21/06/2011

Voyage au bout de l'Inuit

ethno.jpgEt si des peuples qui ne vivent pas comme nous avaient des choses à nous apprendre. Et si des savoirs ancestraux étaient aussi précieux que nos découvertes scientifiques. Voilà bien un propos d'ethnologue, pour qui les croyances de la "géographie sacrée", et les usages en harmonie avec la nature, sont des trésors. Wade Davis est ethnologue et anthropologue. C'est donc aux quatre coins du monde que ce Canadien est allé chercher ces sagesses ancestrales dont nous avons tant besoin. Pour ne pas disparaître, ces sagesses ont besoin de leur langue. Or, la moitié des langues de cette terre sont menacées d'extinction. La langue est la première "espèce menacée" de la diversité terrestre, loin devant les mammifères (20%), les oiseaux (11%) ou les poissons (5%). "Quand on perd une langue, c'est comme si on bombardait le Louvre", écrivait le linguiste Ken Hale. Le voyage anthropologique de Wade Davis commence aux débuts de l'Huamanité avec les Bushmen du Kalahari, un petit peuple dont l'ADN ne porte aucune trace des mutations des hommes qui se déplacèrent pour peupler les cinq continents, comme nous l'apprend la science génétique la plus récente. Les Dieux sont-ils tombés sur la tête? Sans doute. Car nos ancêtres communs ont choisi de vivre dans une des régions les plus hostiles de la planète, faisant preuve d'une incroyable adaptation à ce milieu. Wade Davis nous emmène ensuite en Polynésie qu'il connaît bien. Une civilisation qui s'est répandue sur 25 millions de kilomètres carrés en à peine 80 générations, peuplant presque toutes les îles du Pacifique. Car ce peuple était un peuple de navigateurs, capables de suivre 220 étoiles du ciel, d'interpréter cinq types de houle pour se positionner par rapport au rivage, et de déterminer des longitudes instinctives avant l'invention de tout sextant ou chronomètre. Il nous emmène ensuite dans la forêt des peuples de l'Anaconda, au bord de l'Amazone, ce fleuve nommé par un explorateur qui ne ramena rien d'autre à son souverain qu'une légende, celle d'un peuple de femmes guerrières qui suffit à lui éviter le déshonneur... Là, dans les tribus du bassin amazonien puis dans les Andes, il nous sensibilise à un panthéisme cosmologique, la géographie du sacré, dont nous aurions beaucoup à apprendre pour préserver notre environnement. J'ai appris avec surprise dans ce chapitre que six millions de personnes ont pour langue maternelle, le Quichua, la langue des Incas, une civilisation qui me fascine depuis ma lecture de 'Tintin et le temple du soleil". L'itinéraire se poursuit de rencontre en rencontre, jusqu'au brassage du siècle du vent. Pour la conclusion, il faut revenir au début de l'ouvrage. La voici: "Ce que nous découvrirons au bout de ce voyage"sera notre mission pour le siècle qui vient. Un incendie menace... d'immenses archives de la connaissance et de l'expérience, un catalogue de l'imagination. Il faut les sauver". Cela me rappelle une histoire récente: le Japon a embauché il y a quelques années des personnes âgées car des savoirs ancestraux comme l'art du bouquet ou d'autres, étaient sur le point de disparaître. Ca va mieux en le lisant, non?

"Pour ne pas disparaître. Pourquoi nous avons besoin de la sagesse ancestrale"de Wade Davis, Albin Michel, 229 pages. 

