Krugman démolit les idées zombies des Républicains

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Alors que la campagne présidentielle américaine est lancée avec les primaires démocrates, la lecture du dernier livre de Paul Krugman, prix Nobel d'Économie, donne des clés pour comprendre ce qui constitue les doctrines économiques de la droite américaine, qui seraient selon lui de simples préjugés, démentis par les faits. Parmi elles, la baisse des impôts des entreprises qui favoriserait l'investissement, les privilèges fiscaux des plus riches qui produirait le fameux "ruissellement" ou encore l'austérité, meilleure option pour sortir de la crise. Il s'attaque donc aux "idées zombies" du Parti républicain, le Grand Old Party (GOP) et aux économistes conservateurs en leur opposant la doctrine keynésienne, économiste "conservateur raisonnable" comme il se définissait et non "socialiste" comme le pense la droite.

Ses chroniques et éditoriaux publiés par le "New York Times" entre 2000 et 2019 pour l'essentiel démontent donc quelques-uns des fondamentaux de la politique économique de la droite américaine dont Trump est le dernier représentant.

Mais avant de rendre compte de ces réfutations économiques, l'introduction nous livre quelques idées et définitions éclairantes. Tout d'abord, ce qu'est être de gauche, avec une des meilleures définitions que j'ai pu lire. Les électeurs de gauche s'inspirent de la philosophie de John Rawls, selon laquelle chacun doit défendre le modèle de société dans lequel il préfèrerait naître s'il ne connaissait pas à l'avance la place qu'il y tiendra. 

Si Krugman reconnaît que le clivage droite-gauche est bien souvent dépassé, il s'amuse de constater qu'en "écoutant un député parler de santé, on peut deviner ses positions... en matière de climat". Plus intéressant encore, il explique pourquoi Trump et la droite américaine sont si hostiles aux accords de Paris, par exemple. Et j'avoue ne pas l'avoir pensé avant de l'avoir lu. "Si les citoyens commencent à penser qu'il faut une politique publique pour réduire les émissions de gaz à effet de serre, ils seront d'autant plus perméables à la nécessité d'une politique contre les inégalités." Or, la droite américaine, particulièrement, est hostile aux interventions de l'État, sans compter qu'influencée par les milliardaires, elle se soucie moins de la réduction des inégalités que de protéger les privilèges des nantis. (Un peu plus loin, il cite le sociologue Daniel Patrick Moynihan qui peut servir de définition du journalisme versus la "post-vérité": "Chacun a le droit d'avoir ses propos opinions, mais pas ses propres faits".)

Mais revenons au fond du livre, dont le sous-titre est "Ces idées qui détruisent l'Amérique". Le premier chapitre est consacré au modèle social. Ou comment le terrorisme a servi de rempart à toute amélioration de la santé des Américains. Le fait m'avait échappé à l'époque. En 2007, Londres démantelait un réseau de médecins musulmans travaillant pour le service public de santé préparant un attentat à la bombe. Fox News en fit ses choux gras faisant du système public de santé le terreau du terrorisme. Cette anecdote illustre selon Krugman une longue tradition du lobby médico-industriel - on dirait assurances et Pharma en Suisse - instrumentalisant la peur pour empêcher l'accès aux soins à l'ensemble de la population. Dans Sicko, le film de Michael Moore sur le sujet, on entend Reagan affirmer qu'un programme d'assurance maladie pour les personnes âgées mènerait au totalitarisme. Le même discours alarmiste a été tenu par les opposants à l'Obamacare. Jef Bush, le frère de Georges W., affirmait que ce programme avait été le plus grand destructeur d'emploi. Faux dit Krugman qui souligne qu'en 2014, à l'entrée en vigueur de l'Obamacare, l'emploi privé a cru et celui des temps partiels non souhaités chutait. "Cette affaire nous permet d'observer l'impact de la politique à l'ère de la post-vérité", écrit Krugman. Trump le démontre chaque jour ou presque: "des catastrophes imaginaires peuvent éclipser des succès réels".

Dans un deuxième chapitre, l'éditorialiste du "New York Times" se penche sur la bulle immobilière. "Les bulles éclatent quand on se met à douter de ses gains". Et Krugman de se demander si l'histoire Madoff (investisseur brillant qui a escroqué 50 milliards de dollars en construisant une "pyramide de Ponzi") diffère-t-elle de celle de l'industrie de placement dans son ensemble? Poser la question, c'est y répondre. Krugman précise. Dans les années 2000 le secteur financier pesait pour 8% du Produit intérieur brut américain contre 5%, une génération plus tôt. Ce qui signifie qu'il y a quelque 400 milliards de dollars qui disparaissent chaque année en gaspillages, fraudes et abus...Sur la crise de 2008, il note que l'idée que la crise était venue de dépenses excessives par des États vivants au dessus de leurs moyens. Seule voie de salut: la frugalité. Sauf que, écrit Krugman, les politiques d'austérité ont considérablement aggravé les crises presque partout où elles ont été appliquées. Problème: si tout le monde réduit ses dépenses en même temps, tous les revenus diminuent également.

