28/08/2012

Hollande par le groupie

hollande ; présidentielle ; france ; parti socialiste ; campagneLaurent Binet est-il "le Yasmina Reza du pauvre"? L'expression est de Laurent Ruquier, dans une allusion à celle qui l'a précédé dans cet exercice désormais imposé d'une campagne présidentielle française: l'écrivain qui raconte la campagne. Yasmina Reza avait en effet suivi Nicolas Sarkozy en groupie. Laurent Binet a fait de même avec François Hollande. Des notes sur des "Choses vues" bien loin de l'ouvrage passionnant de Victor Hugo. Peu de recul ou de biais de l'écrivain, une esquisse de portrait qui laisse sur sa fin. L'exercice est décidément difficile. Dans "Rien ne se passe comme prévu", le passage qui a été largement repris est celui où Malek Boutih compare Hollande à Churchill. Excessif et ridicule. Quelques passages renseignent cependant sur l'homme politique Hollande. "Dans le débat, écrit Laurent Binet, François Hollande fonctionne comme au judo, c'est à dire qu'il utilise la force de l'adversaire". Chacun aura constaté en effet l'habileté du candidat socialiste à retourner les arguments de son adversaire lors du débat télévisé. Une anecdote relatée dans le livre en dit un peu plus sur les relations du président et de celui qui est aujourd'hui son ministre du travail et de l'emploi, Michel Sapin. Ils se sont connus au service militaire. Et au cours d'une marche épuisante, Sapin a porté le sac de 11 kilos du troufion Hollande exténué. Ha, les copains de régiment!

Concernant les mots de Boutih, ils sont excessifs pour Churchill mais aussi bien trouvés quand il écrit: "Hollande, c'est l'Etat providence. C'est celui qu'on appelle le Monsieur au guichet, le monsieur de la poste, le monsieur de la Sécu, le monsieur de la préfecture... c'est le mec derrière l'hygiaphone". Pas mal! Le choix de la jeunesse comme thème principal de campagne? "Un choix tactique", raconte Laurent Binet car les jeunes, ça concerne aussi les parents et les grands-parents. Presque cynique. Pour le portrait de Hollande par Binet, il faudra encore attendre quelques dizaines de pages. En attendant, voici celui de Valérie Trierweiller, la compagne twiteuse: "Personne ne peut dire qu'il connaît Hollande. Même pas moi." Quelle révélation. Dans le RER, c'est un journaliste qui se tente de cerner le personnage. Hollande? "C'est le mec qui évite les balles. Tu sais pas comment il fait mais quand ça flingue de partout et qu'à la fin tout le monde est mort, il sort des décombres indemne". Et enfin, page 192, le regard de l'écrivain: "Ce qu'on prend trop souvent pour de la jovialité masque une ironie fondamentale dont il ne se départit que dans des circonstances exceptionnelles, quand la gravité du moment l'exige. Il y a très souvent dans sa voix, pour qui y prête attention, l'indice d'une distance à soi-même et aux événements que je n'ai pas observé chez les autres, comme l'aveu qu'il n'est pas dupe de toute cette comédie humaine dnas laquelle pourtant il a voulu jouer un rôle de premier plan".

A propos du président sortant et candidat de la droite, il y a deux ou trois passages intéressants. Comme celui du voyage en Guyane où le candidat Sarkozy se laisse aller et déclare qu'il est prêt à quitter la politique et à commencer la semaine le mardi soir pour la terminer le jeudi. "En bonne logique, toute la presse aurait du faire ses choux gras de cette soudaine conversion du travailler plus" à la semaine de deux jours. Mais rien". Et puis, il y a cette réflexion de Hollande sur Sarkozy: "Oui, c'est vrai Sarkozy a beau se comporter comme un salopard, c'est un salopard sympa".  

Le reste du livre oscille entre le désir d'un Hollande plus à gauche parfois déçu, parfois satisfait par le candidat à la tribune. Quelques mots sur la connivence et l'esprit de troupeau des journalistes qui suivent la campagne et font un débriefing à l'issue des meetings pour finalement écrire les mêmes mots.  Est-ce que cela fait un livre? Mouais. 

Ce que le romancier de 40 ans risque à coup sûr dans cet exercice, c'est d'être désormais à vie le groupie de Hollande. Yasmina Reza en souffre encore alors que son livre sur la campagne de Sarkozy remonte à 2007. Pour Binet, cela ne fait que commencer. Ça va mieux en le disant, non?

"Rien ne se passe comme prévu" par Laurent Binet, chez Grasset, 305 pages.

