que tu ailles au spectacle tous les soirs et que tu dises que c'est bien". "Va voir Lang et surtout sa femme Monique". On a pitié d'elle qui ne bronche pas à ce conseil primaire et à un second ramenant la jeune ministre au glorieux ministère Lang.

 

On ne voit pas vraiment ce qu'une présidence implique de décision dans ce documentaire. Est-ce parce que les portes se ferment aux caméras quand il s'agit de décider ou parce que Hollande, comme Mitterrand; laisse les choses dérouler leur logique et les conseillers dérouler leurs arguments sans vraiment décider. Quand Mitterrand le Florentin tranchait, Hollande fait la synthèse.

 

Deux moments forts de ce quinquennat sortent de ce film: l'invitation à ces dizaines de chefs d’Etat qui défilèrent ensemble après l'attentat de Charlie, la décision presque intuitive du président d'engager les troupes françaises pour stopper les djihadistes au Mali, "le moment le plus fort, jusqu'ici" de ma présidence, dira Hollande.

 

Le temps du président est compté. Ce documentaire en montre les aléas, le vide parfois, rarement la réussite. Le bilan devra être tiré en 2017, répète Hollande. Il sera alors temps de confronter la communication au bilan.

 

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28/09/2015

Signez la charte, messieurs les Saoudiens

Un Etat qui n'a pas signé la charte des droits de l'homme peut-il siéger au Conseil qui les défend? La question se pose alors que l'Arabie saoudite vient d'obtenir la présidence d'une commission consultative au Conseil des droits de l'homme de l'ONU à Genève. Le royaume wahhabite est en effet un des rares pays au monde à ne pas avoir signé le texte de 1948. Le représentant du seul pays au monde qui a pris le nom de la famille régnante a été préféré par le groupe Asie Pacifique au représentant du Chili. Cette élection en dit long sur les tractations qui se déroulent en coulisses dans cette institution internationale. 

La commission présidée par un Saoudien est celle qui décide de la nomination des commissions d'enquête placée sous l'autorité du Haut-Commissaire aux droits de l'homme. Ces commissions bénéficient ainsi de moyens pour enquêter sur les violations. On voit ainsi la place stratégique que l'Arabie saoudite occupe désormais. 

Peut-on se satisfaire de cette situation? Il n'y a visiblement pas dans les statuts du Conseil d'obligation d'avoir signé la charte des droits de l'homme pour siéger. Aberrant. Il est clair désormais qu'il faut réformer le Conseil est faire de cette signature une condition pour entrer dans cette assemblée. Le Conseil des droits de l'homme permet en effet de focaliser l'attention internationale sur les crimes les plus graves d'atteinte aux droits. Et peut déboucher sur des inculpations à la Cour pénale internationale. Alors que le Conseil de sécurité est verrouillé par les veto des membres permanents, le Conseil des droits de l'homme n'est pas entravé par de telles procédures. 

 S'il est trop tard pour empêcher le ridicule de cette nomination, il est plus que temps de réformer l'institution pour que cela ne se reproduise pas. 

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18/09/2014

DPRK, exfiltration au pays du mensonge

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On n'attendait pas Alain Gardinier (qui présenta un temps le Top 50 à la télévision) dans ce registre du livre sérieux et hyperdocumenté. Erreur. Son premier roman qui se déroule en Corée du Nord est en effet bien plus qu'une aventure d'espionnage à lire l'été (ce que j'ai fait!). C'est une plongée passionnante dans le pays le plus fermé du monde. Sous le titre de DPRK, le nom officiel de la Corée du Nord, Gardinier lève le voile pour tous les lecteurs peu au fait de ce pays, sur ses principaux rouages... La police, l'armée, l'administration, le parti du travail y mettent sous surveillance de tous les instants une population sous influence permanente de la propagande du régime. Outre l'espion français de la DGSE envoyé pour exfiltrer un ingénieur de son pays retenu pour travailler sur le programme nucléaire nord-coréen, l'auteur campe le personnage d'un enquêteur principal du département "étranger" du ministère de protection de la sécurité de l'Etat. Il écrit: "Choe Sang-hun ne se nourrit plus d'illusions depuis longtemps: son pays est une supercherie. Gamin comme tous, il a vénéré le "Grand professeur de l'humanité toute entière, le dirigeant Kim Il-sung, et ne se lassait pas d'écouter à l'école l'histoire de la capitulation japonaise en août 1945 puis en 1953 la séparation de la Corée en deux entités, l'une communiste appuyée par les Russes, l'autre capitaliste par ces chiens d'Américains". Voilà pour la propagande dont le summum sera la formule "Dans nul autre pays que la Corée du nord, on ne mange à sa faim", alors qu'une famine terrible fit des centaines de milliers de morts dans les années 90. 

Passionnés d'horlogerie suisse, saviez-vous que les nord-coréens fabriquent des montres? Moi non. Pour faire plus vrai l'espion français porte ainsi une Moranbong, made in DPRK... Il entre dans le pays en se faisant passer pour un touriste (il y en a peu, très surveillés, dont quelques nostalgiques du stalinisme) avec un masque qui le fait passer pour un viel homme. La technique semble vraie... Alain Gardinier doit avoir ses entrées dans "les services". L'espion est donc d'origine coréenne et aime le doenjang jigae, la soupe traditionnelle de soja épicée. Il a appris enfant à craindre les Kyuch'aldae, ces unités de police mobile que tout Nord-Coréen évite tant qu'il le peut. 

Passionnés de cinéma, saviez-vous que la Corée du Nord dispose d'énormes studios. Car Kim Jong-il, le fils et dirigeant successeur de Kim Il-sung, était un passionné de 7e art, au point d'avoir accumulé une belle collection de bobines en 35 mm du monde entier, et d'avoir réalisé lui-même plusieurs long métrages, s'autoproclamant, un peu comme Godard, "génie du cinéma". Gardinier raconte d'ailleurs un épisode incroyable de l'histoire nord-coréenne. Quand le Grand leader a décidé d'enlever Shing Sane-Ok et Choi Eun-Hee, un réalisateur et une actrice sud-coréens qu'ils vénéraient. Ils les obligea à tourner des films à la gloire de leur bourreau. Puis un jour, sûr de leur loyauté, il les laissa se rendre  à un festival de cinéma à Vienne en Autriche. Les deux artistes réussirent à échapper à leur garde rapprochée et à rentrer ensuite en Corée du Sud. 

