10/05/2013

Géopolitique en ombres chinoises

On connaissait Philippe Dessertine, directeur de l'Institut de haute finance, pour ses analyses sur la crise. Mais on ignorait son talent de romancier. Oui, une fois n'est pas coutume, c'est d'un roman dont il s'agit dans ce blog habituellement réservé aux essais sur la marche du monde. C'est que dans ce roman, il est question de géopolitique, de diplomatie, de pouvoir et de ses ombres chinoises. Et que, comme le dit la quatrième de couverture, dans ce roman, presque tout est vrai.

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"Le gué du tigre" se passe pour l'essentiel dans la salle d'interrogatoire de l'ambassade des États-Unis à Chengdu et aux alentours. Philippe Dessertine nous raconte cette extraordinaire épisode de l'affaire Bo Xilai qui a agité la Chine l'an dernier. Le chef de la police qui a démantelé des réseaux de corruption sous l'autorité de ce prince rouge, promis à intégrer le cercle des huit dirigeants de la République populaire avant d'être déchu, se rend à l'ambassade des États-Unis et demande l'asile politique.

L'Eliott Ness chinois, celui qui a mis les Triades à terre à Chongquing, ville dirigé par Bo Xilaï, joue une grosse partie. Il livre aux Américains des secrets d'Etat. Sur le fonctionnement du pouvoir chinois. Et notamment sur une organisation financière internationale qui soutiendrait les intérêts des princes rouges. En l'absence du numéro 1 de l'ambassade, c'est une femme, numéro 2 qui gère la situation qui devient de plus en plus tendue.Jusqu'au siège de l'ambassade par diverses forces de sécurité de l'Etat chinois, inquiet des révélations qui pourraient lui nuire.

Sauf que Philippe Dessertine la joue à la John Le Carré et que le lecteur ne sera pas au bout de ses surprises en tournant les pages. Car ce qui se joue est d'une autre nature. Géopolitique. Entre deux puissances, l'une montante et sans scrupules: la Chine. L'autre, les États-Unis, installée dans son hyperpuissance mais sonnée, et presque endormie.

Passionnant, écrit à l'américaine, faisant primer le récit au plaisir du mot, "Le gué du tigre" nous apprend beaucoup sur les rivalités internes au pouvoir chinois, sur le Gonganbu (ministère de l'intérieur), le Guoangbu (service d'espionnage et son bureau 610 chargé de réprimer le Falung Gong). Ce roman raconte aussi comment l'affaire criminelle de la femme de Bo Xilai s'inscrit dans un scénario d'éviction d'un homme dont Pékin craignait qu'il ne soit inculpé de crimes contre l'humanité pour son rôle dans la répression de la secte Fanlung Gong. On apprend au passage dans cet excellent livre que Pékin se méfie d'autant plus de cette secte, que le pouvoir chinois avait déjà été confronté à la fronde d'un mouvement spirituel, par le passé.

Il est aussi question des fameuses triades chinoises, avec les merveilleux noms de ces capots et petites frappes: éventail de papier blanc pour le chargé des finances, lanterne bleue pour le lampiste, maître des encens pour le recruteur et maître de la montagne pour le "parrain".

 

Il est enfin question de tous les hommes politiques qui ont marqué l'histoire chinoises, de Mao à Hu Jintao et à l'actuel président Xi Jinping,  mais aussi de la clique de Shanghaï et des princelings etc. L'auteur connaît bien la politique chinoise et en dit parfois plus que bien des experts francophones qui répètent souvent qu'on ne sait pas grand chose sur ce qui se trame en coulisses... Ou Dessertine est très informé ou il a beaucoup d'imagination...

Détail amusant, une des choses inventées du livre, c'est le nom de cette internationale financière qui soutenait les ambitions d'un Bo Xilaï pas si incorruptible: Dessertine l'a appelée Audace de l'argent. Romancier un jour, spécialiste de la finance toujours. Ca va mieux en le disant, non?

 

"Le gué du tigre" de Philippe Dessertine, Editions Anne Carrière, nov. 2012, 269 pages.  

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