27/06/2012

FOG et les présidents. Sans langue de bois

9782081282568.gifS'il avait pu lire ces "Derniers carnets" de Franz-Olivier Giesbert, François Mitterand aurait reproché à FOG d'avoir encore commis une de ses "pochades politiques" au lieu de se consacrer à la littérature, la vraie. Ces carnets sont une pochade, en effet, qu'on lit vite et avec plaisir. Car FOG a atteint ce moment de la vie où le jeu du pouvoir n'a plus guère d'intérêt et où un individu libre n'a plus grand chose à perdre. Après les repas partagés avec les trois derniers présidents de la République, FOG a pris soin de noter ses conversations avec Nicolas Sarkozy, Jacques Chirac et François Mitterrand. Ce dernier, pétri de soucis métaphysiques, qui a appris "la vie" au journaliste dans les années 80 et "la mort" dans les années 90, lors de conversations à bâtons rompus, est le plus talentueux des trois. "On ne pourra pas dire que je n'ai pas été résistant... au cancer", lui lâche le vieil homme souffrant, brocardé pour son amitié avec Bousquet, un homme de Vichy. Sa méchanceté, Mitterrand la réserve aux siens. Et les quelques formules qui suivent font souvent mouche. Fabius? "J'ai beaucoup misé sur lui mais c'est une chiffe molle". Rocard? "Il ne décide rien, il négocie tout. Il a dépassé depuis longtemps son niveau de compétence qui est celui d'un secrétaire d'Etat aux PTT". Delors? "C'est un chrétien, un vrai. Il n'agit que par devoir. Ce serait un mauvais candidat et un mauvais président. Dieu merci, il le sait". DSK? "Un jouisseur sans destin". Martine Aubry? "Elle est trop méchante pour réussir. Un jour, elle se noiera dans son fiel". Kouchner? "Un GO égaré en politique. Vous verrez, il finira là où était sa vraie place: au Club Méditerranée". Mais la plus grande partie de ces carnets sont consacrés à Nicolas Sarkozy qui n'a eu de cesse de demander la tête de FOG à ses patrons. Les mots sont durs: "Sarkozy n'est fort qu'avec les faibles, les petits et les obligés". C'est FOG qui écrit.. "S'il sent qu'il peut y avoir du répondant, il biaise, il balise". Et le journaliste qui avoue qu'il a une partie de son cerveau qui pense à gauche et une autre à droite, passé sans encombre du Nouvel Obs au Figaro de raconter que le président "l'a insulté, menacé de lui casser la gueule et traité d'enculé au téléphone". Autant de décorations d'indépendance à l'égard du pouvoir pour le journaliste politique qui n'a jamais courru après les breloques de la républiques ou les titres. Sur l'homme qui courrait après ses jambes, ce Forrest Gump de la politique, FOG reconnaît qu'il a parfois été injuste, trouvant que son bilan au fond n'est pas si maigre. Il liste quatre réforme. Et voilà le mauvais coucheur qui reprend le dessus: après ça, j'ai beau chercher, je rame. Puis il laisse la parole à François Fillon. "Chirac, dit-il donnait l'impression d'être un type sympa, il vous prenait par le bras, il vous faisait des risettes, et puis il vous tuait par surprise, dans un coin, sous un porche. Sarkozy a l'air d'un type violent, il vous menace, il vous agonit d'injures, mais à la fin, il ne vous tue pas, il n'essaye même pas".

Dans le livre, FOG évoque aussi une amitié ancienne et sincère pour le socialiste Pierre Mauroy. Les autres? Il ne les ménage pas. Particulièrement Balladur qui a plombé les comptes de l'Etat. On voit aussi VGE qui sous-entend qu'il pourrait faire chanter FOG sur ses "écarts" de couple que le journaliste confesse aujourd'hui sans pudeur. Pas brillant. On retiendra aussi la confession de Chirac daté de 1996. "Pendant les 30 Glorieuses, on a payé la croissance avec de l'inflation et du déficit. C'était facile, on était les rois du monde, les pays pauvres payaient nos turpitudes à notre place. Sans oublier nos classes défavorisées qu'on roulait dans la farine: elles aussi réglaient l'addition puisqu'avec l'inflation, on carottait leurs salaires et elles économisaient toute leur vie pour rien". Après ce constat cynique, Chirac prévient: "Si on ne continue pas une politique de remise à niveau, on va dégringoler la pense du déclin". Et plein de forfanterie: "j'entends bien les cris d'orfraie de tous ces connards qui voudraient que rien ne bouge, ils peut-être majoritaires dans le pays, mains on ne doit pas se laisser intimider par eux, c'est une erreur que je ne commettrais pas". On connaît la suite.

Tous ceux qui aiment la politique débarrassée de sa langue de bois vont aimer ces derniers carnets de FOG. Si, si, il le jure, c'est sa dernière pochade. Après il retourne à la littérature, la vraie. Ca va mieux en le disant, non?

"Derniers carnets, scènes de la vie politique en 2012 et avant" de Franz-Olivier Giesbert, chez Flammarion, 213 pages.