Passionnés de politique et d'économie, saviez-vous que le Juche, l'idéologie nord-coréenne a permis au pays de connaître une belle croissance au sortir de la guerre dans les années 60, alors que le Sud ne s'en sortait pas à la même époque? Depuis, au sud du 38e parallèle, c'est le boom économique, la liberté politique, sociale et sexuelle. Des vérités que les Kim cachent à leur population depuis lors.

Amateurs de polar, saviez-vous que les Kim ont fabriqué de faux yens pour faire leur courses à Tokyo? Gardinier l'écrit et on aurait tendance à le croire. Car, beaucoup d'autres choses qu'il raconte, sont à notre connaissance vraies. Tokyo où vécut d'ailleurs une petite communauté coréenne pro Pyongyang, constituée des Coréens enlevés par les Japonais lors de leur occupation de la Corée, qu'il évoque au passage.

L'auteur nous parle aussi du destin qui attend "les éléments hostiles" dans ce pays: direction le Kwan-li-so, un "centre de contrôle et de gestion" littéralement, mais qui est en fait un camp de concentration. Celui de Yodok, le numéro 15, est un des plus vastes et des pires. Il y a aussi les Kyo-hwa-so, des centres de rééducation dont on peut revenir, à l'inverse des précédents.

Il nous parle de Hanawon, le centre où passent tous les Coréens du Nord arrivant au sud, où pendant deux mois, ils apprennent à vivre comme des sud-coréens, à acheter de faux-produits dans de faux supermarchés ou à faire cuire quelque chose dans un micro-onde (le summum du luxe pour un Nord-Coréen qui ne peut rêver que de s'acheter un télé en partant travailler à l'étranger en se faisant voler plus de la moitié de son salaire).

Gardinier met aussi en scène un diplomate suisse qui mouille la chemise pour permettre à la mission de l'espion français de réussir, un type sympathique, les pieds sur terre, dont le rôle sera capital.

Vous serez comme moi, emportés par ce bon roman, véritable périple au travers de la Corée du Nord dont la carte figure d'ailleurs en ouverture de l'ouvrage. Et vous apprendrez aussi pleins d'autres choses, essentielles ou futiles, sur ce pays étrange et effrayant nommé DPRK. Ca va mieux en le disant, non?

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"DPRK" par Alain Gardinier, Editions Dahnis et Chloé, 288 pages, juin 2014.

21/04/2014

Guetta, oui, l'Europe, l'Europe, l'Europe!!! Malgré tout

Guetta, c'est d'abord une voix. Une voix de commentateur qui fait autorité sur le terrain géopolitique. Un chroniqueur de France Inter à l'analyse parfois inattendue dans le concert des discours bien mâchés et remâchés à l'Occidentale de la politique internationale. A quelques semaines des Européennes, Bernard Guetta fait entendre sa voix dans un livre. Une ode à l'Europe, fut-elle malade, avec la conviction qu'il n'y a d'autre horizon pour les pays européens que l'Europe elle-même. Cette "intime conviction", titre de l'ouvrage, Bernard Guetta se l'est forgée dans son histoire personnelle, celle d'un petit juif né dans une famille qui a connu la France occupée, mais surtout d'un journaliste qui aura suivi les dissidences et les révolutions d'Europe de l'Est jusqu'à la chute du mur de Berlin. Guetta était alors une voix dissonante dans le concert des commentateurs qui pensaient que rien ne pourrait faire tomber cet Empire soviétique qui écrasait l'homme déclaré "nouveau". Guetta pensait le contraire et, raconte-t-il, cela avait fait de lui un mouton noir aux yeux d'une rédaction-en-chef du Monde, dont beaucoup de membres étaient d'anciens correspondants à Moscou. Lui pensait qu'il y aurait un post-communisme, comme il pense aujourd'hui qu'il y aura un après démocratique en Russie, ou dans les pays qui ont fait le printemps arabe. Non par optimisme, mais parce que, d'expérience, le journaliste sait que quand des voix dissidentes s'élèvent, elles finissent par être entendues, à diffuser ce virus sans remède de la liberté. Voit-il trop loin? Peut-être, quand Poutine triomphe et que les révolutions arabes se terminent dans le chaos libyen ou syrien, l'ordre égyptien ou les hésitations tunisiennes. Certainement pas quand il fait le diagnostic de l'échec de l'islamisme politique (Iran et Turquie) et du djihadisme (Al Qaida, salafisme), ouvrant la voix à d'autres perspectives pour ces peuples, qui ont goûté à la liberté, qu'ils soient perse ou arabes. D'accord, mais l'Europe? Elle est désespérante reconnaît Guetta. Mais de quelle Europe parle-t-on? 

