31/01/2012

Drôles de présidents

american.jpgTous les présidents américains ne sont pas restés dans l'histoire. Certains sont même totalement oubliés. Barack Obama qui termine cette année son premier mandat restera comme le premier président afro-américain des Etats-Unis d'Amérique. Et sans doute, comme le président qui exécuta Ben Laden. Il aurait peut-être préféré qu'on se souvienne de lui pour d'autres raisons. Mais bon, comparé à ceux dont l'excellent Bill Bryson parle dans "American rigolos", Obama n'a pas le plus mauvais rôle. Bill Bryon est un journaliste américain qui a passé dix ans en Grande-Bretagne. De retour dans son pays d'origine, il reçut une commande d'un quotidien britannique pour des chroniques sur l'Amérique. Un vrai régal de lecture. Bryson redécouvre son pays dans son quotidien, nous décrit les traits marquants de ses habitants et nous raconte aussi ces petits faits qui nous agacent autant qu'ils nous dépriment, dans notre face-à-face quotidien avec l'informatique ou l'administration, deux sources inépuisables de déconvenues.

Mais revenons à nos présidents américains, qui (le saviez-vous?), ont une journée qui leur est dédiée aux Etats-Unis, le 3e lundi de février. Cette journée des présidents a remplacé deux journées autrefois consacrée aux seules figures de Washington et de Lincoln. Tous les présidents américains sont désormais mis à l'honneur. Les grands et les autres. Comme ce Grover Cleveland, resté dans les mémoires au seul fait qu'il avait l'habitude de se soulager la vessie de la fenêtre de son bureau présidentiel. Ou  comme Zachary Taylor, un élu qui a l'étrange particularité de n'avoir jamais voté! Bill Bryson nous raconte aussi l'admiration qu'il a pour Herbert Hoover, un homme remarquable jusqu'à que son élection désastreuse. C'était la dépression et cela suffisait pour qu'on lui en veule. Pourtant, Hoover avait réagi vite à la crise économique en lançant un programme keynésien de travaux publics et fut même éthiquement irréprochable, faisant cadeau de son salaire à des entreprises de charité. Rien n'y fit. Hoover restera dans les mémoires américaines comme la figure de l'échec d'un président. Il y a aussi des personnages effacés dans cette galerie de portraits, des présidents qui n'ont rien fait. Ainsi, Chester A. Arthur, investi en 1881, se serait contenté de poser sur la photo officielle avant de disparaître totalement des radars. Il y a aussi des présidents qui ont une faiblesse, pour les femmes -JFK) ou pour la dive bouteille. La Russie n'est pas le seul pays à s'être choisi un chef dont l'ivresse fut quotidienne ou presque. L'Amérique en a eu un du même tonneau qui s'appelait Franklin Pierce. Il y eut aussi William Henry Harrison qui refusa de passer un pardessus pour son investiture et mourut d'un pneumonie un mois après...

D'autres chroniques vous étonneront. Comme celle sur la justice américaine où le lecteur apprendra qu'un homme pris avec de la drogue aux Etats-unis risque de le payer d'une peine plus lourde que s'il avait commis un meurtre... La plupart vous feront rire ou sourire, car Bryson a de l'humour et un sens de l'autodérision très britannique. Une chronique à lire chaque jour pour mieux comprendre l'Amérique et les Américains, tout en se délassant vraiment. Vous allez vraiment vous régaler. Particulièrement des chutes de ces chroniques qui  tombent aussi bien qu'une bretelle de robe sur l'épaule de Janet Jackson aux Emmy Awards. Ça va mieux en le disant, non?

"American rigolos, chroniques d'un grand pays" Petite bibliothèque Payot, 370 pages.   

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24/01/2012

La Libye sans la connaître

Incorrigible BHL. Faut toujours qu'il se la joue. Pas prof de philosophie, mais philosophe autoproclamé. Pas journaliste, car trop candide ou trop acteur. Écrivain, sans doute. Homme d'influence, aussi, qui n'hésite pas à faire pression et à jouer de ses réseaux, raconte Pascal Boniface dans un livre récent. Trop parisien, au fond, ce BBHL.jpgHL. Trop BHL. Bref, le nouveau BHL a déjà fait l'objet de tant de pages de quotidiens français (ses réseaux encore), qu'il serait inutile d'y rajouter une chronique, fut-elle critique. La publicité digne d'un film hollywoodien balaiera toute voix discordante. Pourtant, pour m'être intéressé à cet "intellectuel affranchi" (du travail intellectuel) dès les années 80, je ne résiste pas au plaisir d'allonger notre BHL sur son propre divan, puisque dans son journal de "La guerre sans l'aimer", journal d'un écrivain au coeur du printemps libyen, Bernard-Henri ne peut s'empêcher que Ça parle. Et pour un Lacanien, ma foi, c'est assez normal...