   

12/04/2012

Cherchez la femme

imagesCAKWBYOB.jpgAprès avoir tiré le portrait du président, Catherine Nay, chroniqueuse sur Europe 1, fait le bilan du quinquennat dans son dernier livre. Un bilan que la journaliste ne trouve pas aussi nul que veut bien le dire le Parti socialiste. Le contraire aurait surpris. On attend donc avec impatience la démonstration. Près de 700 pages: le lecteur ne sera pas déçu. Sauf que le récit des épisodes connus et de quelques coulisses n'amène pas grand chose de neuf. Aux critiques du début du septennat, elle oppose un argument principal: c'est la faute à Cécilia. Aux embellies de la suite, elle a une explication: grâce à Carla. De crainte de passer pour un machiste, on n'osera pas dire à cette éminente consoeur: "en terme d'analyse politique, c'est un peu court Madame", mais on s'autorisera cependant à le penser tout haut. Ces "tourments" d'un président, si people, si psychologisants et si charmants, même s'ils ont sans doute eu leur influence sur le comportement du Chef de l'Etat français n'expliquent pas tout. Car Cécilia ou pas, le président de début de mandat n'avait pas pris la mesure du costume qu'il endossait. Et si le président s'est mis à écouter, ce n'est pas grâce aux berceuses de Carla  Bruni mais bien à cause d'une chute de popularité inédite durant la Ve République. Peut-être est-ce à cause de Cécilia qu'il a mangé au Fouquet's avec ses amis industriels. Mais est-ce cela le fait politique? Non, ce qui importe dans ce raout d'un soir d'élection, c'est qu'un candidat a fêté sa victoire avec ceux à qui l'Etat concèdera par la suite quelques contrats et avantages. Bouygues, à qui l'Elysée pensa même livrer le nucléaire française, comme le révèle Anne Lauvergeon dans son livre, Bolloré qui doit tant à la politique africaine de la France ou Lagardère dont les projets médias sont si dépendants des autorités de tutelle. Poussant (un peu) la porte du palais de l'Elysée, Catherine Nay y croise les Guéant, Guaino ou Emmanuelle Migon et raconte les rivalités, les sorties, les entrées. Parfait. Mais, curieusement, elle ne voit pas Patrick Buisson, l'ex rédac chef de Minute, venu l'extrême droite,  sans doute tapi dans l'ombre d'un couloir. L'auteur n'omet pas les discours clivants voire choquants sur l'homme africain, ou celui de Grenoble. Mais elle n'analyse pas la dérive droitière de l'UMP sous sa présidence, qui aura presque réussi à faire l'unité des centristes. C'est dire. Que le président Sarkozy ait enclenché un début de réforme des retraites, une réforme de l'université ou le service minimum des transports publics en cas de grève, personne ne le conteste. Que cela fasse de lui un des chefs d'Etat marquants del'Europe des années 2010 est moins sûr. Qu'il ait fait rebouger un pays, quasi immobile depuis 1988, peut-être. Mais à quel prix: une dette qui s'est envolée, aussi du fait de sa politique de cadeaux fiscaux ; 800 000 emplois industriels perdus et un chômage qui a augmenté ; une cohésion sociale en berne après les multiples mises en cause de l'identité des Français ; une politique étrangère de gribouille dont les aventures Kadhafi sont le meilleur exemple. Une fois sous la tente à Paris, une fois sous les bombes à Tripoli. Sur l'Europe, le président aura pris un peu d'ampleur, comme le dit Catherine Nay. Dont acte. Mais peut-on dire qu'il a transporté ses homologues? C'est moins sûr. Beaucoup d'observateurs attentifs pensent que l'Allemagne n'aura pas laché grand chose. Bref, ce Catherine Nay n'est pas aussi indispensable que son volume veut le laisser croire. Les livres sur Sarkozy ne manquent pas. Et tous, Dieu merci, ne cherchent pas la femme... Ça va mieux en disant, non?

"L'impétueux" par Catherine Nay, Grasset, mars 2012, 665 pages.

 