Comment gérer la crise constitue le chapitre 3. "Limiter les dépenses publiques pour réduire les déficits", un mantra de la droite, "finit toujours par aggraver a dépression, écrit le Prix Nobel d'Économie. Ces mauvaises idées coûtent cher, estime Krugman. Au passage, il différencie deux écoles d'économistes aux USA, joliment baptisée, d'eau douce et d'eau de mer. Car les Keynésiens ont tendance à fréquenter les universités du littoral (l'eau de mer) quand les antikéneysiens se retrouvent dans l'intérieur des terres (l'eau douce). Seule remède à la crise: Keynes et "de faibles taux d'intérêt pour les récessions légères et dépenses générant un déficit pour les récessions plus profondes. Suit une critique des économistes "égarés car ils ont confondu le beau et le vrai en considérant les individus comme rationnels interagissant dans des marchés parfaits. De là, des approches globales, élégantes sur le plan intellectuel, donnant l'occasion d'exhiber des prouesses mathématiques". Cette vision romantique et aseptisée de l'économie a conduit la plupart des économistes à fermer les yeux sur l'irrationalité qui conduit aux bulles et aux crises. Des émules de Pangloss (Voltaire) selon qui nous vivions dans le meilleur des mondes possibles. "Autrefois marginale, l'économie des imperfections et des frictions est en train de devenir centrale", écrit Krugman qui évoque notamment l"école de pensée de la "finance comportementale". 

L'auteur poursuit en s'intéressant aux "Gens Très Sérieux". Ce sont eux qui ont mis la Grèce à genoux, et contribué aux catastrophes politiques comme le Brexit et l'élection de Donald Trump, selon Krugman. Il dénonce les "mythes de l'austérité" et la croyance en la "fée de la confiance". Quand Trichet, président de la Banque centrale européenne dit que l'idée que des mesures d'austérité puissent provoquer une stagnation est erronée et que les politique inspirant la confiance vont renforcer la reprise économique, pas la gêner, Krugman répond: "Où sont les preuves?" Le réalisme froid repose en réalité sur des fantasmes, conclut-il. 

Le chapitre suivant est une critique de l'euro, monnaie sans État, qui interdit de jouer sur l'instrument monétaire en cas de crise.  Krugman pourtant estime qu'il serait suicidaire à un pays dans l'euro de le quitter et il salue "l'un des événements les plus encourageants de l'Histoire, la construction européenne qui a non seulement trouvé le chemin de la prospérité et de la paix mais bâti des sociétés plus justes". "Contrairement à nous, écrit l'Américain, ils avaient une couverture santé, une espérance de vie plus longue, un taux de pauvreté beaucoup plus faible et ils étaient plus susceptibles d'avoir un emploi rémunéré dans leurs années les plus productives". Bel hommage. 

Sur Trump, simple continuateur des politiques menées par les président américains, il met en pièces les bénéfices d'une baisse des impôts, ultime idée zombie à ses yeux, "maintes fois expérimentée, maintes fois réfutée". Trump aime à déclarer que tous les événements positifs quis se produisent sous sa présidence '(croissance de l'emploi, hausse des cours boursiers), sont les meilleurs de tous les temps.. "Puis les fact-checkers entrent en jeu et prouvent rapidement que ses affirmations sont fauses. Ceci dit, cela n'empêche pas Trump d'avoir des chances de réélection. La réduction des impôts des entreprises est ensuite critiquée. Gain politique nul et résultats décevent, pas le moindre signe d'un boom des investissements promis. "Les décisions des entreprises sont beaucoup moins sensibles aux incitations financières que ne le prétendent les conservateurs" observent Paul Krugman. Et l'auteur de résumer: Les réductions d'impôt de Bush n'ont pas provoqué de boom, l'augmentation des impôts d'Obama n'a pas provoqué de dépression". Avec la réduction d'impôt de Trump, 90% des Américin,s vont s'appauvrir. Suit une démonstration économique qu'il serait trop long d'expliciter ici. 

Krugman se fait ensuite un défenseur de l'imposition de la fortune. Il explique: l'utilité marginale décroissante est une notion de bon sens. Mille dollar de plus pour une famille dont le revenu est de 20 000 annuels impactera sur leur vie. La même somme en moins pour un revenu d'un million se remarquera à peine. La candidate Elizabeth Warrin propose un tel impôt. Courageux, commente l'auteur qui se désole que Thomas Piketty, l'économiste français qui pense qu'on se dirige vers une société dominée par de vastes fortunes, la plupart du temps héritées, ait raison.

Il s'attaque ensuite aux Globalivernes de la guerre commerciale et du profectionnisme. Les conflits commerciaux ont lieu entre groupes nationaux et non entre pays.Exemple: un conflit avec l'UE même sans riposte de Bruxelles appauvrirait l'Amérique, mais profiterait aux entreprises américaines en concurrence féroce avec des firmes européennes. Dans ce chapitre, il rappelle que le réglement des conflits commerciaux par l'OMC à Genève est née d'une innovation de Franklin D. Roosevelt, la loi de 1934 sur les accords commerciaux réciproques. Sur le protectionnisme, il profite à de petits groupes à grande influence politique, au détriment de plus grand à influence faible.