Celui qui avait juré dans un livre précédent qu'il ne jouerait pas au conseiller du Prince, l'a donc fait dans cette guerre de Libye auprès du président Nicolas Sarkozy. Et rétrospectivement, il faut bien dire que l'amateurisme de notre Candide fait un peu peur. Bien que la victoire militaire efface bien des  faux-pas. Y compris les siens. Donc, dans ce journal, Ça parle. Et que dit ce ça logé dans la tête et la plume de BHL. Qu'il se sent ridicule, un jour. Que son intervention lui paraît déplacé, un autre jour (ma "petite performance", écrit-il). Qu'il ne connaît rien à la Libye. Qu'il n'est pas l'ambassadeur du président mais un peu quand même. Journaliste aussi, mais entremetteur, franchissant cette fameuse distance que nos pairs respectent comme une ligne jaune. Et enfin qu'il aimerait tant être un d'Annunzio, un Malraux, un Châteaubriand. Après la Bosnie, la Bosnie, la Bosnie, son précédent voyage répété comme le mantra du pacifisme-défaitisme français, notre Rubempré attend son grand événement, sa montée à Paris. Ce sera donc la guerre de Libye. Bernard-Henri Lévy écrit: "Pour la première fois, la guerre, la vraie...Jusqu'ici, je plaidais pour. J'appelais à". Et plus loin: "Le monde, aussi fort que des gens comme moi puissent crier, resterait divisé entre, d'un côté, les Munichois préférant la certitude de vivre couchés à la perspective de mourir debout". Rassurez-vous, BHL est parti en Libye pour mourir debout mais il est rentré ensuite dormir à Paris.

Premières pages et une première hallucinante impudence. Il cite Kadhafi, le citant lui, BHL, à propos du monothéisme. Allons bon. Il y avait donc un "contentieux" à régler avec cet "improbable lecteur"... Cela motivera donc sa guerre à lui, BHL. Quelques pages plus tard, le propos se précise. Pour que cette guerre soit juste, au fond, il suffirait qu'il n'y ait pas d'islamistes, ou de monstres parmi les révolutionnaires libyens. Hélas. "Que faisons-nous là?" demande BHL. "Je ne le sais pas moi-même", écrit-il. Puis vient un réponse que tous ses lecteurs attendaient à une attaque si basse de l'antiBHLien primaire. Pourquoi être si bien habillé, sur un terrain de guerre? "Par respect", écrit l'écrivain qui porte des chemises blanches. Évident, non. Ensuite, il nous rappelle qu'il avait rencontré Massoud l'Afghan et qu'il lui avait proposé de lui faire rencontrer Chirac. L'entremetteur pointait déjà. le projet sera donc de faire se rencontrer les révolutionnaires libyens et Sarkozy. Ce journal rend compte de ce projet répété plusieurs fois durant cette guerre. Il témoigne aussi du rejet de toute vérité qui vient contrarier ce projet. Notamment des journalistes qui ont le tort d'avoir appris que les Libyens sont divisés en tirbus, régions et que leur ciment est l'islam, dans une version plutôt rigoriste à l'est. Cela, BHL ne le supporte pas. L'aveuglement est tel, parfois, qu'il a du mal à accepter que certains de ses interlocuteurs aient pu jouer les mauvais rôles dans l'affaire des infirmières bulgares. Point que la presse n'a pas évacué, non plus. On trouvera aussi relatées par le détail les conversations téléphoniques du Prince et de son Candide. Et le texte des discours que BHL a écrit pour les Libyens. Il y a aussi quelques anecdotes racontées comme cet enfant de Tobrouk prénommé Nicolassarkozy en hommage à cette France qui a pris fait et cause pour la liberté des Libyens. Et BHL qui voit une inscription antisémite. Et se réjouit le lendemain que ses amis libyens l'aient faite enlever. Preuve que ses Libyens ne ressemblent pas à ceux que décrivent la presse. Enthousiaste, certes, devant un peuple qui se libère mais lucide. Enfin, BHl règle ses comptes avec le Quai d'Orsay et le ministre des Affaires étrangères Alain Juppé. Là aussi, le conflit à des aspects personnels, comme avec Claude Lanzman, opposé à la guerre. Indécrottable BHL, personnalisant tout, à l'excès, faisant tourner la planète autour de son astre. Petit exercice de mathématique pour finir. Sur 627 pages d'un livre consacré à la Libye, comptez le nombre de jours passés par BHL dans ce pays et calculer le nombre de pages rapporté au nombre de jours. Trop cruel?

"La guerre sans l'aimer", Bernard-Henri Lévy, Grasset, 627 pages, 2011.    