Ne parlez en tout cas pas de Bruxelles à Bernard Guetta. Bruxelles n'existe pas, car ce sont les gouvernements élus d'Europe qui font la politique que les mêmes critiquent parfois depuis leurs capitales respectives. Car si l'Europe ne ressemble pas à l'idéal fédéraliste du chroniqueur (il est assez piquant qu'il indique que la Suisse est le seul pays d'Europe à avoir réalisé un projet réellement fédéraliste, alors que la Suisse n'a plus de désir d'Europe), elle n'est pas non plus celle que les eurosceptiques décrivent. La politique européenne est aujourd'hui celles des gouvernements des nationimages.jpgs qui la compose. Ce qui lui manque, c'est une architecture politique et démocratique qui mette à sa tête les hommes que les peuples européens auront choisi. Ce qui semble lui compliquer la vie - la diversité de ses langues - est au contraire à ses yeux un formidable atout dans un monde mondialisé où l'Amérique du Sud et l'Afrique émergent. A condition d'enseigner à tous les jeunes Européens, l'Anglais et une autre langue d'Europe, pour en faire de vrais ambassadeurs dans le monde. A ce projet d'enseignement, Bernard Guetta voudrait une sainte alliance des universités pour faire poids face au monstre américain, la chaîne qui relit Harvard et Princeton. Il aimerait aussi un conseil européen qui ressemble au Sénat américain avec un représentant par Etat, quel que soit son poids démographique et un parlement qui ressemble à la chambre des représentants, avec un nombre de député proportionnel à celui du poids démographique des Etats. Tout le monde élu (à commencer par l'exécutif européen), puisque l'Europe est d'abord un projet démocratique, même si les Européens l'ont oublié.

Bien-sûr en réaliste, Bernard Guetta ne cache pas les manquements, les erreurs, les fautes même de cette Europe. Mais elle a résisté à une crise financière qui aurait pu la faire exploser, et a fini par réagir, un peu tard certes, et sans doute pas avec la bonne méthode, mais au moins elle a décidé en commun. Et demain, la faillite d'une banque ne sera plus payée par les citoyens... Mais il assure que ne pas continuer à construire l'Europe serait un suicide pour des peuples qui ne sont plus au centre du monde. Sur ce point, il a raison. Ca va mieux en le disant, non?

"Intime conviction" de Bernard Guetta, au Seuil, 195 pages, janvier 2014. 

26/02/2014

L'islamisme mondialisé des Frères musulmans

freres musulmans,égypte,tunisie,ramadan,gaza,ennhada,calilfat,antisémitisme,israël,confrérie,hassan al-banna,michael prazanDepuis 2011, ils font l'actualité des révolutions arabes. Ils sont arrivés au pouvoir en Egypte et en Tunisie après avoir pris le pouvoir à Gaza. Ils se battent en Syrie contre Bachar-el-Assad. Les Frères musulmans ont certes été délogés au Caire depuis. Et Ennahda a passé un compromis avec d'autres forces politiques à Tunis. Mais les Frères à leur apogée durant cette période avant de subir des revers sont incontestablement les acteurs majeurs du dernier printemps arabe. Qui sont-ils? Michaël Prazan a enquêté. Et les a rencontrés sur tous les terrains.

La Confrérie est née en 1928 à Ismaïlia, fondée par un enseignant Hassan el-Banna qui a recruté ses premiers disciples, une poignée, parmi les ouvriers exploités du Canal de Suez. En 1933, la société comprend 40 000 militants. La découverte d'el-Banna, c'est que "l'islam peut être un mode de vie" et que "l'éducation est le meilleur outil pour l'installer". En 1938, Hassan el-Banna crée  aussi "L'appareil secret", une milice djihadiste de 1000 à 2000 membres initiés aux techniques de combat. La structure des FM est calquée sur celles des partis fascistes européens de l'époque. L'une de ses devises est "Action, obéissance et silence" proche du "Croire, obéir et combattre" des fascistes italiens.

En 1936, la confrérie édite son programme en 50 points. Elle dessine les contours d'une théocratie gouvernée par la charia, un régime répressif contrôlé par une police des moeurs. Objectif ultime: la restauration du califat. En Egypte, durant la Deuxième Guerre Mondiale, les Frères se montrent favorables aux nazis et ils assassinent le premier ministre Admed Maher Pacha, parce qu'il avait déclaré la guerre aux forces de l'Axe, les alliés du IIIe Reich. Au sortir de la guerre, ils multiplient les attentats.  La Confrérie est dissoute et les Frères entrent en clandestinité. En février 1949, Hassan el Banna tombe sous les balles de la police secrète égyptienne. Et la confrérie se choisit une guidance plus orthodoxe, celle de Sayed Qutb, un théologien qui sent le souffre. 

Pour Gamal al-Banna, le frère du fondateur, rencontré par l'auteur, l'ambition politique de la Confrèrie naît à cette époque d'un pacte passé avec Nasser qui fut membre de la Confrérie. La moitié du conseil révolutionnaire des Officiers libres est ainsi constituée de Frères. Sayyid Qutb est la fois une des références souvent citée par les Frères, et la source d'inspiration d'Al Qaida. Un séjour au Etats-Unis et la naissance d'Israël en 1948 fondent chez lui une double haine des Américains et des juifs. Au début des années 50, il rédige un livre intitulé "A l'ombre du Coran".  Son thème principal: la charia, la loi islamique. Il qualifie l'Occident de jahilite (dans l'ignorance et la perdition) qu'il s'agit de sauver et de ramener dans la voie de l'islam. Il est très influencé par Abul Ala Mawdudi, qui vit aux Indes britanniques et sera le premier à souhaiter la création d'une avant-garde révolutionnaire qui doit pratiquer le djihad contre les régimes impurs pour établir l'Etat islamique.

Qutb légitime lui aussi le grand djihad offensif. En 1965, Qutb est arrêté et traduit devant un tribunal militaire pour complot contre l'Etat. En 1966, il est exécuté par pendaison sous Nasser. L'émotion est immense dans le monde musulman. Après Nasser, les Frères égyptiens firent alliance avec Sadate contre les communistes. Puis le vent tourna à nouveau et après la défaite de la guerre du Kippour, les Frères contestèrent le raïs par le biais de leurs organisations de jeunesse et la Gamma al-islamiya, qui s'installa dans toutes les universités. L'actuel bureau de la guidance est constitué de membres issu de cette période et des rangs de la Gamma al-islamiya. C'est aussi le cas du Dr Ayman al-Zawahiri, actuel leader l'Al Qaida.

