06/08/2013

Avec Kessel, grand reporter

51O0JQSP4hL__.jpgJean-Claude Zylberstein a publié dans la collection texto, une série de reportages du journaliste et écrivain Joseph Kessel, entré à 17 ans à la rédaction du Journal des débats à Paris. Le 14 juillet 1919, il assiste au défilé de la victoire des poilus sur les casques à pointe sous l'Arc de triomphe. Cet article ouvre le volume consacré aux reportages de la période 1919-1929. Ce premier papier dit tout du Kessel journaliste, peintre d'ambiance, parfois lyrique, qui colore par ses trouvailles littéraires son récit. Ce qui nous intéresse ici court dans les pages suivantes. Le grand reporter de l'époque vit des moments d'histoire, rencontre les Républicains irlandais de Michaël Collins, le révolutionnaire russe Kerensky, le fils du grand écrivain Tolstoï ou d'Herzl, le père du sionisme en Israël. Ou encore le colonel Colet, chef des brigades tcherkesses de l'Armée française en Syrie.

Premier reportage en Irlande auprès des nationalistes du Sinn Fein, et première claque. Kessel raconte un faux procès hallucinant d'un agent du renseignement britannique démasqué par les partisans républicains. L'accusé fait face à ceux qu'il croit être ses juges et quémande leur clémence du regard. Ce sont en fait des journalistes conviés par le Sinn Fein. Parmi eux, Kessel qui raconte, mais aussi l'envoyé spécial du Journal de Genève, parmi les rares titres de la presse mondiale présents (New York Times ou Corriere de la Serra, parmi d'autres). L'espion à la solde de la Couronne britannique sera expulsé vers la Grande-Bretagne, et non exécuté, comme d'autres le furent plus souvent. Kessel témoigne aussi de la naissance de l'IRA, l'Armée républicaine irlandaise, alors forte de 150 000 hommes, racontée par Shawn, un jeune officier de l'armée clandestine avec qui il a rendez-vous dans un pub de Dublin. Puis, Kessel, journaliste de 20 ans qui écrit qu'il ne veut pas croire que la Grande-Bretagne, ce grand pays de la démocratie parlementaire, est capable de barbarie, est appelé dans le village de Balbrigann, investi à la suite d'une rixe d'hommes ivres par les Blacks and tans, recrutés dans les prisons et les bagnes comme troupe auxiliaire britannique en Irlande. Exécutions, mutilations, furie de mort: j'ai vu, j'ai vu, j'ai vu annone le journaliste frappé par cette brutalité britannique qu'il n'osait pas imaginer.

Un autre article nous entraîne en terre de Palestine. Kessel nous raconte d'abord une fable, celle de deux peuples et de deux plantes, le peuple palestinien et le peuple juif, sémites tous deux, du cactus qui fait corps avec cette terre aride  et de l'eucalyptus, cet arbre des colons juifs qui a asséché les marécages et détruit les moustiques paludéens. L'envoyé du Journal des débats, raconte la coexistence des deux peuples et le projet de Hertzl qui donna corps aux rêves d'une diaspora répétant "L'an prochain à Jérusalem". C'était avant la fondation de l'Etat d'Israël. Mais le plus étonnant vient ensuite quand Kessel nous fait rencontrer les Frères de l'Emek, les colons, dans des villages fondés qui, par des Hassidin polonais, qui par des Roumains, des Américains ou des Moldaves. Et surtout, cette incroyable République des enfants, faites de 160 orphelins des pogroms d'Ukraine, envoyés en terre promise avec l'argent de la riche communauté juive d'Afrique du Sud. A Kfar-Ieladine, un pédagogue russe nommé Pougatcheff a conduit les enfants qu'il a installé dans leur nouvelle vie, à une autogestion de leur petite communauté. Toujours dans cette série de reportage au Proche-Orient, une autre rencontre stupéfait le lecteur: celle des derniers Chomrones à Naplouse. Les Chomrones, ceux qu'on appelera plus tard les Samaritains, ceux qui ne quitteront jamais le sol de leurs ancêtres, mais qui furent écartés de la communauté juive, réjetés pour schisme. Ils sont alors 175, écrit Kessel. Combien sont-ils aujourd'hui, à suivre les rites particuliers de leur lignée, et à ne pas reconnaître le Talmud, rédigé depuis l'exil?

De Palestine, Kessel passe au Liba puis en Syrie. Et ces articles nous touchent particulièrement aujourd'hui alors qu'Assad est en train de détruire "les jardins de Damas" et son peuple. A Beyrouth, Kessel se "promène" dans la ville souterraine et tombe sur les "Barnabagues", les bravis de Beyrouth,ceux qui tuent sur ordre. Cent cinquante kilomètres plus loin, il est à Damas et ses jardins, "les plus beaux que je conaisse" écrit le grand reporter. Le pays est alors sous administration française et le journaliste de Paris rencontre le capitaine Colet et ses brigades tcherquesses et les guerriers alaouites ... Le volume s'intitule le temps de l'espérance. Un titre qu'on aimerait lire aujourd'hui... Ca va mieux en le disant, non?

"Le temps de l'espérance" reportages 1919-1929 par Joseph Kessel, collection Texto, Taillandier, 2010

  

 

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