Il se désespère aussi du "Grand déni des inégalités', alors que les PDG/CEO sont desormais trois cents fois mieux payés que le travailleur moyen. 1% des familles aux revenus les plus élevés possède environ 12% du revenu total avant impôt, tandis qu'1% des familles les plus riches possède 37% de la richesse nette.    

 Dans un long chapitre consacré à Trump, Krugman ne fait pas du 45e président des États-Unis une anomalie. "La droite américaine s'orientait depuis longtemps vers une gouvernance à la Trump", écrit-il. Il va plus loin "Le parti républicain est un régime autoritaire en devenir". Trump n'est pas un populiste, comme on le lit souvent. "Sa principale réalisation législative est une réduction d'impôts qui a profiter aux sociétés et n'a eu aucun effet sur les salaires, son sabotage de l'Obamacare a probablement fait augmenter les cotisations de près de 20%. Tous les postes importants de son administration ont été confiés à des lobbyistes. Où est le peuple dans tout ça? Le Parti répubilcain semble impatient de devenir une version américaine du Fidesz hongrois ou du Pis polonais, deux partis illibéraux. Trump croit en la suprématie de ses désirs, fait de toute vérité qui le dérange une infox et de ce qu'il pense une vérité factuelle. Il a préfère lmes despotes brutaux à ses alliés démocrates, Et fait passer un régime social démocrate comme le Danemark pour le Venezuela. C'est dire.

S'il se répète parfois dans ses chroniques, Paul Krugman reste un économiste critique, libéral au sens américain, qui vise souvent juste et dresse un portrait des Républicains peu reluisant. Cependant, si les résultats économiques des Etats-Unis restent ceux du moment avec peu de chômage (4% au plus bas depuis 50 ans) et un taux de croissance de 3,2% au plus haut depuis 13 ans, Paul Krugman pourrait être pris à son propre jeu. Quand bien même Trump serait pour peu dans ces résultats, il a des chances d'être réélu. "Economy stupid", disait  le conseiller de Bill Clinton, James Carville in 1992 à propos des thèmes de campagne de son candidat...

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Commentaires

  • Paul Krugman n'est pas la solution, mais une partie du problème, pour paraphraser Ronald Reagan, ne serait-ce qu'en sa qualité de faiseur d'opinion du "New York Times", gardien du statu quo, politique et économique. Entre la dichotomie classique en économie, le différend entre keynésiens et monétaristes, la discussion tourne autour du pot depuis l'existence du capitalisme. Et si c'était le capitalisme stupide ?

  • J’ai déjà eu l’occasion de signaler dans ces colonnes, que le Prix de la Banque de Suède en sciences économiques (ou « Nobel » de l’économie), pouvait honorer la même année deux personnalités ayant un avis opposé sur un même sujet. Et de citer Robert Shiller et Eugene Fama, nobelisés en 2013, alors que le premier avait dénoncé les limites de la « théorie des marchés efficients » du second en raison de la volatilité irrationnelle des marchés.
    Ce qui ne permet pas pour autant de dire dans les chaumières que la macroéconomie ne sert qu’à justifier les crises financières. Les circonstances ne sont jamais les mêmes et il n’y n’existe aucune théorie applicable à tous les événements. Une politique macroéconomique correctement pratiquées peut contribuer à créer un climat de prospérité et de croissance, alors qu’appliquée abusivement, elle peut engendrer récession et déclin.
    C’est pourquoi, le keynésianisme dans les années 1930, le monétarisme dans les années 1970, l'économie de l'offre dans les années 1980 et la nouvelle économie classique dans les années 1990, ont émergé à des moments-clés de l’histoire économique pour répondre à une complexité croissante.
    Pour Keynes, un bon moyen pour relancer l'économie est d'augmenter les dépenses publiques. Cela a fonctionné dans les années 1930, avec les programmes de travaux publics de Roosevelt, puis dans les années 1940, avec le boom de la Seconde Guerre mondiale, dans les années 1950, avec des dépenses associées à la guerre de Corée, et enfin dans les années 1960, avec une importante réduction d'impôt de Kennedy. Toutefois, cette dernière relance budgétaire a créé un phénomène nouveau appelé stagflation : inflation élevée en même temps que chômage élevé.
    Le dilemme keynésien devenait le suivant : si j’utilise une politique expansionniste pour réduire le chômage, cela crée plus d'inflation ; alors que si j'utilise une politique de contraction pour limiter l'inflation, cela ne fait qu'aggraver la récession. Il était temps de passer à autre chose.
    Nous avons vu brièvement que le keynésianisme n’est pas la panacée. De son côté, Paul Krugman est un incurable keynésien, qui finit toujours par promouvoir une plus grande intervention du gouvernement dans tous ses arguments. D’après ses détracteurs de l’Institut Mises (le club des Autrichiens), il ne s’embarrasse pas de contradictions pour faire coller la réalité à ses théories au fil des années, alors que le changement de paradigme est permanent. À sa décharge, une dépendance à un New York Times inamovible dans sa ligne politique ne lui permet guère de souplesse intellectuelle. L’équivalent d’un Thomas Piketty américain.

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