25/08/2011

Autopsie de la Libye

AW10UWLCAX68Y2ICA66JJAJCA95C8IFCA7XTVYNCA46WBOTCAQ7OZ5SCAVLF603CA3A028QCAFFD20TCA8MX7OBCA91NYRGCAQWJEI1CAE8HTD0CAPYWHE5CAYII16SCAYO5EYKCAZIJCJ5CAJZCYBRCA96KCNS.jpgIl y a des diplomates comme ça. La plupart, ose-t-on espérer. Leur mission dans un pays étranger ne se conçoit pas sans un patient exercice de curiosité. Ils apprennent à aimer le pays où ils se trouvent en résidence. Ils apprennent aussi à le connaître de fond en combles. En intitulant "Au coeur de la Libye de Kadhafi", la synthèse qui n'existait pas sur ce pays, Patrick Haimzadeh diplomate en poste durant trois ans à Tripoli montre qu'il a la Libye au coeur, irréductible à la seule figure de Kadhafi. Mais pourquoi donc consacrer un livre à cette Libye de Kadhafi, alors que son régime s'effondre? Sa rédaction récente prend en effet en compte l'insurrection lancée de Benghazi en février dernier. D'abord, parce que le long règne de Kadhafi, dont les séquences ne furent pas toutes stériles comme on le découvre par le détail, c'est deux tiers de la vie du jeune Etat. Autant dire que l'histoire de la Libye qui s'écrira demain se dessine déjà en creux au fil de celle d'aujourd'hui et même d'hier. La rivalité et l'influence de la Tripolitaine et de la Cyrénaïque se forme dès l'antiquité et au fil des siècles. La rente pétrolière (92% des revenus du pays) de l'Etat distributeur et clientéliste de Kadhafi se renégocie aujourd'hui avec les firmes internationales et les États. Ainsi que le jeu des tribus et des parties du pays dont Kadhafi a usé pour installer son pouvoir, réprimant parfois, écartant aussi du pouvoir et de ses prébandes, les régions où ethnies qui n'avaient pas fait allégeance. La révolte libyenne est ainsi partie de Cyrénaïque, coupable de n'être pas aux ordres et délaissée par Kadhafi. Mais l'assaut de Tripoli est partie du Djebel Nefoussa berbère. Autant dire que les négocations de l'après-Kadhafi seront aussi compliquées que l'équilibre et le fonctionnement des "structures" du pouvoir mises en place par le Guide pour mieux diriger en parfait autocrate. Car Kadahfi est plus qu'un dirigeant fantasque. Et le livre de Patrick Haimzadeh le montre bien. D'ailleurs, peut-on rester au pouvoir 42 ans sans rien comprendre à la population de son pays? Non, Kadhafi a d'abord compris les aspirations de son peuple, dans sa formule révolutionnaire des débuts, à la fois nasserienne, socialiste et panarabe mitigée d'islam soufi. Il a ensuite empêchéà tout contre-pouvoir ou corps intermédiaire de s'installer au nom du "gouvernement du peuple pour le peuple et par le peuple". L'usine à gaz des leviers de la Jamahiriya libyenne laisserait pantois plus d'un politologue chevronné. Sauf que cette tuyauterie originale n'aura finalement servi que le dessein d'un homme, d'une famille, d'un clan, de ses fidèles et de ses tribus vassales tandis que l'appareil sécuritaire était la vraie colonne vertébrale du régime. Autre aspect intéressant du bouquin: comment Kadahfi utilise l'immigration pour rétribuer et vassaliser les toubous, ethnie qui s'est spécialisée dans ce "commerce", comment il a usé aussi de cette arme vis-à-vis des pays européens. Comment il change tout le temps les repères de son peuple pour provoquer sa déstabilisation et sa sidération. "Tout changer pour que rien ne change". Mais cela ne met pas à l'abri d'une chute tout aussi brutale. L'ouvrage se conclut sur les spécificité des villes de Libye, leur mosaïque imbriquée de tribus, d'appétits et de spécificités. Sans cette grille de lecture, impossible de comprendre ce qui s'est passée jusqu'à l'assaut de Tripoli. Autant dire que la lecture de l'ouvrage est essentiel pour comprendre ce pays, qui est à la fois un des plus grands d'Afrique, un des moins peuplés et un des plus urbanisés. Ça va mieux en le disant, non?

"Au coeur de la Libye de Kadhafi" Patrick Haimzadeh, JC Lattes, 2011, 181 pages.

 

 

26/07/2011

Signé Chirac, signé Furax

jacques-chirac-deuxieme-tome-de-ses-memoires-image-486244-article-ajust_485.jpgSacré Chirac. Neuf avant après avoir été traité de vieux par Jospin, il sort le tome 2 de ses mémoires et fait preuve d'une énergie mordante qui doit le rajeunir un peu. C'est signé Chirac ou plutôt Furax. Voilà le vieillard cacochyme qui règle ses comptes avec l'actuel président de la République. Et le papy en goguette sur ses terres de Corrèze de dire et redire qu'il votera pour le socialiste Hollande plutôt que pour le candidat de son camp. Sarkozy? «Nerveux, impétueux, débordant d’ambition, ne doutant de rien et surtout pas de lui-même. » Le portrait acide de l’actuel locataire de l'Elysée, c’est Jacques Chiracqui le signe dans le deuxième tome de ses Mémoires consacrées à ses douze ans de mandat présidentiel. Dérogeant à la règle qu’il s’était fixée de ne pas critiquer son successeur, l’ex-président ne rate pas son ancien ministre. Reconnaissant à Nicolas Sarkozy des qualités, une ambition «au point de composer son cabinet ministériel» avant d’être nommé, il constate au final: «Nous ne partageons pas la même vision de la France. »

«Trop de zones d’ombre et de malentendus subsistent», constate Chiracalors qu’il examinait une possible nomination du jeune loup à Matignon après sa réélection de 2002. Il se fait d’ailleurs plus précis encore et attribue la sortie dans la presse de l’affaire des biens de son épouse Bernadette, au ministre du Budget Nicolas Sarkozy, qui fit campagne contre lui aux côtés d’Edouard Balladur à l’élection de 1995. «Visant ma belle-famille et moi-même par voie de conséquence, elle n’avait pas d’autre objectif que de salir la réputation d’un concurrent. » Chiracpoursuit: «Les attaques lancées contre Alain Juppé, peu après son arrivée à Matignon, ne devaient rien au hasard, elles non plus. Puis ce fut à mon tour d’être pris pour cible. »

Parmi les mauvais souvenirs, le fin connaisseur des Arts premiers, pour qui la création du Musée du quai Branly fut «l’une des grandes joies de ma vie», se rappelle la sortie sarkozyenne sur le Japon: «J’ai feint de ne pas me sentir visé lorsque Nicolas Sarkozy a cru bon d’ironiser sur les amateurs de combats de Sumos et de dénigrer le Japon, deux de mes passions, comme il ne l’ignore pas. Je me suis dit en l’apprenant que nous n’avions pas les mêmes goûts, ni la même culture. »

