21/04/2014

Guetta, oui, l'Europe, l'Europe, l'Europe!!! Malgré tout

Guetta, c'est d'abord une voix. Une voix de commentateur qui fait autorité sur le terrain géopolitique. Un chroniqueur de France Inter à l'analyse parfois inattendue dans le concert des discours bien mâchés et remâchés à l'Occidentale de la politique internationale. A quelques semaines des Européennes, Bernard Guetta fait entendre sa voix dans un livre. Une ode à l'Europe, fut-elle malade, avec la conviction qu'il n'y a d'autre horizon pour les pays européens que l'Europe elle-même. Cette "intime conviction", titre de l'ouvrage, Bernard Guetta se l'est forgée dans son histoire personnelle, celle d'un petit juif né dans une famille qui a connu la France occupée, mais surtout d'un journaliste qui aura suivi les dissidences et les révolutions d'Europe de l'Est jusqu'à la chute du mur de Berlin. Guetta était alors une voix dissonante dans le concert des commentateurs qui pensaient que rien ne pourrait faire tomber cet Empire soviétique qui écrasait l'homme déclaré "nouveau". Guetta pensait le contraire et, raconte-t-il, cela avait fait de lui un mouton noir aux yeux d'une rédaction-en-chef du Monde, dont beaucoup de membres étaient d'anciens correspondants à Moscou. Lui pensait qu'il y aurait un post-communisme, comme il pense aujourd'hui qu'il y aura un après démocratique en Russie, ou dans les pays qui ont fait le printemps arabe. Non par optimisme, mais parce que, d'expérience, le journaliste sait que quand des voix dissidentes s'élèvent, elles finissent par être entendues, à diffuser ce virus sans remède de la liberté. Voit-il trop loin? Peut-être, quand Poutine triomphe et que les révolutions arabes se terminent dans le chaos libyen ou syrien, l'ordre égyptien ou les hésitations tunisiennes. Certainement pas quand il fait le diagnostic de l'échec de l'islamisme politique (Iran et Turquie) et du djihadisme (Al Qaida, salafisme), ouvrant la voix à d'autres perspectives pour ces peuples, qui ont goûté à la liberté, qu'ils soient perse ou arabes. D'accord, mais l'Europe? Elle est désespérante reconnaît Guetta. Mais de quelle Europe parle-t-on? 

Ne parlez en tout cas pas de Bruxelles à Bernard Guetta. Bruxelles n'existe pas, car ce sont les gouvernements élus d'Europe qui font la politique que les mêmes critiquent parfois depuis leurs capitales respectives. Car si l'Europe ne ressemble pas à l'idéal fédéraliste du chroniqueur (il est assez piquant qu'il indique que la Suisse est le seul pays d'Europe à avoir réalisé un projet réellement fédéraliste, alors que la Suisse n'a plus de désir d'Europe), elle n'est pas non plus celle que les eurosceptiques décrivent. La politique européenne est aujourd'hui celles des gouvernements des nationimages.jpgs qui la compose. Ce qui lui manque, c'est une architecture politique et démocratique qui mette à sa tête les hommes que les peuples européens auront choisi. Ce qui semble lui compliquer la vie - la diversité de ses langues - est au contraire à ses yeux un formidable atout dans un monde mondialisé où l'Amérique du Sud et l'Afrique émergent. A condition d'enseigner à tous les jeunes Européens, l'Anglais et une autre langue d'Europe, pour en faire de vrais ambassadeurs dans le monde. A ce projet d'enseignement, Bernard Guetta voudrait une sainte alliance des universités pour faire poids face au monstre américain, la chaîne qui relit Harvard et Princeton. Il aimerait aussi un conseil européen qui ressemble au Sénat américain avec un représentant par Etat, quel que soit son poids démographique et un parlement qui ressemble à la chambre des représentants, avec un nombre de député proportionnel à celui du poids démographique des Etats. Tout le monde élu (à commencer par l'exécutif européen), puisque l'Europe est d'abord un projet démocratique, même si les Européens l'ont oublié.

Bien-sûr en réaliste, Bernard Guetta ne cache pas les manquements, les erreurs, les fautes même de cette Europe. Mais elle a résisté à une crise financière qui aurait pu la faire exploser, et a fini par réagir, un peu tard certes, et sans doute pas avec la bonne méthode, mais au moins elle a décidé en commun. Et demain, la faillite d'une banque ne sera plus payée par les citoyens... Mais il assure que ne pas continuer à construire l'Europe serait un suicide pour des peuples qui ne sont plus au centre du monde. Sur ce point, il a raison. Ca va mieux en le disant, non?

"Intime conviction" de Bernard Guetta, au Seuil, 195 pages, janvier 2014.