28/06/2017

Scarface sur le Vieux-Port

« Riviera Nostra ». Sur fond rouge, le titre du livre reprend la typographie  de l’affiche du «Parrain» de Coppola avec cette main tenant une croix d’attelle de marionnettiste. Correspondant de la Tribune de Genève à Marseille, Jean-Michel Verne connaît bien les affaires de cette Riviera qu’il a couvertes pour plusieurs titres de la presse française. Il leur a déjà consacré des ouvrages, sur l’assassinat de la député Yann Piat ou sur les scandales de la fin de règne  de Rainier III dans la Principauté de Monaco. Dans les deux cas, un parfum de mafia flottait, écrit-il dans ce nouvel opus. 

Pour raconter l’emprise de la mafia italienne dans le Sud-Est de la France, Jean-Michel Verne a bénéficié d’un témoin de premier plan, Luc Febrarro, un avocat d’Aix-en-Provence, qui s’est occupé de la défense de quelques pointures de la mafia arrêtées en France. Réalisant un documentaire sur le même sujet (diffusé sur France 3 en avril), il est parti avec Franco Zechinn, un photographe qui est la mémoire de la grande guerre de la mafia en Sicile. Il a aussi rencontré à Naples, Rosario Crocetta,  un citoyen parti en lutte contre la mafia locale et Piero Angeloni le patron de squadra mobile de Palerme.

 

Le livre montre au fil des pages que c’est la mafia calabraise, la ’Ndrangheta, qui a pris pied en Provence, dominant aujourd’hui, comme en Italie, la Sicilienne Cosa Nostra, la Camorra napolitaine ou la moins connue Sacra Corona Unita des Pouilles . Cette saga des mafieux italiens en France commence à Vintimille, point de passage des migrants remontant l’Italie vers le nord de l’Europe. On croise ensuite dans les Alpes-Maritimes, Lucio Gelli, le grand maître de la loge P2, le personnage qui était au cœur du scandale de la banque du Vatican, avant d’être écroué puis de s’évader de la prison de Champ-Dollon à Genève. Car l’auteur explique en partie l’implantation de la mafia calabraise dans le Sud de la France par le biais de loges maçonniques, dites déviantes, un bon moyen de pénétrer le milieu économique en fricotant avec les loges affairistes comme la GNLF.

 

Les Calabrais ont pris l’ascendant sur les Corleone et les erreurs de Toto Riina, le capo di tutti capi. Ils se sont implantés en Ligurie pour déborder depuis Vintimille (où 80% de la population est calabraise) sur le Sud de la France.  A Vintimille, toujours, un rapport fait état de la présence de Denaro, un tueur sanguinaire surnommé le "Diabolik", successeur de Riina et Provenzano. Vintimille, plaque-tournante de la mafia sur la Riviera.

 

L’auteur fait état d’un rapport parlementaire français sur la mafia en France et s’étonne que les députés puissent penser que leur pays soit épargné par la criminalité mafieuse de premier niveau (racket drogue et prostitution). Il approuve cependant leur conclusion faisant de la France un lieu attractif pour le blanchiment et les investissements légaux de la criminalité italienne.

 

Puis l’avocat, une vieille connaissance de l'auteur, entre en scène et l’on sourit de l’entendre parler de ces mafieux mal dégrossis «ignorants utiles» d’une structure à l’intelligence collective. L’un des clients de l’Aixois n’est autre que Zaza, dit "le fou", qui circulait en voiture de luxe sur la promenade des Anglais à Cannes. Le roi du trafic de cigarettes a été le premier camorriste à intégrer la Coupole, le gouvernement de Cosa Nostra. La justice française le pense aussi au cœur d’un carrousel de la drogue et l’enquête les mènera aux portes des casinos de la Riviera mais aussi de Chamonix, qui faisaient du blanchiment pour la mafia jusqu’en 1991.

