13/09/2017

Sur la piste du Che

images.jpgAussi touffu que la jungle d’épineux d’où Che Guevara mena sa « guérilla du Nancahuazu », le livre de Frédéric Faux, ancien correspondant de La Tribune de Genève, mêle son reportage sur la route Guevara à des éléments historiques tirés des journaux de guérilleros et les récits tirés de ses rencontres avec les derniers témoins de cette épopée révolutionnaire. Dans « Les derniers jours de Che Guevara », on prend vite la mesure du gouffre qui sépare le mythe de la réalité. On constate l’aveuglement d’un chef révolutionnaire qui n’a pas réussi à entraîner à sa suite des paysans apeurés et des communistes boliviens méfiants. On découvre la modestie de l’entreprise de ce groupe d’une quarantaine de combattants, affamés, amaigris, malades avant même de se battre.

C’est au pied des Andes que Ramon ou Fernando, ses noms de guerre, a voulu embraser l’Amérique du Sud. Au fil des pages, on comprend comment il a choisi la Bolivie, autant par défaut que parce qu’il y avait des contacts dans ce pays avant d’enfiler sa tenue du guérillero. Le récit s’ouvre sur une place de La Paz, où une statue de sept mètres glorifie le guerrier héroïque, le fusil à la main, écrasant l’aigle américain. Sa photo orne encore un mur du bureau d’Evo Morales, le président indien de Bolivie, dont le programme s’est inspiré des quelques mesures que Guevara envisageait après la prise de pouvoir.


Lorsqu’il arrive en Bolivie, rappelle Frédéric Faux, el commandante est déjà une légende, le héros de la bataille décisive de Santa Clara à Cuba. Mais il est aussi pour ses détracteurs, celui qui créa le premier camp de travail cubain à Guanahacabibes. En avril 1964, il s’adresse à l’assemblée générale de l’ONU à Genève et donne une interview en français à la RTS. C’est cette année-là que le Genevois Jean Ziegler rencontre Che Guevara, à qui il a servi de chauffeur..images (2).jpg

C’est à La Paz en 1967 que la guérilla au sud du pays va s’organiser. Le Che y a fait un voyage de jeunesse en 1953. Le jeune homme a déjà parcouru l’Amérique du Sud, y a rencontré les « damnés de la terre », l’année précédente. Le pays est en ébullition, un an après la prise du pouvoir par le MNR et son leader Victor Paz Estenssoro, qui sept ans avant la révolution cubaine, prend le pouvoir par l’insurrection ouvrière et mène une politique socialiste. C’est à ce moment-là qu’Ernesto devient « révolutionnaire ». La Bolivie ne sera qu’un second choix, quand l’armée aura repris le pouvoir. Sa première option, c’est son pays, l’Argentine. Son engagement auprès de Castro est d'ailleurs conditionné à un départ pour l’Argentine après la victoire à Cuba. Mais la défaite de l’Armée guérillera du peuple argentin avant qu’il ne la rejoigne, lui fait changer ses plans. La Bolivie, une idée de Fidel Castro ? Frédéric Faux ne tranche pas. Mais la Bolivie, carrefour du sous-continent, loin de l’œil de Washington, sera le pays de son dernier combat.

Le parti communiste bolivien ne croit pas en une révolution dans les campagnes, mais à une insurrection dans la capitale. Son leader veut la direction politique et se méfie des Cubains. Frédéric Faux a rencontré Carlos Soria, 73 ans, qui conserva le journal de Bolivie écrit par Ernesto Che Guevara. Le destin de ce texte, c'est toute une histoire digne d’un roman d’espionnage que Frédéric Faux nous raconte.

A ce point du récit, la guérilla s’est organisée et les combattants vont partir sur leur théâtre d'opération. Ce sera les rives du Nancahuazu, un site suggéré par les communistes boliviens qui lui montrent ainsi la route de l’Argentine. ils l’expédient dans une zone peu peuplée où les paysans du coin ne parlent que guarani. Ce qui ne simplifiera pas la tâche du petit groupe de guérilleros. A Lagunillas, Frédéric Faux rencontre encore d’autres témoins qui prenaient ces hommes pour des trafiquants de cocaïne. Il constate que la mémoire du Che s’est éteinte chez les jeunes, quand les vieux imaginent tous l’avoir vu ou lui avoir parlé.