Le fondateur méconnu d'Al Qaida, Avdullah Azzam était lui aussi un membre reconnu de la Confrérie. Il a d'ailleurs compté sur l'aide financière de la Confrérie avant de tomber sur  le fils d'un riche saoudien qui s'appelait Ben Laden. "Que les Frères musulmans aient engendré Al Qaida ne fait aucun doute", écrit même Michaël Prazan. Mais il ajoute que "leur stratégie est différente. La confrérie ne croit pas en une élite combattante qui fera basculer le monde".  

Dans les années 50, apparaît la figure de Saïd Ramadan. Le gendre de Hassan al-Banna arrive à Munich en 1958. Il se voit confier le projet de construction d'une mosquée imaginée par d'anciens nazis d'une SS musulmane soutenu par le Comité américain pour la libération. Car les minorités musulmanes d'URSS apparaissait comme une possible 5e colonne contre les communistes en pleine guerre froide. Ramadan est passé par la Jordanie pour développer la branche palestinienne de la Confrérie qui deviendra le Hamas. Il rencontrera le président Eisenhower en 1953 et repartira avec le pactole.En 1958, il soutient une thèse à l'université de Cologne sur la charia. Puis, il s'installe à Genève. Dans les années 2000, les Etats-Unis renoueront avec cette politique de soutien aux Frères. A Genève, on connaît aujourd'hui son fils Hani, tandis que Tariq qui n'est pas frériste, en serait "l'idiot utile", écrit Micheal Prazan.

Grâce à la mosquée de Münich qui ouvre en 1973, les Frères musulmans ont un pied en Europe et Genève va jouer un rôle important dans cette implantation. Ramadan crée le centre islamique de Genève en 1961. Il se lie d'amitié avec le banquier suisse nazi François Genaud,, financier des combattants palestiniens et du FLN algérien. En 1977, c'est à Lugano en Suisse, qu'une réunion se tient pour étendre le réseau des Frères dans le monde occidental. Youssef al-Qaradawi, le futur prédicateur d'Al Jazeera, y assiste. De nouveaux centres vont ensuite être ouverts en nombre aux Etats-Unis.

Jusqu'en 2010, la Confrérie est dirigée par Mohammed Medhi Akef, qui déclare diriger depuis Le Caire "l'islam  partout dans le monde". Khairat al-Sahter, richissime égyptien, lui succède et donne un tour plus politique à l'organisation. Sa candidature à la présidentielle égyptienne sera retoquée. Et il sera remplacé par Mohamed Morsi, bientôt élu. Non sans amertume.

Pour Michaël Prazan, la distinction des "islamologues bon teint" entre gentils Frères et méchants salafistes est simpliste. Les Frèers sont "des partisans de la méthode salafiste" et les Salafistes ont le même corpus doctrinal que la Confrérie", écrit-il. Les Frères ont une stratégie à long terme et n'épousent pas la stratégie de la violence quand les Salafistes font le contraire. Pour le journaliste,"les militants de base sont cependant des gens admirables. Ils reversent de 6  à 10% de leur salaire à la Confrérie et sont prêts à sacrifier famille et vie professionnelle à la cause.

Leurs institutions sociales et sanitaires sont richement dotées par les monarchies du Golfe et surtout par le Qatar. Car les Frères ont une triple identité religieuse, politique et caritative (le Secours islamique international IRW a été créé par des Frères). Dans ce domaine, ses membres ont souvent suppléé les carences de l'Etat. Parmi les administrateurs de l'IRW, certains sont en liens avec des djihadistes. Et a reçu des dons de Human concern, financée par l'Arabie Saoudite et la famille ben Laden. Le 15 septembre 2001, quatre jours après les attentats sur le sol américain, le ministère public de la Confédération ouvrait une enquête sur la filière de l'argent des attentats. Elle remonte à la banque al Taqwa. Ella été fondée par l'Egyptien Youssef Nada, un activiste de premier plan des Frères musulmans à Lugano en 1988. En 2005, après trois ans d'enquête, l'instruction finira par s'enliser et par aboutir à un non-lieu. 

Des liens encore plus étroits existent entre l'IRW et le Hamas. L'IRW finance notamment l'université de Gaza fondée par le cheikh Yassin. Ce qu'Israël a maintes fois dénoncé. Notamment quand des roquettes ont été tirées depuis cette université en 2008. Pour les Frères musulmans, Israël est la tête de proue de l'Occident dans le monde arabe. "La haine des juifs" est un puissant fédérateur de l'organisation, écrit l'auteur qui cite les prêches de Safwat Higazi, le prédicateur égyptien le plus médiatisé qui se déclarait en 2009 "antisémite".  

Ca va mieux en le disant, non?

"Frères musulmans, enquête sur la dernière idéologie totalitaire" par Michaël Prazan, Grasset, janvier 2014, 450 pages.

 

27/01/2014

Hollande, la politique de gribouille

1362711--jusqu-ici-tout-va-mal-de-cecile-950x0-1.jpgJusqu'ici tout va mal: tout est dit dans le titre. Le début de quinquennat de François Hollande a été émaillé de ratés, d'affaires et de mauvaises nouvelles. Dans son livre, Cécile Amar revient sur ces épisodes, depuis le tweet de Valérie Trierweiler intervenant dans la législative où sa rivale Ségolène se présentait jusqu'à la piteuse gestion de l'affaire Léonarda. Il manquait encore le soap-opéra en scooter et la rupture avec Valérie. Mais cela fait-il un livre? Pas de révélations, quelques off sans grand intérêt. Pourtant, Cecile Amar tenait un bon sujet.

Car on apprend quelque chose d'important dans son livre: le tournant annoncé lors de la dernière conférence de presse du président français était au programme de la candidature avortée de Jacques Delors. Dans ses mémoires, ce dernier écrit: "il fallait dresser un cadre pour un assainissement rapide des finances publiques (Etat et Sécurité sociale) et stimuler la baisse négociée des charges sociales, et donc un allègement du coût du travail en contrepartie de la création d'emplois et du développement de la formation professionnelle ouverte aux chômeurs, aux jeunes sortant de l'école sans employabilité suffisante et aux travailleurs menacés par les mutations nécessaires de nos structures économiques." Delors pensait que le PS n'accepterait jamais ce programme. C'est le déloriste Hollande qui le met en pratique aujourd'hui. Mais apprend-t-on aussi dans le livre de Cécile Amar, François Hollande qui partage avec Nicolas Sarkozy la certitude d'être le meilleur et de ne rien devoir à personne, n'a jamais payé sa dette à Delors qu'il ignore. Il l'a utilisé comme tremplin, sans jamais le remercier de l'avoir aidé à monter. Ce traitement inélégant tient-il de la haine recuite d'Hollande pour la fille, Martine Aubry?

