18/09/2014

DPRK, exfiltration au pays du mensonge

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On n'attendait pas Alain Gardinier (qui présenta un temps le Top 50 à la télévision) dans ce registre du livre sérieux et hyperdocumenté. Erreur. Son premier roman qui se déroule en Corée du Nord est en effet bien plus qu'une aventure d'espionnage à lire l'été (ce que j'ai fait!). C'est une plongée passionnante dans le pays le plus fermé du monde. Sous le titre de DPRK, le nom officiel de la Corée du Nord, Gardinier lève le voile pour tous les lecteurs peu au fait de ce pays, sur ses principaux rouages... La police, l'armée, l'administration, le parti du travail y mettent sous surveillance de tous les instants une population sous influence permanente de la propagande du régime. Outre l'espion français de la DGSE envoyé pour exfiltrer un ingénieur de son pays retenu pour travailler sur le programme nucléaire nord-coréen, l'auteur campe le personnage d'un enquêteur principal du département "étranger" du ministère de protection de la sécurité de l'Etat. Il écrit: "Choe Sang-hun ne se nourrit plus d'illusions depuis longtemps: son pays est une supercherie. Gamin comme tous, il a vénéré le "Grand professeur de l'humanité toute entière, le dirigeant Kim Il-sung, et ne se lassait pas d'écouter à l'école l'histoire de la capitulation japonaise en août 1945 puis en 1953 la séparation de la Corée en deux entités, l'une communiste appuyée par les Russes, l'autre capitaliste par ces chiens d'Américains". Voilà pour la propagande dont le summum sera la formule "Dans nul autre pays que la Corée du nord, on ne mange à sa faim", alors qu'une famine terrible fit des centaines de milliers de morts dans les années 90. 

Passionnés d'horlogerie suisse, saviez-vous que les nord-coréens fabriquent des montres? Moi non. Pour faire plus vrai l'espion français porte ainsi une Moranbong, made in DPRK... Il entre dans le pays en se faisant passer pour un touriste (il y en a peu, très surveillés, dont quelques nostalgiques du stalinisme) avec un masque qui le fait passer pour un viel homme. La technique semble vraie... Alain Gardinier doit avoir ses entrées dans "les services". L'espion est donc d'origine coréenne et aime le doenjang jigae, la soupe traditionnelle de soja épicée. Il a appris enfant à craindre les Kyuch'aldae, ces unités de police mobile que tout Nord-Coréen évite tant qu'il le peut. 

Passionnés de cinéma, saviez-vous que la Corée du Nord dispose d'énormes studios. Car Kim Jong-il, le fils et dirigeant successeur de Kim Il-sung, était un passionné de 7e art, au point d'avoir accumulé une belle collection de bobines en 35 mm du monde entier, et d'avoir réalisé lui-même plusieurs long métrages, s'autoproclamant, un peu comme Godard, "génie du cinéma". Gardinier raconte d'ailleurs un épisode incroyable de l'histoire nord-coréenne. Quand le Grand leader a décidé d'enlever Shing Sane-Ok et Choi Eun-Hee, un réalisateur et une actrice sud-coréens qu'ils vénéraient. Ils les obligea à tourner des films à la gloire de leur bourreau. Puis un jour, sûr de leur loyauté, il les laissa se rendre  à un festival de cinéma à Vienne en Autriche. Les deux artistes réussirent à échapper à leur garde rapprochée et à rentrer ensuite en Corée du Sud. 

Passionnés de politique et d'économie, saviez-vous que le Juche, l'idéologie nord-coréenne a permis au pays de connaître une belle croissance au sortir de la guerre dans les années 60, alors que le Sud ne s'en sortait pas à la même époque? Depuis, au sud du 38e parallèle, c'est le boom économique, la liberté politique, sociale et sexuelle. Des vérités que les Kim cachent à leur population depuis lors.

Amateurs de polar, saviez-vous que les Kim ont fabriqué de faux yens pour faire leur courses à Tokyo? Gardinier l'écrit et on aurait tendance à le croire. Car, beaucoup d'autres choses qu'il raconte, sont à notre connaissance vraies. Tokyo où vécut d'ailleurs une petite communauté coréenne pro Pyongyang, constituée des Coréens enlevés par les Japonais lors de leur occupation de la Corée, qu'il évoque au passage.

L'auteur nous parle aussi du destin qui attend "les éléments hostiles" dans ce pays: direction le Kwan-li-so, un "centre de contrôle et de gestion" littéralement, mais qui est en fait un camp de concentration. Celui de Yodok, le numéro 15, est un des plus vastes et des pires. Il y a aussi les Kyo-hwa-so, des centres de rééducation dont on peut revenir, à l'inverse des précédents.

Il nous parle de Hanawon, le centre où passent tous les Coréens du Nord arrivant au sud, où pendant deux mois, ils apprennent à vivre comme des sud-coréens, à acheter de faux-produits dans de faux supermarchés ou à faire cuire quelque chose dans un micro-onde (le summum du luxe pour un Nord-Coréen qui ne peut rêver que de s'acheter un télé en partant travailler à l'étranger en se faisant voler plus de la moitié de son salaire).

Gardinier met aussi en scène un diplomate suisse qui mouille la chemise pour permettre à la mission de l'espion français de réussir, un type sympathique, les pieds sur terre, dont le rôle sera capital.

Vous serez comme moi, emportés par ce bon roman, véritable périple au travers de la Corée du Nord dont la carte figure d'ailleurs en ouverture de l'ouvrage. Et vous apprendrez aussi pleins d'autres choses, essentielles ou futiles, sur ce pays étrange et effrayant nommé DPRK. Ca va mieux en le disant, non?

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"DPRK" par Alain Gardinier, Editions Dahnis et Chloé, 288 pages, juin 2014.

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