« Une nouvelle étape commence », écrit le Che dans son journal à la date du 7 novembre 1966. L’auteur des « Derniers jours de Che Guevara » suit la route de la « Finca de calmina », la vitrine légale de la guérilla. Ernesto devient Ramon et prend le maquis. Le premier campement de la guérilla est en place et les combattants s’installent. Frédéric Faux raconte leur vie quotidienne, décrite dans les différents journaux des guérilleros. Scène surréaliste : dans une sorte d’amphi aménagé au coeur du campement, le Che donne des cours presque quotidiens et insiste sur l’importance des mathématiques, supérieures à toutes les autres matières. Il parle de la révolution et se donne dix ans pour réussir. Il a fait porter sa bibliothèque itinérante par les hommes. Chacun a dans son sac à dos un ou deux ouvrages qu’il doit lire et passer ensuite aux autres.

En décembre 1966, la condamnation à mort de cette guérilla est signée. Le premier secrétaire du parti communiste bolivien, Mario Monje veut prendre la direction de cette guérilla. C'est aux Boliviens de se libérer. Mais le Che refuse. Le parti va donc retirer son appui logistique au groupe, qui se retrouve un peu plus isolé. Guevara entame alors une expédition pour reconnaître le terrain, où il aura à affronter les militaires. Cela tourne vite au cauchemar dans cet environnement hostile. Le groupe perd deux hommes, des sacs, des munitions, avant qu’un seul coup de feu ne soit tiré.

Pourtant, le premier accrochage qui suivra, sera une victoire : pas de perte côté guérilleros, des soldats tués, prisonniers, des armes récupérés. Le Che sort un cigare. Les embuscades se succèdent avec succès. Le premier à tomber les armes à la main est un Cubain. El commandante décide de scinder le petit groupe en deux. Erreur. L’arrière garde sera défaite.

Frédéric Faux raconte ensuite la violence des combats et la peur des paysans, fuyant les guérilleros et collaborant avec l’armée, grâce à de nombreux témoins de l’époque. La guérilla est de plus en plus isolée. Le contact radio avec Cuba est rompu, le Français Régis Debray, exfiltré au sud, est arrêté. Mais pourquoi douter ? Puisque « des 82 hommes à bord du Granma, 22 seulement sont arrivés dans la Sierra Maestra, d’où les révolutionnaires cubains ont renversé le dictateur Batista ». Les combattants sont moins optimistes. Beaucoup souffrent des conditions de vie dans la forêt.

L’auteur rencontre aussi Gary Prado, l’officier qui va arrêter le Che. Il a été formé à la contre-insurrection par l’Ecole des Amériques, le centre de formation des forces spéciales américaines pour les officiers d’Amérique du Sud. Mais Washington n’aura vent de la présence de Che Guevara en Bolivie qu’en 1967. Dans les villages, le Che, qui a une formation de médecin, est surnommé sacamuelas , « l’arracheur de dents ». Mais il ne recrute pas pour autant. Le guérillero souffre de plus en plus de son asthme et l’hiver austral commence. La troupe se réduit au fil des combats.

images (1).jpgL’arrestation d’une recrue qui n’est pas un pur et dur de la révolution communiste va sceller le destin de cette guérilla. Il parle à l’armée bolivienne. Et un agent de la CIA, cubain anticastriste, flaire que ce témoin sera capital. En deux semaines d'interrogatoire, il comprend que la troupe est petite, contrairement aux rumeurs qui parle de mille hommes, qu’elle est scindée en deux, désorganisée et faible. Castro apprend lui aussi que le Che est dans une situation désespérée. Mais il n’entreprend aucune opération de sauvetage, comme il aurait pu en décider. « Le Che martyr en Bolivie, servait mieux la cause de la révolution que le Che vivant, abattu et mélancolique à La Havane ».


« Les derniers jours du Che », arrêté, exécuté, puis enterré avant que des ossements (les siens ? Pas sûr) ne soient transférés à Cuba, commencent. Il reste 40 pages à lire...


« Les derniers jours de Che Guevara » par Frédéric Faux, Editions l’Archipel, 2017, 227 pages.

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