La charge présidentielle isole. Hollande décide seul, se recroqueville à l'Elysée, écrit Cécile Amar. Et le grand mou pique de plus en plus de colère contre ministres et collaborateurs. Car l'image de Hollande ne correspond pas sur ce point à la réalité. Le mensonge de son ministre Cahuzac sur ses comptes en Suisse ne fera que le conforter dans l'idée qu'il ne peut faire confiance à personne. Seul. Il décide et s'énerve de ce que les autres font. Un président de la Ve encore plus monarchique qu'à l'habitude, se méfiant de sa cour. En revanche, le mi-chèvre mi-chou de ses décisions est largement illustré par le mauvais scénario du début de mandat. Léonarda, accueillie mais sans sa famille, et le prisonnier gracié à moitié, El Shennawy  étant les meilleurs exemples de cette politique de gribouille. Il n'est pas frontal, dit de lui son premier ministre Jean-Marc Ayrault. Fuyant?

Hollande est persuadé que le mariage pour tous de son quinquenat restera dans l'histoire. Il fait remarquer que partout, la crise a mis le peuple dans la rue en Europe. Sauf en France. De quoi se satisfaire? Il donne rendez-vous à la fin de son mandat pour son bilan, répète que la courbe du chômage va s'inverser mais repousse l'échéance.

Tout cela est dans le livre. Son auteur ne brille pas par son style. On aurait aimé que Raphaelle Bacquet ou Florence Aubenas s'emparent du sujet. C'eut été autre chose. Ce qui est drôle d'ailleurs, c'est que le passage le plus et le mieux écrit est signé.... François Hollande. Quand il écrivit sous le nom de Caton uine partie du livre consacrée à Delors et Rocard. Extrait: Delors, c'est un être retenu à force d'être réservé, un faut doux, un gentil qui titille et peut devenir méchant. Il a l'orgueil de ceux qui n'ont pas toujours été reconnus à leur juste valeur. Il se réfugie dans les idées, les nuages d'où un Dieu quelconque viendrait le décrocher". C'est autrement plus imagé et enlevé que le style de Cécile Amar. Ca va mieux en le disant, non?

"Jusqu'ici tout va mal" par Cécile Amar, chez Grasset, janvier 2014, 281 pages.

20/11/2013

Alain Minc: "L'Allemagne mérite mieux qu'être une grosse Suisse"

Vive l'Allemagne "qui mérite mieux que d'être une grosse Suisse". Alain Minc qui sait suivre l'air du temps, comme l'air del 'argent, vient de publier un petit opuscule élogieux concernant ce pays voisin qui est à ses yeux désormais, le pays "le plus démocratique et le plus sain d'Europe". Il reproche aux Français leur antigermanisme primaire (ah bon?) et leur tendance à croire en une tentation impériale de l'Allemagne (Re Ah bon!). En fait ce sont les Allemands eux-mêmes qui veulent s'en garder, encore empreints de leur culpabilité historique du nazisme.

Minc voit en l'Allemagne une "grosse Suisse", prospère, paisible et indifférente au monde. Et il regrette qu'elle n'assume pas son leadership tempéré en Europe et sur la scène diplomatique. Sur les deux-tiers de ce petit livre, son auteur nous donne un cours d'histoire, rappelant que l'Allemagne s'est forgée autour d'un peuple nation, sans véritable frontière, que le nazisme n'était pas une fatalité naturelle de l'esprit allemand. Si on ne partage pas son analyse de la gauche allemande au début du siècle, car il oublie qu'une bonne part des communistes allemands furent parmi les plus libertaires d'Europe (Rosa Luxembourg), on acquiesse ensuite sur les conséquences de la conférence de Postdam qui donnèrent à ce peuple-nation un terriroire enfin défini entre Rhin et frontière OderBesse, et sur le partage de Berlin qui a fait des Allemands des pro-Occidentaux, cultivant par force une méfiance à l'égard de la Russie soviétique. Cependant, le tropisme russe de l'Allemagne resurgit aujourd'hui et Alain Minc n'en dit rien. Il fait ensuite l'éloge d'un système politique fédéraliste et socialement consensuel ;  d'un tissus d'entreprises qui échappe aux côteries françaises qu'Alain Minc sert contre rémunération ; ou d'une société civile active. Il aborde ensuite le miracle de l'intégration de 17 millions d'Est-Allemands, quand la France eut du mal à accueillir son million de pieds-noirs d'Algérie. images.jpg

A la page 87, commence l'essai de Minc sur la place de l'Allemagne en Europe. Il intitule ce chapitre une Allemagne européenne et non une Europe allemande, négligeant sans doute l'euro qui est tout de même une monnaie plus adaptée à l'économie allemande qu'à celles des pays du sud. Bien sûr, les Allemands ont contribué à l'entrée des pays de l'Est en Europe, repoussant la frontière orientale qui partageait leur pays au temps de la guerre froide. L'économiste salue Berlin qui a été "le greffier des marchés", avec prudence et raison. Et note qu'un pays possédant une industrie solide peut se passer d'un système financier performant.

Alain Minc fait enfin le diagnostic d'un inexorable déclin: faiblesse démographique, faiblesse du patrimoine des Allemands, absurde politique énergétique avec le renoncement au nucléaire que d'autres analyseraient comme une prémonition salvatrice, ou encore ce fameux tissus de PME en biens d'équipements qui trouveront de moins en moins de débouchés chez les émergeants, et enfin la fin d'une décennie d'austérité salariale et l'augmentation inéluctable du coût du travail.

