05/06/2013

Penseurs de la libération africaine

images.jpgIl y a longtemps que je voulais donner un coup de chapeau au travail d'édition du CETIM, le Centre Europe Tiers Monde à Genève, pour sa collection "Pensées d'hier pour demain". Deux petits ouvrages fort bien faits viennent de sortir sur deux figures majeures de la lutte anticoloniale et antiimpérialiste en Afrique, Frantz Fanon, ce Martiniquais engagé dans la libération de l'Algérie au sein du FLN et auteur du fameux livre "Les Damnés de la terre", et Patrice Lumumba, nationaliste congolais et premier chef de gouvernement de l'indépendance, assassiné le 17 janvier 1961. L'un et l'autre de ces héros africains ont écrit des discours ou des textes qui ont marqué toute une génération de militants politiques dans le monde. Mais qui les connaît aujourd'hui, parmi les générations qui ont suivi? Dans ces petits livres à la couverture en noir et rouge, un jeune lecteur trouvera une biographie, un texte introductif, des discours ou des extraits de textes de ces leaders africains. Et ce qui frappe à la lecture de ces textes, c'est la lucidité parfois prémonitoire de ces deux figures.

Dans la préface aux textes de Patrice Lumumba, le politologue congolais Georges Nzongloa-Ntalaja, revient sur les circonstances et les raisons de l'assassinat de l'ancien premier ministre congolais. Parmi les motifs de cet assassinat, sept mois à peine après l'indépendance du pays, il y eut la menace que faisait peser la volonté de Lumumba de reprendre le contrôle sur les ressources du sous-sol congolais, exploitées par des intérêts étrangers. Parmi les acteurs du drame, le colonel Mobutu auteur du coup d'Etat qui l'installa au pouvoir, sa clique de "Binza" le quartier huppé de Kinshasa, et les services belges et américains qui ont poussé à la sécession des régions minières du Katanga et du Sud-Kisaï. Il dit aussi l'actualité de la pensée panafricaine de cet auteur d'un discours fondateur d'indépendance qui eut des échos sur tout le continent africain. "Les divisions sur lesquelles les puissances coloniales s'appuient ont contribué au suicide de l'Afrique", écrit Lumumba en 1960. Il remercie aussi les Européens d'avoir "aider nos populations à s'élever" et appelle le Vieux-Continent à "libérer l'Afrique". "Nous refusons d'être le terrain des intrigues internationales, le foyer et l'enjeu de guerres froides", explique-t-il en 1960. C'est pourtant cela qui le tua. Et ce qui pèse encore sur le continent africain.

Au mois de mai, le gouvernement du Congo RDC a annoncé qu'une ville serait créée au centre du pays à son nom et en son hommage. Lumumbaville sera bientôt sur les cartes du monde, rassemblant des bourgs existants. 

Dans l'opuscule consacré à Frantz Fanon,la présidente de la Fondation, Mireille Fanon-Mendès-France fait l'éloge dans sa préface de l'actualité d'un penseur éclairant des hommes en lutte contre la domination, et fait des parallèles entre le discours d'austérité imposé aux peuples d'Europe et le discours néocolonial. Elle qualifie Fanon de déconstructeur de ces argumentaires fumeux, de penseur qui ouvre les yeux "sur la brutalité du monde". A la lecture de ses écrits, on découvre aussi une critique radicale des bourgeoisies nationales africaines qui se sont constituées au départ des colons, promptes à appeler les métropoles à la moindre déconvenue. "La bourgeoisie nationale des pays sous-développés n'est pas orientée vers la production, l'invention, la construction, le travail. Sa vocation est d'être dans le circuit, dans la combine. Et il est vrai que la rapacité des colons et le système d'embargo installé par le colonialisme ne lui ont pas laissé le choix", écrit Fanon dans "Les damnés de la terre". Pour Fanon, cette impossible bourgeoisie favorise le gouvernement indirect de l'ex-puissance coloniale qui la nourrit et la montée en puissance d'une armée nationale (encadrée par des experts étrangers) qui terrorise les populations". Suit les théories révolutionnaires et de nationalisation du secteur tertiaire pour "sauter l'étape bourgeoise". Ce qui reste, c'est une analyse critique de l'ère postcoloniale durant laquelle peu de dirigeants africains ont su construire le projet généreux des pères des indépendances, versant peu ou prou dans la corruption et les violences contre leur propre peuple. 

Suivront des petits livres sur le Marocain Mehdi Ben Barka, le Sud-Africain Steve Biko et le Guinéen Amilcar Cabral... Bravo au CETIM... Ca va mieux le disant, non?fanon.jpg

"Frantz Fanon" et "Patrice Lumumba" CETIM, collection Pensées d'hier pour demain, Série Afrique Caraïbes. www.cetim.ch.

 

 

 

18:10 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

Les commentaires sont fermés.