Le 6   mai 2007, Nicolas Sarkozy est élu président de la République. «Nous sommes réunis à l’Elysée avec Bernadette et de proches conseillers…, écrit Chirac, pour entendre la première déclaration du futur chef de l’Etat. Chacun de nous écoute avec la plus grande attention chaque phrase, chaque mot qu’il prononce, guettant secrètement le moment où il citera sans doute le nom de celui auquel il s’apprête à succéder, ou même le remerciera du soutien qu’il lui a apporté. Mais ce moment ne viendra jamais… Au fond de moi, je suis touché, et je sais désormais à quoi m’en tenir. »

A part pour Lionel Jospin, décrit comme froid et calculateur, ou Giscard, le vieil ennemi, Chirac n’a pas de mots plus durs que pour le président actuel. S’invitant ainsi dans la campagne de 2012, Chiracrègle quelques comptes. Désormais, c’est le candidat Sarkozy qui sait à quoi s’en tenir. Ça va mieux en le lisant, non?

"Le temps présidentiel" mémoires 2 par Jacques Chirac, Nil éditions, 2011.

21/06/2011

Voyage au bout de l'Inuit

ethno.jpgEt si des peuples qui ne vivent pas comme nous avaient des choses à nous apprendre. Et si des savoirs ancestraux étaient aussi précieux que nos découvertes scientifiques. Voilà bien un propos d'ethnologue, pour qui les croyances de la "géographie sacrée", et les usages en harmonie avec la nature, sont des trésors. Wade Davis est ethnologue et anthropologue. C'est donc aux quatre coins du monde que ce Canadien est allé chercher ces sagesses ancestrales dont nous avons tant besoin. Pour ne pas disparaître, ces sagesses ont besoin de leur langue. Or, la moitié des langues de cette terre sont menacées d'extinction. La langue est la première "espèce menacée" de la diversité terrestre, loin devant les mammifères (20%), les oiseaux (11%) ou les poissons (5%). "Quand on perd une langue, c'est comme si on bombardait le Louvre", écrivait le linguiste Ken Hale. Le voyage anthropologique de Wade Davis commence aux débuts de l'Huamanité avec les Bushmen du Kalahari, un petit peuple dont l'ADN ne porte aucune trace des mutations des hommes qui se déplacèrent pour peupler les cinq continents, comme nous l'apprend la science génétique la plus récente. Les Dieux sont-ils tombés sur la tête? Sans doute. Car nos ancêtres communs ont choisi de vivre dans une des régions les plus hostiles de la planète, faisant preuve d'une incroyable adaptation à ce milieu. Wade Davis nous emmène ensuite en Polynésie qu'il connaît bien. Une civilisation qui s'est répandue sur 25 millions de kilomètres carrés en à peine 80 générations, peuplant presque toutes les îles du Pacifique. Car ce peuple était un peuple de navigateurs, capables de suivre 220 étoiles du ciel, d'interpréter cinq types de houle pour se positionner par rapport au rivage, et de déterminer des longitudes instinctives avant l'invention de tout sextant ou chronomètre. Il nous emmène ensuite dans la forêt des peuples de l'Anaconda, au bord de l'Amazone, ce fleuve nommé par un explorateur qui ne ramena rien d'autre à son souverain qu'une légende, celle d'un peuple de femmes guerrières qui suffit à lui éviter le déshonneur... Là, dans les tribus du bassin amazonien puis dans les Andes, il nous sensibilise à un panthéisme cosmologique, la géographie du sacré, dont nous aurions beaucoup à apprendre pour préserver notre environnement. J'ai appris avec surprise dans ce chapitre que six millions de personnes ont pour langue maternelle, le Quichua, la langue des Incas, une civilisation qui me fascine depuis ma lecture de 'Tintin et le temple du soleil". L'itinéraire se poursuit de rencontre en rencontre, jusqu'au brassage du siècle du vent. Pour la conclusion, il faut revenir au début de l'ouvrage. La voici: "Ce que nous découvrirons au bout de ce voyage"sera notre mission pour le siècle qui vient. Un incendie menace... d'immenses archives de la connaissance et de l'expérience, un catalogue de l'imagination. Il faut les sauver". Cela me rappelle une histoire récente: le Japon a embauché il y a quelques années des personnes âgées car des savoirs ancestraux comme l'art du bouquet ou d'autres, étaient sur le point de disparaître. Ca va mieux en le lisant, non?

"Pour ne pas disparaître. Pourquoi nous avons besoin de la sagesse ancestrale"de Wade Davis, Albin Michel, 229 pages. 