17/06/2011

Une étincelle de livre

ben jelloun.jpgNe parlez plus à Tahar Ben Jelloun du silence des intellectuels arabes. Cette fable occidentale ne le fait plus rire. Il connaît trop de poètes, d'universitaires qui ont payé le pris fort à la cause de la liberté, trop de journalistes et d'intellectuels qui ont eu le courage de critiquer des régimes criminels, en prenant des risques d'une toute autre nature que ceux qui "menacent l'intellectuel parisien", pour supporter qu'on colporte encore cette sottise. Voilà pour le prologue, qui vaut avertissement. Puis, vient le livre. L'étincelle. Joli titre. Le printemps arabe vu par l'écrivain marocain Tahar Ben Jelloun. Alléchant. TBJ écrit dans Die Zeit, Le Monde et la Repubblica ou The independant. Mais ce n'est pas ce chroniqueur de presse qu'on attendait avec curiosité sur le printemps arabe. Non, c'est l'écrivain qui dès les premières pages, nous fait entrer dans la tête de Moubarak et Ben Ali. Quel feu d'artifice. Il fallait un écrivain pour décrypter ces sentiments de vanité, de fatuité de personnes qui ne se rendent plus compte de rien et qui se pensent indispensables à la survie de leur pays, même quand celui-ci les rejette. C'est encore l'écrivain qui parvient dans quelques belles pages à redonner chair à Mohamed Bouazizi, le Tunisien qui s'est immolé ou à l'Egyptien Sayed Bilal, deux figures des révolutions. Il fallait un écrivain pour imaginer à partir du réel, les pensées des deux Chefs d'Etat comme ce que fut la vie presque ordinaire de deux martyrs, ou le chagrin de leurs proches, en un parallèle désormais historique.

Malheureusement, l'auteur de "L'enfant de sable" ne tient pas la longueur. La promesse du regard clair et du mot juste n'est pas tenue jusqu'au bout. Le reste du livre est fait de bric et de broc. Un petit compte-rendu de voyage en Libye ou au Yémen d'un homme vite effrayé de son arrivée en terre kafkaïenne et ubuesque, ou au pays du couteau à la ceinture, resté tel quel depuis l'hégire. Un bel hommage au père de l'indépendance tunisienne, Bourguiba, qui a façonné son pays comme une exception d'un monde arabo-musulman baillonné et sanglé depuis 50 ans. Une évocation un peu timide et bienveillante du Maroc et de Mohamed VI. Difficile décidément d'être juste avec les siens. Dommage enfin que TBJ n'est pas pris le temps de rester sur l'idée de départ car les premières pages sont vraiment réussies. Las, ces ruptures de ton, de parti-pris, et au final de style, gâchent la fête et finissent par éteindre cette étincelle de livre. Relisez plutôt "Par le feu", un autre livre écrit dans l'urgence et inspiré par le printemps arabe du même Ben Jelloun. Chez Gallimard. Ca va mieux en le disant, non? 

"L'étincelle" de Tahar Ben Jelloun Gallimard, 122 pages, 2011

"Par le feu" de Tahar Ben Jelloun Gallimard, 56pages, 2011.

14/06/2011

On ne dit pas la vérité sur le nucléaire



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Corinne Lepage (1) n'a pas tardé à tirer les conséquences de l'accident de Fukushima. Dans "La vérité sur le nucléaire", elle dit ses quatre vérités au puissant lobby qui a fait de la France le pays le plus nucléarisé au monde. D'abord, un accident comme Tchernobyl a fait plus de victimes qu'on ne le dit. Ensuite, le risque d'accident n'est pas  sérieusement pris en compte en France. Enfin, le nucléaire coûte extrêmement cher et certaines dépenses non intégrées dans le calcul du coût de cette énergie ne le rendent plus guère compétitif. Pour couronner le tout, elle descend en flammes le projet Iter dispendieux et d'ores et déjà plombé. Bref, le nucléaire français n'est ni sûr, ni économiquement intéressant, ni porteur d'avenir. Autant dire que la France a tout faux, alors que l'Allemagne, la Suisse, l'Italie, ont décidé de sortir du nucléaire.

Résumons ses arguments.

- On ne dit pas la vérité sur les victimes du nucléaire. Tchernobyl? 4000 morts? Non, plutôt 900 000 et 7 millions de personnes touchées.

- On ne dit pas la vérité sur les accidents. A Fukushima, on a exclu certaines chaînes d'événements jugés impossibles, négligé des défaillances connues (comme celle de la cuve du réacteur numéro 4) et minoré les contrôles pour diminuer les coûts.

- On ne dit pas la vérité sur le coût d'un accident: entre 300 et 1000 milliards de dollars, selon les calculs pour Fukushima.

