14/09/2011

Les mots de la place Tahrir

tahrir.jpgLe seul nom de cette place suffit à évoquer la révolution égyptienne. L'Egypte de Tahir: c'est sous ce titre que deux correspondants de presse racontent l'histoire de cette révolution qui a commencé bien avant que des tentes ne soient montées sur cette place. Claude Guibal et Tangi Salaün assistent aux événements et ont le sens du récit. Maalesh, disaient les Egyptiens. Tant pis, c'est comme ça, c'est pas grave: ce mot, ils l'ont entendu des années avant l'explosion. Il y en a un autre qui faisait partie du vocabulaire courant des Cairotes: Wasta, le piston. Obtenir un job? Wasta. Un papier de l'administration? Wasta. Une inscription de son môme à l'école? Wasta. Et puis, il y a eu l'inflation qui a retiré le pain de la bouche aux pauvres, très nombreux en Egypte. Et le pain subventionné, ensuite, mais qui n'a pas suffi à empêcher la révolution de Tahrir. Parmi les vecteurs de contagion de la grogne, ce bon vieil internet qui dit le ras le bol du nizam, le système. Le hiéroglyphe moderne qui fait tomber le pharaon. Ironie. Et puis, il y a eu les grèves, comme avant toute révolution. Elles avaient paralysé toute l'industrie du textile dans le delta du Nil en 2008. Ne manquait plus qu'une étincelle. Elle a jailli en juin 2010. La mort de Khaled Saïd sous les coups des policiers. Les photos du mort courrent internet. Une page facebook "Nous sommes tous des Khaled Saïd" apparaît. La colère monte. Jusqu'au slogan "Moubarak Kefaya", Moubarak, ça suffit.

"Erahl", Dégage! Une mer de chaussures s'élève au dessus de la place Tahrir qui ne veut pas croire que le raïs puisse faire semblant de ne rien comprendre. Dans son discours télévisé, il tente une dernière fois d'apparaître paternel. Les enfants du Nil n'en peuvent plus. Ils le crient. Tombent sous les balles. Mais c'est Moubarak qui finit par tomber après dix-huit jours d'affrontements et de manifestations. Les insurgés découvrent le Medinet Nasr, l'immense centre de la sécurité d'Etat. Ils filment les matraques électriques, les dossiers de filature, les écoutes, les compte-rendus d'interrogatoire de police qui s'entassent sur les étagères. Pendant ce temps, Ramy Essam met cette révolution en chanson. Il chante. C'est la star de la révolution, en concert tous les jours place Tahrir. Et puis, après quelques jours, ce sont les barbus qui sortent du bois. Les Frères musulmans sont là. L'été dernier, l'organisation islamiste était en vedette d'une série télé qui a fait un carton. L'orientation donnée par le pouvoir encore en place est critique. Combien sont-ils? "Demandez au ministre de l'intérieur. Lui, il sait", répondait avant la révolution un des responsables des Frères. Ils sont nombreux. Ils feront bientôt une démonstration de force, piégeant les prodémocrates dans une manifestation unitaire qu'ils détournèrent à leur seul profit. Leur chameau à eux, ce qui les a fait avancer, c'est la plus grande association de bienfaisance islamique qu'ils ont créé pour mettre un peu de baume sur les plaies dans les quartiers populaires délaissés par l'Etat. Place Tahrir, nos reporters retrouvent aussi la mère du terroriste qui a tué le président Sadate, al Islambouli. L'histoire s'arrête et le récit aussi, avec la grande désillusion du referendum sur la "correction" à la marge de la constitution. Le oui l'emporte massivement. Tahrir n'est pas l'Egypte. "On a fait tout ça pour rien", se décourage un révolutionnaire. Les militaires ont réussi à faire passer un toilettage de la constitution alors que les jeunes voulaient tout remettre à plat. On nous a volé notre révolution, disent-ils encore aujourd'hui.

Ce reportage qui joue en flash-backs de la connaissance profonde du pays des auteurs tout en racontant les jours de la révolution égyptienne est passionnant et se lit comme un roman de l'Egypte contemporaine. Ca va mieux en le disant, non?