17/06/2011

Une étincelle de livre

ben jelloun.jpgNe parlez plus à Tahar Ben Jelloun du silence des intellectuels arabes. Cette fable occidentale ne le fait plus rire. Il connaît trop de poètes, d'universitaires qui ont payé le pris fort à la cause de la liberté, trop de journalistes et d'intellectuels qui ont eu le courage de critiquer des régimes criminels, en prenant des risques d'une toute autre nature que ceux qui "menacent l'intellectuel parisien", pour supporter qu'on colporte encore cette sottise. Voilà pour le prologue, qui vaut avertissement. Puis, vient le livre. L'étincelle. Joli titre. Le printemps arabe vu par l'écrivain marocain Tahar Ben Jelloun. Alléchant. TBJ écrit dans Die Zeit, Le Monde et la Repubblica ou The independant. Mais ce n'est pas ce chroniqueur de presse qu'on attendait avec curiosité sur le printemps arabe. Non, c'est l'écrivain qui dès les premières pages, nous fait entrer dans la tête de Moubarak et Ben Ali. Quel feu d'artifice. Il fallait un écrivain pour décrypter ces sentiments de vanité, de fatuité de personnes qui ne se rendent plus compte de rien et qui se pensent indispensables à la survie de leur pays, même quand celui-ci les rejette. C'est encore l'écrivain qui parvient dans quelques belles pages à redonner chair à Mohamed Bouazizi, le Tunisien qui s'est immolé ou à l'Egyptien Sayed Bilal, deux figures des révolutions. Il fallait un écrivain pour imaginer à partir du réel, les pensées des deux Chefs d'Etat comme ce que fut la vie presque ordinaire de deux martyrs, ou le chagrin de leurs proches, en un parallèle désormais historique.

Malheureusement, l'auteur de "L'enfant de sable" ne tient pas la longueur. La promesse du regard clair et du mot juste n'est pas tenue jusqu'au bout. Le reste du livre est fait de bric et de broc. Un petit compte-rendu de voyage en Libye ou au Yémen d'un homme vite effrayé de son arrivée en terre kafkaïenne et ubuesque, ou au pays du couteau à la ceinture, resté tel quel depuis l'hégire. Un bel hommage au père de l'indépendance tunisienne, Bourguiba, qui a façonné son pays comme une exception d'un monde arabo-musulman baillonné et sanglé depuis 50 ans. Une évocation un peu timide et bienveillante du Maroc et de Mohamed VI. Difficile décidément d'être juste avec les siens. Dommage enfin que TBJ n'est pas pris le temps de rester sur l'idée de départ car les premières pages sont vraiment réussies. Las, ces ruptures de ton, de parti-pris, et au final de style, gâchent la fête et finissent par éteindre cette étincelle de livre. Relisez plutôt "Par le feu", un autre livre écrit dans l'urgence et inspiré par le printemps arabe du même Ben Jelloun. Chez Gallimard. Ca va mieux en le disant, non? 

"L'étincelle" de Tahar Ben Jelloun Gallimard, 122 pages, 2011

"Par le feu" de Tahar Ben Jelloun Gallimard, 56pages, 2011.

11/06/2011

Fille à papa

images.jpgIl y a Le Pen. Et il y a Marine. Les sondages lui promettent une bonne place à la présidentielle de 2012. Au pire, la troisième. Elle incarnerait aujourd'hui un Front national "dédiabolisé", débarrassé de ses nostalgies antifrançaises ou coloniales: Pétain, la collaboration, l'OAS. Ou même des skinheads. La dame a un certain talent, comme son père. Pour Caroline Fourest et Flammetta Venner, le visage avenant de la fille du vieux chef n'est qu'un masque. Mais le masque de quoi? C'est peut-être sur ce chapitre que cette biographie trouve sa limite. A force de détailler la personnalité d'une Marine qui a fait d'un nom difficile à porter dans l'enfance et l'adolescence, son étendard, les deux journalistes négligent un peu le contexte. Celui d'une mutation partisane qui a fait évoluer ou naître dans toute l'Europe des formations populistes, défendant désormais une identité étriquée contre un pseudo complot favorisant l'islamisation du Vieux-Continent. Les deux auteures évoquent d'ailleurs à deux reprises l'UDC suisse dont Marine Le Pen fait volontiers un modèle pour le FN. Autant dire que ce "nouveau FN" doit moins à cette Marine qu'à la crise et à l'air du temps européen.

La nouvelle jeune d'Arc française veut donc bouter hors de France les envahisseurs. En réalité, elle a surtout fait partir des militants frontistes qui ne se reconnaissent plus dans un parti qu'ils nomment  d'ailleurs le Front famillial. Les militants du FN qui étaient 45 000 en 1998, ne seraient plus qu'une dizaine de milliers, dix ans après. Ce qui n'empèchera sans doute pas Marine Le Pen de faire un score à deux chiffres à la présidentielle de 2012. Il vaudrait mieux pour elle, d'ailleurs, car le parti en quasi faillite aura bien besoin de l'argent public généreusement distribué par la République aux participants des joutes démocratique pour continuer à nourrir la famille. Si on ajoute à cette hémorragie des cadres, un programme construit sur du sable, comme le montrent les deux auteures, le Front national est mal parti. Même si Marine le veut plus séduisant.