17:14 Publié dans actualité | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : bhl, libye, la guerre sans l'aimer, cnt, printemps arabe, kadhafi | |  Facebook

10/01/2012

Les oulémas, pro ou anti Assad?

syrie.jpgQue pensent les oulémas de la révolution syrienne? A cette question, la réponse qui vient spontanément est simple. Quel intérêt auraient des oulémas sunnites à soutenir un pouvoir détenu par une minorité alaouite, c'est à dire chiite, dont l'idéologie est en outre baassiste, une forme de social-nationaliste arabe laïc? La réalité, cependant, est plus compliquée. Comme le montre le livre de Thomas Pierret, issu de sa thèse de doctorat sur l'islam de Syrie face au Baas, une partie de l'élite cléricale urbaine de Syrie, a trouvé un modus vivendi avec le régime.

Elle a fait patiemment son nid, en organisant le service d'éducation, le social et le religieux, en se tenant - la plupart du temps et pour la plupart des groupes - à l'abri de la politique, mais pas des affaires. A Damas et Alep, le régime a des relais et des soutiens chez les oulémas. Lors du soulèvement de mars, d'autres religieux influents ont pris fait et cause pour l'insurrection. Quand le grand mufti Hassun de Damas dénonçait la fitna (discorde) dès les premiers jours du soulèvement, les oulémas des principaux foyers d'insurrection, rapidement assiégés par l'armée, soutenaient les manifestants. L'une des toutes premières manifestations est ainsi partie de la mosquée des Omeyyades à Damas, après le sermon de l'ouléma al-Buti, pourtant proche du pouvoir, qui déligitimait aussitôt le mouvement à la télévision, de crainte de perdre son rôle central dans l'islam syrien. Pendant ce temps, beaucoup d'autres oulémas s'abstenaient de prendre position, en attendant de voir comment les choses allaient tourner. 

Cette révolte levée par le "souffle" du printemps arabe est intervenue en Syrie alors que le régime avait pris des mesures ressenties comme hostiles par les oulémas: interdiction des signes religieux, fermeture les salles de prière des centres commerciaux ou réouverture aux hommes des jardins réservés aux femmes.  En 2010, d'ailleurs, pour la première fois depuis le début de sa présidence, Bachar el-Assad n'avait pas organisé la rupture du jeun du ramadam, en l'hommeur des religieux. Autant dire que les relations s'étaient tendues entre le pouvoir et les autorités musulmanes sunnites du pays. Depuis l'insurrection, Damas a pris des mesures exactement inverses: interdiction d'un casino ouvert récemment à Damas, réintégration des enseignantes portant le niqab, lancement d'une chaîne satellitaire islamiste. On mesure ainsi l'opportuniste du pouvoir, instrumentalisant la question religieuse, au gré de ses "besoins" politiques.

Remontant le temps, Thomas Pierret raconte aussi la défaite des salafistes face à l'islam traditionnel et respecté de Syrie. Il explique aussi dans ce livre que l'insurrection islamiste des années 80 n'a pas été à l'initiative des Frères, comme on le lit souvent. Ceux-ci ne rejoindront le mouvement qu'en mai 80 et n'étaient pas militairement préparés à une action violente. C'est l'Avant-garde combattante, de Marwan Hadid, un Frère dissident qui est à l'initiative d'opérations armées comme le massacre de 85 cadets alaouites de l'école d'artillerie d'Alep, par exemple. Après une tentative de conciliation avec la confrérie d'origine égyptienne et la libération de 500 détenus, la tentative d'attentat contre le président Hafez el-Assad, le père de Bachar, va changer la donne. La représsion va frapper avec le massacre de centaines de détenus islamistes dans la prison de Palmyre, et dans les villes du nord en 1980. Puis en 1982, par le massacre d'Hama (30 000 morts) en point d'orgue de cette séquence historique. De nombreux cadres de la confrérie et d'autres groupes musulmans seront ainsi contraints de s'exiler durant ces années. On en retrouve beaucoup dans l'opposition extérieure au pays, aujourd'hui. Durant toutes ces années, le régime a toujours ciblé les oulémas qui peuvent lui nuire. Comme les héritiers du cheifk Hannabaka dans les années 2000, qui contrôlent les mosquées du Midan. Mais le clan des alaouites va aussi savoir donner plus ou moins de marge de manoeuvre à telle ou telle école. Ce qui explique par exemple les relations ambigues et changeantes du pouvoir avec la Jamaat Zayd, très implantée dans les milieux lettrés de Damas.

Pour tous les lecteurs qui voudraient entrer dans le détail passionnant, mais parfois difficile, de ces relations entre le Baas et l'islam en Syrie, la lecture du livre de Thomas Pierret est essentielle. Il faut parfois s'accrocher, mais cela vaut le coup. Ca va mieux en le disant, non? 

"Baas et islam en Syrie, la dynastie Assad face aux oulémas" par Thomas Pierret, Editions Puf, collection Proche Orient, 323 pages.

18:43 Publié dans actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : syrie, bachar el assad, islam, musulmans | |  Facebook