22/11/2011

Une autre Corée du Nord, celle des purs

Corée.jpgPour tout un chacun, la Corée du Nord est l'un des derniers bastions du communisme. Une dictature marxiste, soutenue par les Soviétiques et les Chinois, en guerre froide avec la Corée du sud. C'est aussi un Etat refermé sur lui-même, frappé par la famine, et détenteur de la bombe atomique. Ce portrait n'est pas totalement faux. Mais dans son livre, Brian Reynolds Meyers nous offre une autre grille de lecture pour décrire ce régime, qui paraît beaucoup plus pertinente.

Pour Meyers, les observateurs de Pyongyang s'épuisent à tenter d'interpréter la doctrine du Juché (soit-disant marxiste) qui n'a aucun rôle ni aucune importance dans la réalité. La Corée du Nord est d'abord un Etat raciste. La vision donnée en Occident est "erronée", écrit-il. Malgré les proclamations explicitement xénophobes de "la race des purs" (le titre de l'ouvrage) nos intellectuels s'entêtent à faire de ces dirigeants, les derniers des Staliniens. Pour Meyers, le régime de Pyongyang s'inspire beaucoup plus du Japon fascisant qui occupa la Corée que de la Chine ou de l'URSS. Les journalistes  décrivent aussi la Corée du Nord comme un pays obsédé par l'autosuffisance, alors qu'elle dépend de l'aide extérieure depuis soixante ans. Autre erreur: penser que Pyongyang craint pour sa sécurité et qu'elle veut négocier, quitte à se désarmer. Alors qu'elle n'en a aucune intention. Il est aussi commun d'entendre parler de confucianisme pour décrire la philosophie des Kim. Or, dans cette philosophie, la mère doit obéir à ses fils. Le parti des travailleurs se fait d'ailleurs appeler le parti de la Mère. Et les figures d'autorité maternelle abondent dans la réthorique du régime. Enfin, nous faisons fausse route en pensant que tous les Coréens du Sud voient le Nord comme le diable. Ils voient d'abord des Coréens, plus nationalistes qu'eux. Des frères, même s'ils sont agressifs et pas du tout enviables. Dans un chapitre, Myers explique comment la République démocratique de Corée s'est refermée une première fois en craignant que

la Révolution culturelle chinoise ne contamine le peuple coréen. Ce n'était pas que de la paranoïa, écrit l'auteur, qui fait état d'incursions militaires chinoises. La population fut alors divisée en trois catégories par le régime: les "durs", les cadres dirigeants et leur famille, les "hésitants", les Coréens moyens et les "hostiles", anciens propriétaires et subversifs potentiels. A partir de 1987, la Corée du Nord se trouva fort dépourvue face à la baisse de l'aide soviétique. L'approvisionnement alimentaire se dégradant, le régime aurait pu disparaître. Mais la mort du Cher guide Kim Il-Sung en 94, sauva sans doute le régime. Entre 1995 et 1997, ce fut la famine: un million de morts, soit 5% de la population. Des dizaines de milliers de Coréens du Nord sont alors passés en Chine. 

Kim Jong-Il, le fils du Cher leader, qui dirigeait l'armée, a pris la suite donnant la primauté à la défense, alors que les relations avec l'ennemi yankee, décrit sous des traits qui font penser aux représentations fantasmées des juifs par les nazis, n'ont jamais été aussi bonnes. La politique du rayon de soleil (pour un pays fort et prospère) fut surtout celui du programme nucléaire. Puis vint la crise du boeuf américain, amenant la maladie, qui alimentera opportunément l'antiaméricanisme virulent du nord. Ou les accrochages en mer avec le sud jusqu'au récent bombardement d'une île, pour maintenir cette tension vitale et la preuve de la force du Nord. En fait, écrit Myers, ce fascisme-là, xénophobe, n'est pas expansionniste comme le nazisme ou celui du Japon de la guerre. Le Coréens sont persuadés qu'il ont une pureté d'enfant et qu'il leur faut être protégés par un guide familial pour survivre. Pendant ce temps, dans le sud, décrit comme travaillant sous le joug américain, la prospérité est l'arme fatale pour le nord, depuis qu'elle est popularisée par les satellites à la télévision. Qu'importe. Le nord dispose encore de l'arme de la réunification des deux Corées qui oblige les gouvernements du sud, plus ou moins hostiles à la coopération (aide et zone économique commune) à ne pas rompre, car ce serait rompre avec le nationalisme. Curieuse situation qui explique aussi que ce régime dure encore. Ca va mieux en le disant, non?