- On ne dit pas la vérité sur le coût de l'énergie nucléaire: 5000 à 8000 dollars par kilowatt installé.

- On ne dit pas la vérité sur les autorités du nucléaires: l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) sous-estime systématiquement les risques et les conséquences car elle est chargée de promouvoir cette énergie.

- On ne dit pas la vérité sur l'EPR: le coût de celui de Flamanville a été réévalué de 3 à 6 milliards ; des réserves sont émises sur sa sécurité et celles-ci pourraient ne pas être rectifiées par Areva en raison des surcoûts engendrés.

- On ne dit pas la vérité sur ITER: son coût est prohibitif (il est passé de 8 à 15 milliards) ; il serait inutilisable selon le prix Nobel Georges Charpak, pourtant pronucléaire ; il est dépassé car les Américains ont avancé plus vite sur la fusion par confinement inertiel ; le site choisi, celui de Cadarache est dans une zone sismique.

- On ne dit pas la vérité sur EDF et Areva: les deux fleurons étatiques français sont lourdement endettés.

- On ne dit pas la vérité sur le démantelement des centrales obsolètes: entre 100 et 200 milliards d'euros pour les 58 réacteurs français.

- On ne dit pas la vérité sur l'emploi: la création d'emplois du nucléaire est beaucoup plus modeste que celle des énergies renouvelables.

- On ne dit pas la vérité sur les déchets: il s'accumulent sans retraitement et leur enfouissement dans d'anciennes mines n'est pas une solution comme l'a démontré l'exemple allemand.

Ça va mieux en le disant, non?

"La vérité sur le nucléaire" Corinne Lepage, Albin Michel, 229 pages. 

(1) Ancienne ministre de l'environnement du gouvernement Juppé, avocate des victimes des marées noires bretonnes, Corinne Lepage est une écologiste de centre-droit qui siège au parlement européen.





11/06/2011

Fille à papa

images.jpgIl y a Le Pen. Et il y a Marine. Les sondages lui promettent une bonne place à la présidentielle de 2012. Au pire, la troisième. Elle incarnerait aujourd'hui un Front national "dédiabolisé", débarrassé de ses nostalgies antifrançaises ou coloniales: Pétain, la collaboration, l'OAS. Ou même des skinheads. La dame a un certain talent, comme son père. Pour Caroline Fourest et Flammetta Venner, le visage avenant de la fille du vieux chef n'est qu'un masque. Mais le masque de quoi? C'est peut-être sur ce chapitre que cette biographie trouve sa limite. A force de détailler la personnalité d'une Marine qui a fait d'un nom difficile à porter dans l'enfance et l'adolescence, son étendard, les deux journalistes négligent un peu le contexte. Celui d'une mutation partisane qui a fait évoluer ou naître dans toute l'Europe des formations populistes, défendant désormais une identité étriquée contre un pseudo complot favorisant l'islamisation du Vieux-Continent. Les deux auteures évoquent d'ailleurs à deux reprises l'UDC suisse dont Marine Le Pen fait volontiers un modèle pour le FN. Autant dire que ce "nouveau FN" doit moins à cette Marine qu'à la crise et à l'air du temps européen.

La nouvelle jeune d'Arc française veut donc bouter hors de France les envahisseurs. En réalité, elle a surtout fait partir des militants frontistes qui ne se reconnaissent plus dans un parti qu'ils nomment  d'ailleurs le Front famillial. Les militants du FN qui étaient 45 000 en 1998, ne seraient plus qu'une dizaine de milliers, dix ans après. Ce qui n'empèchera sans doute pas Marine Le Pen de faire un score à deux chiffres à la présidentielle de 2012. Il vaudrait mieux pour elle, d'ailleurs, car le parti en quasi faillite aura bien besoin de l'argent public généreusement distribué par la République aux participants des joutes démocratique pour continuer à nourrir la famille. Si on ajoute à cette hémorragie des cadres, un programme construit sur du sable, comme le montrent les deux auteures, le Front national est mal parti. Même si Marine le veut plus séduisant.