L'auteur décrit ensuite cette puissance désormais unifiée dont l'opinion publique "plus suisse que celle des Suisses" la maintient à l'état de nain politique. Ce jeu petit bras ralentit les progrès du fédéralisme européen, sans aucun doute. Pour Minc, les partenaires de l'Allemagne, à commencer par la France, doivent la pousser à s'assumer. Pour Moscou, une Allemagne "grosse Suisse" est une "bénédiction", écrit l'auteur, car cela veut dire une Europe faible. Les Américains eux, n'en veulent. Minc écrit: "il leur faut tordre sans cesse le bras aux Suisses trop égoistes et trop peu coopératifs quand leurs intérêts finacniers sont en jeu. Aussi, n'ont-ils aucune envie de connaître les mêmes difficultés, à la puissance dix, avec l'Allemagne".  Cela va mieux en le disant, non? 

"Vive l'Allemagne!" Alain Minc Grasset, essai, 155 pages, oct 2013

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26/09/2013

La vérité crue de la guerre

images.jpgElle s'appelle Polina. Elle est tchétchène. Elle pourrait s'appeler Aziza aujourd'hui et vivre en Syrie. Polina avait 14 ans lorsque la deuxième guerre de Tchétchénie a commencé. Jusqu'en 2002, elle a tenu un journal intime. Publié par Books éditions avec le soutien de France culture, ce journal d'une adolescente pendant la guerre est d'une vérité crue au quotidien. Celle des bombes qui défoncent les habitations et sèment la terreur parmi les civils, celle de la nourriture qui se raréfie, celle des cadavres qui jonchent les rues, des proches tués, des vols entre miséreux, de la violence faite à ceux qu'on pourchasse parce qu'il sont tchétchène, de la méfiance et des violences faites à ceux qui comme Polina ont aussi une ascendance russe. C'est aussi le journal d'une jeune fille qui vit dans un pays en guerre mais qui rêve, qui est amoureuse d'un beau jeune homme qu'elle nomme Aladin et qui lui ramène des cadeaux, d'une ado qui est en colère contre sa mère, qui s'attache à tel ou tel, qui va chercher de l'eau ou vendre des petits riens sur le marché, qui se débrouille pour survivre, seule avec sa mère dans un univers où l'absence d'hommes sonne déjà comme une condamnation. Dans une courte préface, Anne Nivat rappelle qu'elle n'a pas connu pire guerre que celle de Tchétchénie. Et le journal de Polina vient en témoigner au quotidien. "Je n'arrive pas à croire que c'est la troisième guerre de ma courte vie", écrit Poina, qui sera blessée par des éclats d'obus qui voyagent dans sa jambe et la font terriblement souffrir. Signant parfois Boudour, princesse Boudour, Polina, etc la jeune fille fait preuve d'une sensibilité et d'une poésie qui alterne avec des descriptions "blanches" d'une réalité crue. Plus rien à manger sinon de la farine pourrie, plus rien à boire sinon de la neige crasseuse, plus rien pour chauffer sinon quelques morceaux de fenêtres dont les vitres ont volé en éclat faisant entrer le froid.

Polina Jerebtsova a dédié son livre aux dirigeants de la Russie d'aujourd'hui. La sortie de son livre en 2011 en Russie a déclenché une virulente polémique et son auteur a reçu des menaces de la part des supporters de Vladimir Poutine qui ne sont pas prêts à reconnaître les crimes de guerre russes en Tchétchénie dont Polina témoigne à sa façon. Depuis elle a dû fuir Moscou et est exilée en Finlande où elle a obtenu l'asile politique. Ca va mieux en le disant, non?

"Le journal de Polina, une adolescente tchétchène" par Polina Jerebtsova, cehz Books éditions documents coédité par France Culture, 553 pages. 

06/08/2013

Avec Kessel, grand reporter

51O0JQSP4hL__.jpgJean-Claude Zylberstein a publié dans la collection texto, une série de reportages du journaliste et écrivain Joseph Kessel, entré à 17 ans à la rédaction du Journal des débats à Paris. Le 14 juillet 1919, il assiste au défilé de la victoire des poilus sur les casques à pointe sous l'Arc de triomphe. Cet article ouvre le volume consacré aux reportages de la période 1919-1929. Ce premier papier dit tout du Kessel journaliste, peintre d'ambiance, parfois lyrique, qui colore par ses trouvailles littéraires son récit. Ce qui nous intéresse ici court dans les pages suivantes. Le grand reporter de l'époque vit des moments d'histoire, rencontre les Républicains irlandais de Michaël Collins, le révolutionnaire russe Kerensky, le fils du grand écrivain Tolstoï ou d'Herzl, le père du sionisme en Israël. Ou encore le colonel Colet, chef des brigades tcherkesses de l'Armée française en Syrie.

Premier reportage en Irlande auprès des nationalistes du Sinn Fein, et première claque. Kessel raconte un faux procès hallucinant d'un agent du renseignement britannique démasqué par les partisans républicains. L'accusé fait face à ceux qu'il croit être ses juges et quémande leur clémence du regard. Ce sont en fait des journalistes conviés par le Sinn Fein. Parmi eux, Kessel qui raconte, mais aussi l'envoyé spécial du Journal de Genève, parmi les rares titres de la presse mondiale présents (New York Times ou Corriere de la Serra, parmi d'autres). L'espion à la solde de la Couronne britannique sera expulsé vers la Grande-Bretagne, et non exécuté, comme d'autres le furent plus souvent. Kessel témoigne aussi de la naissance de l'IRA, l'Armée républicaine irlandaise, alors forte de 150 000 hommes, racontée par Shawn, un jeune officier de l'armée clandestine avec qui il a rendez-vous dans un pub de Dublin. Puis, Kessel, journaliste de 20 ans qui écrit qu'il ne veut pas croire que la Grande-Bretagne, ce grand pays de la démocratie parlementaire, est capable de barbarie, est appelé dans le village de Balbrigann, investi à la suite d'une rixe d'hommes ivres par les Blacks and tans, recrutés dans les prisons et les bagnes comme troupe auxiliaire britannique en Irlande. Exécutions, mutilations, furie de mort: j'ai vu, j'ai vu, j'ai vu annone le journaliste frappé par cette brutalité britannique qu'il n'osait pas imaginer.

