13/04/2017

Egypte, la révolution confisquée

b_1_q_0_p_0 (1).jpgCorrespondant de La Tribune de Genève au Caire entre octobre 2011 et janvier 2016, Farid Omeir a vécu et couvert la révolution du Nil en Egypte, l’accession au pouvoir des Frères musulmans lors de la première élection démocratique du pays et la contre-révolution de l’armée, qui a mené au pouvoir le général Abdel Fattah al Sissi. Dans un livre intitulé « Main basse sur l’Egypte », sous-titré « Comment l’ancien régime a mené à bien sa contre-révolution », Farid Omeir en historien du passé récent, fait le récit clinique de l’histoire chahutée et sanglante qui a suivi la chute d’Hosni Moubarak.  En observateur avisé, l’auteur raconte comment la volonté du peuple égyptien s’est heurtée à l’Etat profond. L’armée est la principale structure de ce cœur du pouvoir égyptien. Et c’est elle, qui depuis la fin de la monarchie en 1952 s’est assuré que tous les présidents du pays soient issus de leurs rangs. En Egypte, les militaires ne sont pas seulement les garants de l’indépendance nationale, ils tiennent aussi des pans entiers de l’activité économique, pour 30% environ des activités. Face à l’armée, à l’heure du printemps arabe, la seule force organisée était celle des Frères musulmans. Les Libéraux et les jeunes révolutionnaires de la place Tahrir n’ont ni les mêmes forces, ni une organisation déjà bien implantée dans le pays.  Les islamistes gagneront donc logiquement la première élection démocratique du pays.

 

Dans la période de transition, comme correspondant étranger, Farid Omeir va couvrir tous les épisodes qui mèneront à une répression sanglante de tous ceux qui manifestent ou s’opposent à la restauration du régime dictatorial, en passant par le renversement d’un président islamiste issu des urnes jusqu’à la présidence du Général Sissi, qui se révélera plus dure encore que celle de Moubarak, le président déchu par les manifestants de la place Tahrir.

 

Dans ce récit, il souligne comment l’armée qui, contrairement à la police, bénéficiait d’une bonne image dans la population,, va se mettre à réprimer sauvagement, faisant des milliers de morts et n’hésitant pas à torturer. Comment les juges vont tout faire pour délégitimer la démocratie en cassant des procédures ou en obtenant la dissolution du parlement, afin de conserver leurs pouvoirs. Comment les milieux d’affaires vont obtenir du nouveau pouvoir qu’il les exonère de tout effort, alors que la misère s’étend avec les dégâts provoqués sur le tourisme et l’économie par l’instabilité et l’insécurité durant ces années.

 

Il explique aussi comment les Frères musulmans, pressés de parvenir au pouvoir par les urnes, vont se précipiter et commettre des fautes qui causeront leur perte. Et comment leur tentative de s’attribuer tous les pouvoirs pour en finir avec l’Etat profond va justifier la contre-révolution des militaires qui n’attendaient que cela. L’auteur révèle d’ailleurs que le plan de remise en main par l’armée n’était pas une improvisation. Que tout ce qui ne fonctionnait plus, à commencer par le maintien de l’ordre ou l’électricité, s’est mis tout à coup à marcher, lors de la prise du pouvoir par Sissi.

 

Sans le soutien du nombre à l’appel des Frères musulmans, les révolutionnaires de la place Tahrir n’auraient sans doute pas réussi à exister aussi fortement. Mais ce ralliement des islamistes va rapidement montrer qu’il ne poursuit pas les mêmes objectifs que ceux des jeunes révolutionnaires. De même, les libéraux, vont selon l’auteur, faire de la lutte contre les islamistes leur priorité, quitte à se compromettre avec les militaires et les « feloul » (les vestiges de l’ancien régime).

 

S’il minimise parfois les visées hégémoniques des Frères musulmans, notamment quand Mohamed Morsi va tenter d’islamiser la constitution et d’écarter les autres composantes de la société égyptienne, l’auteur n’omet pas de dire que l’absence de résultat économique de cette courte présidence ne l’a pas servi. Mais il montre surtout, par les faits, la détermination des militaires à conserver les rênes de l’Etat et à chasser les islamistes du pouvoir, à interdire la confrérie puis à arrêter ses militants, voire à les exécuter après des procès de masse, totalement iniques. Il critique aussi le rôle des médias de propagande qui n’ont cessé, selon lui, de se faire les procureurs des islamistes et les avocats des militaires.

 

Le journaliste qui connaît bien l’Egypte, sait que les Frères musulmans ne sont pas une « excroissance », un corps étranger de la société égyptienne. Comme le démontrent d’ailleurs leurs résultats électoraux et la persistance de l’activisme militant d’une confrérie pourtant poussée dans ses derniers retranchements. Il ne manque pas de montrer comment l’Occident et la Russie vont hésiter à parle de coup d’Etat militaire concernant Sissi et vont se satisfaire d’un régime dictatorial, par méconnaissance et peur de l’islamisme politique des Frères. Et de lister les victimes de la contre-révolution : les gazaouis désormais sans porte de sortie égyptienne, les libéraux et bientôt les parlementaires et la presse qui ne restent pas aux ordres. Ils détaillent aussi les conséquences de cette contre-révolution, une montée du djihadisme, notamment dans le Sinaï, des projets et des achats coûteux (l’élargissement du canal, l’achat de Rafales à la France), tandis que le peuple manque de tout.  

 

Dans les dernières pages du livre, Farid Omeir se
 demande si une nouvelle révolution est encore possible, si islamistes, jeunes et libéraux seront en mesure de combattre l’Etat profond, de réformer la justice pour la rendre indépendante, adopter des mesures sociales sans se mettre à dos les hommes d’affaires, assurer le maintien de la sécurité et sanctionner les abus sans démobiliser les forces de l’ordre, comment s’attaquer aux privilèges de l’armée sans risquer un nouveau coup d’Etat militaire ? Difficile. « Main basse sur l’Egypte » et un livre qui raconte comment l’Egypte a raté sa révolution et comment la contre-révolution a restauré un pouvoir qui se révèle plus sanguinaire et autoritaire que celui de Moubarak. A lire et à consulter pour comprendre et tirer les leçons. 

« Main basse sur l’Egypte » par Farid Omeir, Editions L’Harmattan, février 2017, 224 pages.

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