 

"La race des purs. Comment les Nord-Coréens se voient" par BR Myers, Editions Saint-Simon, 175 pages. 

  

 

18/11/2011

Après le tsunami arabe, le reflux?

Antoine Basbous, le fondateur et directeur de l'Observatoire des pays arabes à Paris était de passage à Genève le 17 novembre. Il vient de publier "le tsunami arabe", un livre faisant le point sur cet élan soudain des peuples arabes, avides de liberté au point de risquer leur vie pour renverser des régimes honnis. Antoine Basbous cite d'abord Alaa Al-Aswani, l'auteur égyptien de L'immeuble Yacoban, qui relève qu'en 14 siècles d'islam politique, les musulmans n'ont connu de bonne gouvernance que les 31 premières années. Suit une description des régimes renversés ou fortement secoués encore aujourd'hui. Et ce qui frappe, ce sont les points communs: la corruption clanique, le virus dynastique, la privatisation des républiques au profit du premier cercle, des chefs d'Etat qui ne partent pas à la fin de leur mandat (exception faite du Liban), des palais bunkers lourdement armés comme ceux du Libyen Kadhafi ou du Yémenite Saleh, des medias muselés, des partis uniques, la justice et la corruption qui se donnent la main pour protéger les puissants. L'auteur fait ensuite le portrait de ces peuples qui ont soif de liberté, et souligne le rôle des réseaux dans cette mutation. Al Jazira, la chaîne qatarie, le téléphone portable  et internet bien-sûr. Mais aussi, le soutien, notamment américain à l'activisme non violent de soutien à la bonne gouvernance.

tsuanmi.jpgSuivent de longs chapitres sur six peuples en quête d'avenir. Les pionniers ont été les Tunisiens. Antoine Basbous met en garde: bien que détestés et discrédités, les cadres de la police de Ben Ali sont toujours en place. On apprend dans ces lignes que Ben Ali aurait touché un salaire versé par Kadhafi, une révélation tirée du témoignage d'un cadre libyen repenti (La Tunisie jouait en effet le rôle de poumon économique de la Libye). L'auteur fait aussi état d'une tentative de suicide de Leila Trabelsi, la très insatiable femme du président, véritable régente de Carthage, en juillet dernier, près d'Abha, au coeur du désert saoudien. Et de sa séparation avec Ben Ali avant d'aller s'installer à Dubaï, récemment. Entre autres révélations du livre. Sur la Tunisie, toujours, on apprend que la délégation suisse à Tunis a subi des pressions du régime et a du renoncer à rencontrer des opposants. Antoine Basbous raconte également la contre-offensive des Benalistes qui ont libéré 11 000 détenus au lendemain de la chute de leur chef et 800 autres en avril pour semer le désordre.