 Marine, comme son père et d'autres proches vit du Front national. Avocate, elle fut grassement rémunérée par le parti et attend l'héritage. Son entourage formé par la famille, d'anciens du GUD (le groupuscule d'étudiants d'extrême droite créé pour faire le coup de poing avec les soixanthuitards à Paris), d'anciens mégretistes rentrés aux bercailles et de jeunes bourgeois fêtards prêts à s'encanailler en politique, n'est pas aussi folklorique que celui son père. Le menhir était en effet entouré d'une faune mêlant d'anciens Waffen SS, des curés intégristes, des soldats perdus de l'Algérie française, ou des camelots du roi.  Les plus cultivés d'entre eux appellent Marine, la nightcleubeuse. Pas gentil. Cette famille de la droite radicale, toujours prête à se déchirer, ne rate pas la nouvelle venue: "Marine Le Pen représente par excellence l'ère du vide. Les médias se l'arrachent parce qu'elle est deux fois divorcée, pour l'avortement et le Pacs, ce qui pour eux est un gage de modernité".

 Marine, ce sont les hommes du FN qui en parlent le mieux. Ca va mieux en le disant, non?

"Marine Le Pen" par Caroline Fourest et Fiammetta Venner, Biographie, Grasset, 428 pages, 2011

06/06/2011

Les hommes devraient plaider coupable

violence.jpgPas un hebdomadaire français, cette semaine,  qui ne traite du machisme hexagonal. L'affaire DSK aurait en effet déclenché une prise de conscience de la violence ordinaire faite aux femmes que les hommes sont d'ailleurs les seuls à découvrir à cette occasion. Les femmes, elles, savaient. Et leurs témoignages suffisent à la démonstration. Dans "Les violences ordinaires des hommes envers les femmes", un homme, psychiatre et thérapeute de couples, "accuse les hommes, mes frères, de violences ordinaires envers les femmes. "Ce que je dénonce, c'est la violence banale et quotidienne, la violence sourde et aveugle à l'existence féminine, héritière d'une domination masculine que beaucoup pensent disparue mais qui reste le ferment de la mésentente conjugale". L'égalité des sexes, pourtant inscrite dans la constitution française n'est presque nulle part une réalité. Dans son livre Philippe Brenot en donne de nombreux exemples bien connus: depuis les tâches ménagères jusqu'à la représentation politique, le constat est le même.

La France est-elle la seule dans ce cas. Hélas, non. Dans toute l'Europe, la violence des hommes est la première cause décès des femmes de 16 à 44 ans, devant le cancer et les maladies cardio-vasculaires. A quand une politique de prévention et d'éducation qui fasse cesser ce scandale. Le lecteur sera cependant surpris d'apprendre que c'est en Allemagne que les femmes meurent le plus sous les coups des hommes: une par jour quand en France, une meurt tous les cinq jours. Effrayant. A l'échelle de la planète, une à deux femmes sur cinq a -ont- subi des  violences. Le psychiatre ajoute qu'il n'y a pas de différence "entre les degrés de la violence, elle est de même nature, qu'elle soit mortelle ou banale". A ses yeux, une des raisons à de tels comportements est l'ignorance de la différence des sexes. Celle des enfants qui peuvent frapper indifféremment un ou une camarade dans la cour de récréation. A l'âge adulte, cette différenciation devrait être acquise. Or...Le psychiatre détaille ensuite les types de violences allant des mots, au silence, de l'absence au harcèlement, donnant moult exemples de couples qu'il a reçus en consultation. Ces violences ordinaires sont à sens unique très majoritairement homme-femme et sont des violences sexistes. L'évolution des positions entre les hommes et les femmes se heurte, selon lui, à "l'absence de volonté politique de dénoncer cette inégalité". En paraphrasant Simone de Beauvoir, l'auteur termine en prônant: "on ne naît pas homme, on le devient". Vaste programme à inscrire, dit-il, dès l'école primaire. Ca va mieux en le disant, non?

"Les violences ordinaries des hommes envers les femmes" de Philippe Brenot, Odile Jacob poche, collection psychologie, 218 pages, 2011.  

11:20 Publié dans chronique de l'écrit | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : dsk, brenot, sexe, femmes, violences, viol | |  Facebook

31/05/2011

Les clés du monde arabe

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Précises, argumentées, documentées, les synthèses de Mathieu Guidère, ancien professeur de veille stratégique à l'université de Genève, sur la situation des vingt-deux pays de la Ligue arabe, donnent des clés pour comprendre le printemps arabe. A propos, une précision: ce terme de printemps ne fait pas partie de l'imaginaire bédouin qui ne connaît que deux saisons, l'été et l'hiver. C'est ce décalage, parfois abyssal, entre une approche occidentale et la réalité arabe dont Mathieu Guidère fait son miel. Agrégé d'arabe, professeur d'islamologie, ancien directeur de recherche à l'école militaire Saint-Cyr, il multiplie les approches historiques et linguistiques afin de caractériser la diversité arabe, et donner pour chaque pays, une clé d'entrée. En nous mettant en garde contre des visions trop occidento-centristes des mouvements qui agitent ces sociétés. "Toutes les tentatives de démocratisation forcée et/ou soutenues par le Nord ont échoué, conduisant au renforcement du communautarisme et/ou de l'islamisme. En ces premiers mois de 2011, le peuples arabes se retrouvent confrontés, une fois l'euphorie passée, à la dure réalité des rapports de forces habituels", écrit-il en fin d'ouvrage. 