Un autre article nous entraîne en terre de Palestine. Kessel nous raconte d'abord une fable, celle de deux peuples et de deux plantes, le peuple palestinien et le peuple juif, sémites tous deux, du cactus qui fait corps avec cette terre aride  et de l'eucalyptus, cet arbre des colons juifs qui a asséché les marécages et détruit les moustiques paludéens. L'envoyé du Journal des débats, raconte la coexistence des deux peuples et le projet de Hertzl qui donna corps aux rêves d'une diaspora répétant "L'an prochain à Jérusalem". C'était avant la fondation de l'Etat d'Israël. Mais le plus étonnant vient ensuite quand Kessel nous fait rencontrer les Frères de l'Emek, les colons, dans des villages fondés qui, par des Hassidin polonais, qui par des Roumains, des Américains ou des Moldaves. Et surtout, cette incroyable République des enfants, faites de 160 orphelins des pogroms d'Ukraine, envoyés en terre promise avec l'argent de la riche communauté juive d'Afrique du Sud. A Kfar-Ieladine, un pédagogue russe nommé Pougatcheff a conduit les enfants qu'il a installé dans leur nouvelle vie, à une autogestion de leur petite communauté. Toujours dans cette série de reportage au Proche-Orient, une autre rencontre stupéfait le lecteur: celle des derniers Chomrones à Naplouse. Les Chomrones, ceux qu'on appelera plus tard les Samaritains, ceux qui ne quitteront jamais le sol de leurs ancêtres, mais qui furent écartés de la communauté juive, réjetés pour schisme. Ils sont alors 175, écrit Kessel. Combien sont-ils aujourd'hui, à suivre les rites particuliers de leur lignée, et à ne pas reconnaître le Talmud, rédigé depuis l'exil?

De Palestine, Kessel passe au Liba puis en Syrie. Et ces articles nous touchent particulièrement aujourd'hui alors qu'Assad est en train de détruire "les jardins de Damas" et son peuple. A Beyrouth, Kessel se "promène" dans la ville souterraine et tombe sur les "Barnabagues", les bravis de Beyrouth,ceux qui tuent sur ordre. Cent cinquante kilomètres plus loin, il est à Damas et ses jardins, "les plus beaux que je conaisse" écrit le grand reporter. Le pays est alors sous administration française et le journaliste de Paris rencontre le capitaine Colet et ses brigades tcherquesses et les guerriers alaouites ... Le volume s'intitule le temps de l'espérance. Un titre qu'on aimerait lire aujourd'hui... Ca va mieux en le disant, non?

"Le temps de l'espérance" reportages 1919-1929 par Joseph Kessel, collection Texto, Taillandier, 2010

  

 

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05/06/2013

Penseurs de la libération africaine

images.jpgIl y a longtemps que je voulais donner un coup de chapeau au travail d'édition du CETIM, le Centre Europe Tiers Monde à Genève, pour sa collection "Pensées d'hier pour demain". Deux petits ouvrages fort bien faits viennent de sortir sur deux figures majeures de la lutte anticoloniale et antiimpérialiste en Afrique, Frantz Fanon, ce Martiniquais engagé dans la libération de l'Algérie au sein du FLN et auteur du fameux livre "Les Damnés de la terre", et Patrice Lumumba, nationaliste congolais et premier chef de gouvernement de l'indépendance, assassiné le 17 janvier 1961. L'un et l'autre de ces héros africains ont écrit des discours ou des textes qui ont marqué toute une génération de militants politiques dans le monde. Mais qui les connaît aujourd'hui, parmi les générations qui ont suivi? Dans ces petits livres à la couverture en noir et rouge, un jeune lecteur trouvera une biographie, un texte introductif, des discours ou des extraits de textes de ces leaders africains. Et ce qui frappe à la lecture de ces textes, c'est la lucidité parfois prémonitoire de ces deux figures.

Dans la préface aux textes de Patrice Lumumba, le politologue congolais Georges Nzongloa-Ntalaja, revient sur les circonstances et les raisons de l'assassinat de l'ancien premier ministre congolais. Parmi les motifs de cet assassinat, sept mois à peine après l'indépendance du pays, il y eut la menace que faisait peser la volonté de Lumumba de reprendre le contrôle sur les ressources du sous-sol congolais, exploitées par des intérêts étrangers. Parmi les acteurs du drame, le colonel Mobutu auteur du coup d'Etat qui l'installa au pouvoir, sa clique de "Binza" le quartier huppé de Kinshasa, et les services belges et américains qui ont poussé à la sécession des régions minières du Katanga et du Sud-Kisaï. Il dit aussi l'actualité de la pensée panafricaine de cet auteur d'un discours fondateur d'indépendance qui eut des échos sur tout le continent africain. "Les divisions sur lesquelles les puissances coloniales s'appuient ont contribué au suicide de l'Afrique", écrit Lumumba en 1960. Il remercie aussi les Européens d'avoir "aider nos populations à s'élever" et appelle le Vieux-Continent à "libérer l'Afrique". "Nous refusons d'être le terrain des intrigues internationales, le foyer et l'enjeu de guerres froides", explique-t-il en 1960. C'est pourtant cela qui le tua. Et ce qui pèse encore sur le continent africain.

Au mois de mai, le gouvernement du Congo RDC a annoncé qu'une ville serait créée au centre du pays à son nom et en son hommage. Lumumbaville sera bientôt sur les cartes du monde, rassemblant des bourgs existants. 