 Dans le chapitre consacrée à l'Egypte, Antoine Basbous fait état de documents retrouvés par les jeunes révolutionnaires de la place Tarhir qui ont trouvé la preuve du mariage du mufti d'Al Jazira, Al Qardaoui, en 1997, à l'insu de sa famille avec une jeune égyptienne de 36 ans et un autre attestant des dix épouses du mufti de la République égyptienne alors que l'islam n'en autorise que quatre! Antoine Basbous décrit aussi une police du raïs totalement dépassée par les événements, qui se retrouve après trois jours d'émeutes, sans rations alimentaires et sans batteries pour ses talkies-walkies. Le fin connaisseur du monde arabe dévoile aussi dans le livre l'accord tacite ou négocié qui lie les Frères musulmans et l'armée. Dépassés, les militaires ont utilisé les Frères pour contrer les démocrates, ce qui expliquerait le renoncement des Frères à présenter un candidat à la présidentielle. Autre révélation du livre sur les islamistes égyptiens: la confrérie a installé depuis des mois des structures de justice parallèle religieuse sans la dévoiler avant 2011. On apprend encore avec crainte que les salafistes ont eux, ouvert plus d'une centaine de permanences depuis la fin de Moubarak. L'auteur pense que la révolution est détournée par l'armée. Washington aurait d'ores et déjà pris langue avec des généraux appelés à jouer les premiers rôles à l'avenir, comme Sami Hafez Enan, le chef d'état-major des armées. Au chapitre suivant, il fait une description hallucinante du système en place au Yémen, où la corruption est un mode de fonctionnement à tous les échelons et où le danger terroriste est omniprésent, laissant craindre une dérive à la somalienne. Les chapitres sur la Syrie, l'Arabie saoudite ou l'Iran pour finir sont tout aussi passionnants. La seule restriction à cet éloge serait le titre, même si l'auteur s'en explique. Car un tsunami dévaste tout. Or, l'auteur très réaliste, ne se laisse guère aller à l'enthousiasme benêt d'une partie de l'Occident devant ces révolutions. Et prévient qu'il y a des reflux (en égypte) et des dangers (en Libye ou au Yémen) après les grandes vagues populaires. Ne vaudrait-il pas mieux parler de la nouvelle vague arabe pour rester dans les métaphores marines?

Cette somme, un an ou presque après l'immolation d'un petit vendeur tunisien à Sidi Bouzid, le 17 décembre, vient en tout cas documenter utilement le printemps arabe et six peuples en quête d'avenir... Des révélations, du savoir, de la pédagogie et du recul d'analyse, que demander de plus à un livre? Ca va mieux en le disant, non?

"Le tsunami arabe" d'Antoine Basbous, aux éditions Fayard, 375 pages, novembre 2011.

      

08/11/2011

Au souk du salafisme

salafi.jpgLe Salafisme, c'est le souk. Dans ce grand bazar de l'islamisme, on trouve de tout. Avec Samir Amghar, pétri de sociologie classique comme guide dans ses étals orientaux, on y voit un peu plus clair. L'universitaire, docteur à la prestigieuse école des hautes études sise boulevard Raspail à Paris, ne s'est pas contenté de lire pour établir sa typologie du salafisme, en trois grands courants. Il a aussi mené de nombreux entretiens avec des salafistes en France, en Belgique, au Canada et aux États-unis pour connaître leurs motivations et leurs valeurs.

Tout d'abord, le salafisme qui est un fondamentalisme musulman, est décrit par le chercheur comme un mode de socialisation sectaire par cooptation, en rupture avec le reste de la société et ses valeurs, y compris avec les courants dominants de l'islam. Il plaît parce qu'il est à la fois simple et exigeant, qu'il offre une "famille" à des populations en quête d'une identité positive, souvent stigmatisée et dénigrée par leur société d'accueil. "Devenir salafiste semble être un moyen de résister  au sentiment d'échec social et de conjuration d'une image négative renvoyée par les autres", écrit notamment Samir Amghar. En d'autres termes, "porter le qamis et se laisser pousser la barbe permet de se distinguer des jeunes portant jeans et casquettes" Cette identité choisie de "vrais musulmans", qui impose le respect au sein de la communauté, contraste avec l'image dévalorisée du beur de banlieue. Il s'oppose aussi à l'islam des parents, souvent empreint de pratiques et de cultes rejetés par les islamistes, et notamment le culte des saints. Il critique aussi les Frères musulmans, le Tabligh, accusés d'avoir perdu leur force originelle à force de compromis avec la puissance politique. Son évolution récente porte cependant l'auteur à un certain optimisme. Il constate en effet qu'au fil des générations, son radicalisme et son sectarisme s'effritent au contact d'une société ouverte. Tout en restant orthodoxe, il s'institutionnalise. Ce courant qui veut revenir à l'islam originel, progresse en Occident, note l'auteur, alors que ses concurrents islamistes, et notamment les Frères musulmans et le mouvement quiétiste d'origine pakistanaise, le Tabligh, ont tendance à reculer.