"L'Egypte de Tahrir, anatomie d'une révolution" par Claude Guibal et Tangi Salaün, au Seuil, 243 pages, 2011. 

05/09/2011

Le paradoxe américano-saoudien du 11septembre

1109.jpgLe déferlement a commencé. Les livres sur le 11 septembre, dix ans après, ne vont pas manquer. Impossible d'ignorer qu'al Qaida veut dire "La base". Que Ben Laden a mordu la main américaine qui l'a nourri en Afghanistan. Ou que la plupart des terroristes des avions missiles étaient des Saoudiens. Dans "Vérités et mythologies du 11 septembre", notre confrère Richard Labevière, ex de la TSR et de bien d'autres médias, se repasse le film, sans nostalgie et revient sur les mythes du 11 septembre. Pas sûr qu'il consacrerait vingt ans de sa vie aux "dollars de la terreur", si c'était à refaire, débusquant leurs comptes en Suisse.

Cette passion du 11 septembre est morbide. Elle a fait de nous des voyeurs d'une dramaturgie extraordinaire, d'un événement "boursouflé", écrit l'auteur, ben Laden incarnant "le mal absolu". Si le 11 septembre n'a pas selon lui la valeur d'un tournant historique, il a cependant enclenché le dessein américain d'un grand Moyen-orient, inauguré par la guerre d'Irak. Les conseillers de George Bush disaient à peu près ceci: puisque le conflit au Proche-Orient entre Israël et la Palestine ne trouve pas d'issue, redéssinons la carte de la région en démocratisant les États qui ceinturent ce point noir des relations internationales. C'était tout le projet des néoconservateurs. La fausse naïveté  du programme - créer une démocratie en quelques années et l'imposer par les armes et l'occupation - a révélé ses failles et ses contradictions depuis. Le choc des civilisations, une invention idéologique qui aura fait des dégâts dans les têtes, a fait pschitt. Mais derrière ce rideau de fumée et de poussière qui s'est levé dans l'effondrement des tours du World Trade Center,ce qui intéresse vraiment Richard Labévière c'est le paradoxe américano-saoudien. L'Arabie Saoudite a financé et finance encore le terrorisme djihadiste au nom du wahhabisme, version rétrograde et radicale d'un islam gouvernant la Cité. Le rôle du prince Turki al-Fayçal, patron des services secrets saoudiens dans la transformation de l'héritier jetseter ben Laden en combattant du jihad international,  constitue le coeur du livre. Ainsi que le pacte de Quincy scellant l'alliance des États-Unis avec la monarchie des Saoud au sortir de la Deuxième guerre mondiale, faisant de l'Arabie saoudite "un intérêt vital des États-Unis". Ce pacte formera le bouclier qui protègera les financiers et soutiens saoudiens et émiratis de ce nouveau terrorisme. Malgré les victimes du 11 septembre pleurées par l'Amérique.

Puis, vint le printemps arabe. Une autre page s'est-elle tournée? Reste à savoir, répond Richard Labévière si "l'islamisme radical est soluble dans la "démocrature" post mondialiste des régimes arabes de demain". Pour lui, le degré de nuisance d'al Qaida dépendra de la présence plus ou moins forte des Frères musulmans dans ces nouveaux régimes. Il n'est guère optimiste pour l'avenir puisqu'il promet au printemps arabe le destin d'un mai 68 générant une contre-révolution libérale, avec une purification ethnico-religieuse en plus. S'égarant parfois au Proche-orient ou en France, Richard Labevière livre beaucoup d'éléments nourrissant sa thèse et rendant compte des dessous de l'événement. On comprend mal que ce travail documenté s'ouvre par des diatribes adressées aux "benêts universitaires et médiatiques". Ces réglements de compte, avec certains experts concurrents étaient-ils nécessaires? Nouveau monde, l'éditeur, aurait sans doute du lui faire la remarque. Ça va mieux en le disant, non?

"Vérités et mythologies du 11 septembre" Richard Labevière, Les enquêteurs associés, Nouveau monde, 301 pages, 2011.