29/08/2011

Comprendre les batailles libyennes

Lors de l'offensive des troupes de Bengazhi, les prises et reprises de villes comme Ras Lanouf, Brega ou Adjabiya ont largement été commentées comme un gel des positions militaires des insurgés et des loyalistes. A la lecture du "choc des révolutions arabes" chroniqué sur ce blog, l'interprétation de ces épisodes apparaît éronnée. En effet, dans son livre, Mathieu Guidère explique que dans la tradition tribale, aucune force ne se voit en force d'occupation durable du territoire traditionnel de l'autre. Selon lui, "l'objectif est avant tout d'investir le territoire pour enlever le maximum de membres de l'autre camp et être ainsi en position de force pour négocier". S'ajoute à cela, la fameuse tactique guerrière du "flux et reflux" utilisée par les Libyens lors de la conquête italienne, sous la conduite d'Omar al-Mokhtar. Voici une nouvelle illustration de la pertinence de cet ouvrage. Ça va mieux en le disant, non?

"Le choc des révolutions arabes" par Mathieu Guidère, éditions Autrement, 210 pages, 2011.

25/08/2011

Autopsie de la Libye

AW10UWLCAX68Y2ICA66JJAJCA95C8IFCA7XTVYNCA46WBOTCAQ7OZ5SCAVLF603CA3A028QCAFFD20TCA8MX7OBCA91NYRGCAQWJEI1CAE8HTD0CAPYWHE5CAYII16SCAYO5EYKCAZIJCJ5CAJZCYBRCA96KCNS.jpgIl y a des diplomates comme ça. La plupart, ose-t-on espérer. Leur mission dans un pays étranger ne se conçoit pas sans un patient exercice de curiosité. Ils apprennent à aimer le pays où ils se trouvent en résidence. Ils apprennent aussi à le connaître de fond en combles. En intitulant "Au coeur de la Libye de Kadhafi", la synthèse qui n'existait pas sur ce pays, Patrick Haimzadeh diplomate en poste durant trois ans à Tripoli montre qu'il a la Libye au coeur, irréductible à la seule figure de Kadhafi. Mais pourquoi donc consacrer un livre à cette Libye de Kadhafi, alors que son régime s'effondre? Sa rédaction récente prend en effet en compte l'insurrection lancée de Benghazi en février dernier. D'abord, parce que le long règne de Kadhafi, dont les séquences ne furent pas toutes stériles comme on le découvre par le détail, c'est deux tiers de la vie du jeune Etat. Autant dire que l'histoire de la Libye qui s'écrira demain se dessine déjà en creux au fil de celle d'aujourd'hui et même d'hier. La rivalité et l'influence de la Tripolitaine et de la Cyrénaïque se forme dès l'antiquité et au fil des siècles. La rente pétrolière (92% des revenus du pays) de l'Etat distributeur et clientéliste de Kadhafi se renégocie aujourd'hui avec les firmes internationales et les États. Ainsi que le jeu des tribus et des parties du pays dont Kadhafi a usé pour installer son pouvoir, réprimant parfois, écartant aussi du pouvoir et de ses prébandes, les régions où ethnies qui n'avaient pas fait allégeance. La révolte libyenne est ainsi partie de Cyrénaïque, coupable de n'être pas aux ordres et délaissée par Kadhafi. Mais l'assaut de Tripoli est partie du Djebel Nefoussa berbère. Autant dire que les négocations de l'après-Kadhafi seront aussi compliquées que l'équilibre et le fonctionnement des "structures" du pouvoir mises en place par le Guide pour mieux diriger en parfait autocrate. Car Kadahfi est plus qu'un dirigeant fantasque. Et le livre de Patrick Haimzadeh le montre bien. D'ailleurs, peut-on rester au pouvoir 42 ans sans rien comprendre à la population de son pays? Non, Kadhafi a d'abord compris les aspirations de son peuple, dans sa formule révolutionnaire des débuts, à la fois nasserienne, socialiste et panarabe mitigée d'islam soufi. Il a ensuite empêchéà tout contre-pouvoir ou corps intermédiaire de s'installer au nom du "gouvernement du peuple pour le peuple et par le peuple". L'usine à gaz des leviers de la Jamahiriya libyenne laisserait pantois plus d'un politologue chevronné. Sauf que cette tuyauterie originale n'aura finalement servi que le dessein d'un homme, d'une famille, d'un clan, de ses fidèles et de ses tribus vassales tandis que l'appareil sécuritaire était la vraie colonne vertébrale du régime. Autre aspect intéressant du bouquin: comment Kadahfi utilise l'immigration pour rétribuer et vassaliser les toubous, ethnie qui s'est spécialisée dans ce "commerce", comment il a usé aussi de cette arme vis-à-vis des pays européens. Comment il change tout le temps les repères de son peuple pour provoquer sa déstabilisation et sa sidération. "Tout changer pour que rien ne change". Mais cela ne met pas à l'abri d'une chute tout aussi brutale. L'ouvrage se conclut sur les spécificité des villes de Libye, leur mosaïque imbriquée de tribus, d'appétits et de spécificités. Sans cette grille de lecture, impossible de comprendre ce qui s'est passée jusqu'à l'assaut de Tripoli. Autant dire que la lecture de l'ouvrage est essentiel pour comprendre ce pays, qui est à la fois un des plus grands d'Afrique, un des moins peuplés et un des plus urbanisés. Ça va mieux en le disant, non?