 

Luc Febrarro rencontrera même le chef de la ‘Ndrangheta, venu le consulter « pour un ami ». L’homme recherché par toutes les polices d’Italie vivait à Marseille depuis deux ans. Libri, c’est son nom, a tout d’un tranquille retraité de Marseille. Verne raconte dans ce chapitre l’initiation quasi maçonnique de la mafia calabraise, une organisation criminelle qui s’organise par les liens familiaux, au contraire des recrutements essentiellement extérieurs de Cosa Nostra. Il aurait été au départ de l’implantation de la première "locale", la cellule de base de la mafia, sur le sol français dans les années 80. Arrêté en 92, l’année de l’assassinat  des juges Falcone et Borsellino, le mafieux sera extradé en Italie. Auparavant, la justice française, faute de texte adapté, aura du mal à gagner contre ces parrains présents dans le sud.

 

Retour dans la région de Marseille, où le successeur de Toto Riina, le Sicilien Provenzano est admis dans une clinique d’Aubagne pour  une opération de la prostate. Au cours de son séjour dans le sud, il ira manger au « Don Corleone »,  un restaurant sicilien pas loin du Vieux Port… ça ne s’invente pas ! Le numéro 2 de Cosa Nostra est lui un habitué de Marseille. Il s’est fait refaire le visage et passe pour un pur Marseillais d’origine italienne. Il se fera pincer en se connectant sur un site qui donne des nouvelles sur les actualités mafieuses d’Agrigente !

 

Chapitre obligé des liens entre les mafias et le milieu corso-marseillais, la French connection est aussi abordée par l’auteur. Il évoque notamment l’assassinat du juge Michel. L’ombre de la mafia plane aussi sur cette exécution. Le conducteur de la moto est Altieri, qui jouera les chimistes dans un labo de Phoenix en Arizona mais aussi en Suisse en 1986 (l’affaire du labo des Paccots), une affaire qui donnera lieu à une cascade de révélations sur la mort du juge marseillais.

 

On assiste ensuite aux obsèques de Fargette, des funérailles « dignes du parrain », écrit Jean-Michel Verne. Fargette est un caïd du Var, un département où la député Yann Piat sera exécutée et où règne Maurice Arreckx, un élu qui sera condamné pour des malversations, des prévarications et qui avait des comptes en Suisse.  L’auteur suspecte que Fargette était lié à la mafia. Il sera arrêté par deux fois en Italie et ne sera pas extradé. Pourquoi ?

 

L e tour de la Riviera se poursuit à Monaco, avec les affaires immobilières qui ont entaché la fin de règne de Rainier III. On apprend notamment que le Prince avait un bon ami, italien comme les Grimaldi, recherché dans le cadre de l’enquête Mani pulite (Mains propres). Dans un des scandales immobiliers de la Principauté est impliqué un médecin palermitain de « la bourgeoisie mafieuse ». Ce Sangiorgi va participer à l’assassinat du cousin de son beau-père qui a eu le tort d’entrer en conflit avec Toto Riina. C’est lui qui ira récupérer en Suisse une somme de 4,5 milliards de lires pour le Capo di tutti capi. L’auteur nous amène ensuite à Nice, base arrière de la Camorra… Et enfin à Marseille. C’est sans doute l’élément le plus dérangeant du livre. Jean-Michel Verne y apporte avec une journaliste italienne, des éléments qui tendent à montrer qu’il y a un pacte entre la mafia et  le milieu marseillais des cités et plus précisément entre  la  ’Ndrangheta , la malavita calabraise, et les Algériens qui ont main sur le port et sur le trafic de drogues avec les jeunes français ou maghrébins des quartiers nord.

La conclusion est que la justice et la police française n’ont sans doute pas pris la mesure de cette implantation mafieuse dans le Sud, malgré les nombreuses arrestations de gros bonnets en Provence-Cotes d’Azur.

Un bon polar qui rappelle quelques grosses affaires pour tous les amateurs d’histoires de mafia.

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"Riviera Nostra" de Jean-Michel Verne, éditions Nouveau Monde , juin 2017, 234 pages. 

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