 Marine, comme son père et d'autres proches vit du Front national. Avocate, elle fut grassement rémunérée par le parti et attend l'héritage. Son entourage formé par la famille, d'anciens du GUD (le groupuscule d'étudiants d'extrême droite créé pour faire le coup de poing avec les soixanthuitards à Paris), d'anciens mégretistes rentrés aux bercailles et de jeunes bourgeois fêtards prêts à s'encanailler en politique, n'est pas aussi folklorique que celui son père. Le menhir était en effet entouré d'une faune mêlant d'anciens Waffen SS, des curés intégristes, des soldats perdus de l'Algérie française, ou des camelots du roi.  Les plus cultivés d'entre eux appellent Marine, la nightcleubeuse. Pas gentil. Cette famille de la droite radicale, toujours prête à se déchirer, ne rate pas la nouvelle venue: "Marine Le Pen représente par excellence l'ère du vide. Les médias se l'arrachent parce qu'elle est deux fois divorcée, pour l'avortement et le Pacs, ce qui pour eux est un gage de modernité".

 Marine, ce sont les hommes du FN qui en parlent le mieux. Ca va mieux en le disant, non?

"Marine Le Pen" par Caroline Fourest et Fiammetta Venner, Biographie, Grasset, 428 pages, 2011

06/06/2011

Les hommes devraient plaider coupable

violence.jpgPas un hebdomadaire français, cette semaine,  qui ne traite du machisme hexagonal. L'affaire DSK aurait en effet déclenché une prise de conscience de la violence ordinaire faite aux femmes que les hommes sont d'ailleurs les seuls à découvrir à cette occasion. Les femmes, elles, savaient. Et leurs témoignages suffisent à la démonstration. Dans "Les violences ordinaires des hommes envers les femmes", un homme, psychiatre et thérapeute de couples, "accuse les hommes, mes frères, de violences ordinaires envers les femmes. "Ce que je dénonce, c'est la violence banale et quotidienne, la violence sourde et aveugle à l'existence féminine, héritière d'une domination masculine que beaucoup pensent disparue mais qui reste le ferment de la mésentente conjugale". L'égalité des sexes, pourtant inscrite dans la constitution française n'est presque nulle part une réalité. Dans son livre Philippe Brenot en donne de nombreux exemples bien connus: depuis les tâches ménagères jusqu'à la représentation politique, le constat est le même.

La France est-elle la seule dans ce cas. Hélas, non. Dans toute l'Europe, la violence des hommes est la première cause décès des femmes de 16 à 44 ans, devant le cancer et les maladies cardio-vasculaires. A quand une politique de prévention et d'éducation qui fasse cesser ce scandale. Le lecteur sera cependant surpris d'apprendre que c'est en Allemagne que les femmes meurent le plus sous les coups des hommes: une par jour quand en France, une meurt tous les cinq jours. Effrayant. A l'échelle de la planète, une à deux femmes sur cinq a -ont- subi des  violences. Le psychiatre ajoute qu'il n'y a pas de différence "entre les degrés de la violence, elle est de même nature, qu'elle soit mortelle ou banale". A ses yeux, une des raisons à de tels comportements est l'ignorance de la différence des sexes. Celle des enfants qui peuvent frapper indifféremment un ou une camarade dans la cour de récréation. A l'âge adulte, cette différenciation devrait être acquise. Or...Le psychiatre détaille ensuite les types de violences allant des mots, au silence, de l'absence au harcèlement, donnant moult exemples de couples qu'il a reçus en consultation. Ces violences ordinaires sont à sens unique très majoritairement homme-femme et sont des violences sexistes. L'évolution des positions entre les hommes et les femmes se heurte, selon lui, à "l'absence de volonté politique de dénoncer cette inégalité". En paraphrasant Simone de Beauvoir, l'auteur termine en prônant: "on ne naît pas homme, on le devient". Vaste programme à inscrire, dit-il, dès l'école primaire. Ca va mieux en le disant, non?

"Les violences ordinaries des hommes envers les femmes" de Philippe Brenot, Odile Jacob poche, collection psychologie, 218 pages, 2011.  

11:20 Publié dans chronique de l'écrit | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : dsk, brenot, sexe, femmes, violences, viol | |  Facebook