Samir Amghar définit trois familles salafistes très différentes les unes des autres, ce qui explique les confusions fréquentes suscitées par l'évocation du salafisme dans la presse occidentale. Le premier courant salafiste est quiétiste. Il s'interdit toute intervention dans le champ politique et veut incarner un prosélytisme du vrai, du pur engagement musulman, au service de la grandeur d'Allah, au quotidien. Le Salafi doit ainsi avoir une pratique rigoureuse et sans tâche de l'islam et de ses cinq piliers. "Pas de foi sans pratique, pas de foi sans enseignement religieux". Ainsi, bon nombre d'entre eux font-ils des études théologiques, essentiellement dans la péninsule arabique et particulièrement en Arabie Saoudite pour ensuite diffuser un enseignement basique, simple mais efficace, dans les quartiers.

Le second courant est politique. "Alors que les salafistes quiétistes expriment leur opposition à l'Occident par l'indifférence politique et le refus d'intégration sociale, les salafistes politiques souhaitent à la fois se retirer du monde et le rebâtir sur des principes et le modèle islamique". Ils exigent ainsi pour leurs frères de pouvoir vivre dans le monde occidental selon leurs règles pour construire leur société sur des principes communautaires. On reconnaît ici tous ces "militants" qui souhaitent imposer des horaires spéciaux pour les femmes à la piscine, des menus halal ou la possibilité de porter le voile. Leur action tient de la communication ou de l'agit prop. Ils veulent atteindre leur but par des modes légaux et non-violents. Nicolas Blancho, le président du Conseil central islamique de Suisse fait partie de ce courant. Il appelle à la création d'écoles privées islamiques et pèse en lobbyiste sur les politiques fédérales. Alors que chez les quiétistes, la perspective de retourner dans un pays de culture musulmane est un but, chez les politiques, on peut quitter un régime hostile en terre musulmane pour s'établir dans un pays démocratique qui autorise une vie communautaire.

Enfin, le troisième courant est le courant révolutionnaire. Ces salafistes-là se considèrent comme des combattants luttant pour l'instauration d'un Etat islamiste. La figure de ce courant est le moujahid, le militant terroriste d'al qaida, des réseaux talibans afghans ou pakistanais. Son noyau dur est constitué d'anciens combattants de la guerre d'Afghanistan, ceux qu'on appelle d'ailleurs "les Afghans", fussent-il saoudiens, yéménites ou tunisiens... Ce courant est aussi porteur d'une forte imprégnation du combat anticolonialiste et de l'exaltation d'un combat "saint" contre les infidèles et les koufirs (mécréants). Ces membres ne se considèrent pas comme des justes mais comme des purs, prêts à passer du statut de moudjahidin à celui de shahid, le martyr. En conclusion de son ouvrage, Samir Amghar note que cette tendance très influencée par les Saoudiens et les écoles hanbaliste et wahhabite constitue une multinationale de l'islam comme les Frères musulmans, et qu'elle est en cours de désectarisation dans bien des pays. Ca va mieux en le disant, non?

 

"Le salafisme d'aujourd'hui, mouvements sectaires en Occident" par Samir Amghar aux éditions Michalon, 280 pages, 2011.