Dans l'opuscule consacré à Frantz Fanon,la présidente de la Fondation, Mireille Fanon-Mendès-France fait l'éloge dans sa préface de l'actualité d'un penseur éclairant des hommes en lutte contre la domination, et fait des parallèles entre le discours d'austérité imposé aux peuples d'Europe et le discours néocolonial. Elle qualifie Fanon de déconstructeur de ces argumentaires fumeux, de penseur qui ouvre les yeux "sur la brutalité du monde". A la lecture de ses écrits, on découvre aussi une critique radicale des bourgeoisies nationales africaines qui se sont constituées au départ des colons, promptes à appeler les métropoles à la moindre déconvenue. "La bourgeoisie nationale des pays sous-développés n'est pas orientée vers la production, l'invention, la construction, le travail. Sa vocation est d'être dans le circuit, dans la combine. Et il est vrai que la rapacité des colons et le système d'embargo installé par le colonialisme ne lui ont pas laissé le choix", écrit Fanon dans "Les damnés de la terre". Pour Fanon, cette impossible bourgeoisie favorise le gouvernement indirect de l'ex-puissance coloniale qui la nourrit et la montée en puissance d'une armée nationale (encadrée par des experts étrangers) qui terrorise les populations". Suit les théories révolutionnaires et de nationalisation du secteur tertiaire pour "sauter l'étape bourgeoise". Ce qui reste, c'est une analyse critique de l'ère postcoloniale durant laquelle peu de dirigeants africains ont su construire le projet généreux des pères des indépendances, versant peu ou prou dans la corruption et les violences contre leur propre peuple. 

Suivront des petits livres sur le Marocain Mehdi Ben Barka, le Sud-Africain Steve Biko et le Guinéen Amilcar Cabral... Bravo au CETIM... Ca va mieux le disant, non?fanon.jpg

"Frantz Fanon" et "Patrice Lumumba" CETIM, collection Pensées d'hier pour demain, Série Afrique Caraïbes. www.cetim.ch.

 

 

 

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10/05/2013

Géopolitique en ombres chinoises

On connaissait Philippe Dessertine, directeur de l'Institut de haute finance, pour ses analyses sur la crise. Mais on ignorait son talent de romancier. Oui, une fois n'est pas coutume, c'est d'un roman dont il s'agit dans ce blog habituellement réservé aux essais sur la marche du monde. C'est que dans ce roman, il est question de géopolitique, de diplomatie, de pouvoir et de ses ombres chinoises. Et que, comme le dit la quatrième de couverture, dans ce roman, presque tout est vrai.

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"Le gué du tigre" se passe pour l'essentiel dans la salle d'interrogatoire de l'ambassade des États-Unis à Chengdu et aux alentours. Philippe Dessertine nous raconte cette extraordinaire épisode de l'affaire Bo Xilai qui a agité la Chine l'an dernier. Le chef de la police qui a démantelé des réseaux de corruption sous l'autorité de ce prince rouge, promis à intégrer le cercle des huit dirigeants de la République populaire avant d'être déchu, se rend à l'ambassade des États-Unis et demande l'asile politique.

L'Eliott Ness chinois, celui qui a mis les Triades à terre à Chongquing, ville dirigé par Bo Xilaï, joue une grosse partie. Il livre aux Américains des secrets d'Etat. Sur le fonctionnement du pouvoir chinois. Et notamment sur une organisation financière internationale qui soutiendrait les intérêts des princes rouges. En l'absence du numéro 1 de l'ambassade, c'est une femme, numéro 2 qui gère la situation qui devient de plus en plus tendue.Jusqu'au siège de l'ambassade par diverses forces de sécurité de l'Etat chinois, inquiet des révélations qui pourraient lui nuire.

Sauf que Philippe Dessertine la joue à la John Le Carré et que le lecteur ne sera pas au bout de ses surprises en tournant les pages. Car ce qui se joue est d'une autre nature. Géopolitique. Entre deux puissances, l'une montante et sans scrupules: la Chine. L'autre, les États-Unis, installée dans son hyperpuissance mais sonnée, et presque endormie.

Passionnant, écrit à l'américaine, faisant primer le récit au plaisir du mot, "Le gué du tigre" nous apprend beaucoup sur les rivalités internes au pouvoir chinois, sur le Gonganbu (ministère de l'intérieur), le Guoangbu (service d'espionnage et son bureau 610 chargé de réprimer le Falung Gong). Ce roman raconte aussi comment l'affaire criminelle de la femme de Bo Xilai s'inscrit dans un scénario d'éviction d'un homme dont Pékin craignait qu'il ne soit inculpé de crimes contre l'humanité pour son rôle dans la répression de la secte Fanlung Gong. On apprend au passage dans cet excellent livre que Pékin se méfie d'autant plus de cette secte, que le pouvoir chinois avait déjà été confronté à la fronde d'un mouvement spirituel, par le passé.

Il est aussi question des fameuses triades chinoises, avec les merveilleux noms de ces capots et petites frappes: éventail de papier blanc pour le chargé des finances, lanterne bleue pour le lampiste, maître des encens pour le recruteur et maître de la montagne pour le "parrain".

 

Il est enfin question de tous les hommes politiques qui ont marqué l'histoire chinoises, de Mao à Hu Jintao et à l'actuel président Xi Jinping,  mais aussi de la clique de Shanghaï et des princelings etc. L'auteur connaît bien la politique chinoise et en dit parfois plus que bien des experts francophones qui répètent souvent qu'on ne sait pas grand chose sur ce qui se trame en coulisses... Ou Dessertine est très informé ou il a beaucoup d'imagination...

Détail amusant, une des choses inventées du livre, c'est le nom de cette internationale financière qui soutenait les ambitions d'un Bo Xilaï pas si incorruptible: Dessertine l'a appelée Audace de l'argent. Romancier un jour, spécialiste de la finance toujours. Ca va mieux en le disant, non?

 

"Le gué du tigre" de Philippe Dessertine, Editions Anne Carrière, nov. 2012, 269 pages.