"Au coeur de la Libye de Kadhafi" Patrick Haimzadeh, JC Lattes, 2011, 181 pages.

 

 

03/08/2011

Le 89 arabe fait parler

89 arabe.jpgBenjamin Stora, Edwy Plenel:ça, c'est une affiche d'édition. Pour parler du 89 arabe en plus. Les deux compères (ils se connaissent et ont eu des engagements passés en commun) devisent donc aimablement autour des révolutions qui agitent des pays du Maghreb et du Machrek. Les deux hommes ont lu, réfléchissent. On est sûr d'avoir du grain à moudre, en somme. Dommage quand même qu'il faille arriver à la fin de la lecture pour que des avis divergents apparaissent. En l'occurence sur l'intervention française en Libye. Le débat démocratique, c'est d'abord la contradiction, l'échange de points de vue divergents, non? Les livres d'entretien ne sont pas ma littérature préférée. Rarement profonds, souvent vite faits, ils vous laissent sur votre faim. A moins d'opposer deux conceptions du monde. Ce n'est pas le cas ici. Cependant, celui-là peut retenir l'attention. Pourquoi? D'abord parce que Plenel a l'honnêteté de dire qu'il n'est pas un spécialiste du monde arabe et que Stora ne s'intitule qu'historien du maghreb, avec une profondeur algérienne en plus, restant plus modestement observateur quand il parle de la péninsule arabique ou de la Syrie... Pour cette raison, il vaut mieux lire d'autres livres sur la question pour l'aborder. Et lire celui-ci ensuite, car il offre plusieurs perspectives originales. La première est celle d'une période coloniale et d'indépendances confisquées qui serait en train d'être soldées à la faveur de ces événements imprévisibles. C'est une des thèses du livre. Cela n'étonnera pas ceux qui savent l'intérêt et l'engagement intellectuel dans la lutte anticoloniale des deux hommes. Un autre point de vue des auteurs est que les spécialistes de l'islamisme auraient biaisé notre regard sur les sociétés arabes. C'est oublier les analyses fines et largement diffusées après le 11 septembre sur les différents courants de l'islam: du wahhabisme (avec deux h, Edwy!) jusqu'aux confréries soufies, des salafistes au tabligh, piétistes très présents sur le terrain social, des habbachis libanais ou syriens aux mourides sénégalais ou mauritaniens... Plus globalement, les auteurs oublient de souligner le péché originel de l'islamisme: il ne conçoit pas (encore) une séparation du politique et du religieux. Dans beaucoup d'esprit, et pas seulement des plus radicaux, le gouvernement de la Cité doit s'inspirer du gouvernement de Dieu; d'où l'origine coranique du droit musulman, augmenté des haddits, la charia. Ces deux auteurs, hommes de gauche, font-ils preuve d'angélisme concernant l'islamisme comme la gauche le fit sur les questions de sécurité? Peut-être pas. Mais récuser ainsi les "spécialistes" du terrorisme ne fait pas disparaître pour autant la réalité du combat d'une frange de militants islamistes. L'autre thèse est que ces révolutions n'ont pas eu d'avant-garde et seraient donc profondément démocratiques. Faux. En Algérie, en Tunisie, en Egypte, mais aussi au Yémen des militants démocratiques sont allés se former auprès de "révolutionnaires européens de 1989", en Serbie notamment, pour mettre au point des techniques de résistance passive, de révolte pacifique. L'emblème de ces mouvements de jeunes (le poing) copie d'ailleurs celui des jeunes Serbes d'Otpor. Démocratique, oui. Mais l'apparent consensus des premiers mois se fissure et fait réapparaître des fractures, notamment entre islamistes (je rappelle que cela ne veut pas dire radical) et mouvements de jeunes. Et en Tunisie comme en Egypte, l'essentiel de l'appareil d'Etat reste en place ou a repris la main. La révolution n'est pas terminée, cependant. Wait and see. Les auteurs affirment aussi l'absence de dissidences façon bloc de l'est. Tiens donc. Beaucoup d'intellectuels arabes, et ils en citent quelques uns, ont pourtant payé de leur liberté quand ce n'était pas de leur vie leur critique de régimes autoritaires et corrompus. Un passage du livre évoque aussi WikiLeaks dont les auteurs estiment que l'influence ou la portée a été importante. Selon des observateurs sur le terrain, les sites d'opposants sur Facebook ont joué un rôle plus important sur le peuple et les jeunes, WikiLeaks restant l'affaire d'une élite. Enfin, ce monde arabe renouant avec l'exigence démocratique nous vaut un couplet bien connu du journaliste de Mediapart (le seul media qu'il cite, alors que d'autres ont du sortir eux aussi quelques bons papiers sur ces révolutions...) sur la France.Du livre, on retiendra pour finir la mise en perspective historique de ces révolutions en cours, avec ses prémices en Algérie ou en Tunisie dans les années 80, ses freins (le soutien des ex-colonisateurs aux régimes en place par souci d'écarter les islamistes, notamment ou l'éradication des partis communistes dans la période post-indépendance). A lire, pour toutes ces raisons, avec ces quelques réserves... Ca va mieux en le disant, non?

Par honnêteté, j'ajoute à cette critique que je connais professionnellement Edwy Plenel.

"Le 89 arabe, réflexions sur les révolutions en cours" Benjamin Stora, Edwy Plenel, collection "Un ordre d'idées" chez Stock, juin 2011.

 

   

 

18:42 | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : edwy plenel, benjamin stora, révolution arabe | |  Facebook