Parmi les thèses peu visitées du livre, on apprend que la révolution 2.0, celle qui s'est propagée sur internet et les réseaux sociaux, a largement été le fait de jeunes islamistes et non des seuls représentants d'une jeunesse occidentalisée et pro-démocratique. Il ajoute que trois forces travaillent les sociétés arabes: l'armée, la tribu et la mosquée. "Ces trois lieux de pouvoir et d'expression d'allégeance, représentent aujourd'hui les forces réelles et agissantes au Maghreb comme au Machrek", écrit-il. Suivent des explications très convaincantes. On trouve d'ailleurs à la fin du livre, un courageux exercice de prospective pour quelques-uns des pays actuellement en proie à des contestations. L'essentiel des pages est cependant consacré  au présent et au passé des pays arabes, à chaque fois chapitrés avec la clé qui fait leur spécificité: la clé militaire pour l'Algérie et l'Egypte, tribale pour la Libye ou le Yémen, wahhabite pour l'Arabie saoudite, oligarchique pour les Emirats, ethno-religieuse pour l'Irak, chiite pour le Liban, soufie pour le Soudan etc. 

A ranger parmi les usuels en bibliothèque, car il s'agit d'un tour d'horizon, à la fois clair et précis... Ca va mieux en le disant, non?

 "Le choc des révolutions arabes" par Mathieu Guidère, éditions Autrement, 210 pages, 2011.

Les clés du monde arabe

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Précises, argumentées, documentées, les synthèses de Mathieu Guidère, ancien professeur de veille stratégique à l'université de Genève, sur la situation des vingt-deux pays de la Ligue arabe, donnent des clés pour comprendre le printemps arabe. A propos, une précision: ce terme de printemps ne fait pas partie de l'imaginaire bédouin qui ne connaît que deux saisons, l'été et l'hiver. C'est ce décalage, parfois abyssal, entre une approche occidentale et la réalité arabe dont Mathieu Guidère fait son miel. Agrégé d'arabe, professeur d'islamologie, ancien directeur de recherche à l'école militaire Saint-Cyr, il multiplie les approches historiques et linguistiques afin de caractériser la diversité arabe, et donner pour chaque pays, une clé d'entrée. En nous mettant en garde contre des visions trop occidento-centristes des mouvements qui agitent ces sociétés. "Toutes les tentatives de démocratisation forcée et/ou soutenues par le Nord ont échoué, conduisant au renforcement du communautarisme et/ou de l'islamisme. En ces premiers mois de 2011, le peuples arabes se retrouvent confrontés, une fois l'euphorie passée, à la dure réalité des rapports de forces habituels", écrit-il en fin d'ouvrage. 

Parmi les thèses peu visitées du livre, on apprend que la révolution 2.0, celle qui s'est propagée sur internet et les réseaux sociaux, a largement été le fait de jeunes islamistes et non des seuls représentants d'une jeunesse occidentalisée et pro-démocratique. Il ajoute que trois forces travaillent les sociétés arabes: l'armée, la tribu et la mosquée. "Ces trois lieux de pouvoir et d'expression d'allégeance, représentent aujourd'hui les forces réelles et agissantes au Maghreb comme au Machrek", écrit-il. Suivent des explications très convaincantes. On trouve d'ailleurs à la fin du livre, un courageux exercice de prospective pour quelques-uns des pays actuellement en proie à des contestations. L'essentiel des pages est cependant consacré  au présent et au passé des pays arabes, à chaque fois chapitrés avec la clé qui fait leur spécificité: la clé militaire pour l'Algérie et l'Egypte, tribale pour la Libye ou le Yémen, wahhabite pour l'Arabie saoudite, oligarchique pour les Emirats, ethno-religieuse pour l'Irak, chiite pour le Liban, soufie pour le Soudan etc. 

A ranger parmi les usuels en bibliothèque, car il s'agit d'un tour d'horizon, à la fois clair et précis... Ca va mieux en le disant, non?

 "Le choc des révolutions arabes" par Mathieu Guidère, éditions Autrement, 210 pages, 2011.

Les clés du monde arabe

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Précises, argumentées, documentées, les synthèses de Mathieu Guidère, ancien professeur de veille stratégique à l'université de Genève, sur la situation des vingt-deux pays de la Ligue arabe, donnent des clés pour comprendre le printemps arabe. A propos, une précision: ce terme de printemps ne fait pas partie de l'imaginaire bédouin qui ne connaît que deux saisons, l'été et l'hiver. C'est ce décalage, parfois abyssal, entre une approche occidentale et la réalité arabe dont Mathieu Guidère fait son miel. Agrégé d'arabe, professeur d'islamologie, ancien directeur de recherche à l'école militaire Saint-Cyr, il multiplie les approches historiques et linguistiques afin de caractériser la diversité arabe, et donner pour chaque pays, une clé d'entrée. En nous mettant en garde contre des visions trop occidento-centristes des mouvements qui agitent ces sociétés. "Toutes les tentatives de démocratisation forcée et/ou soutenues par le Nord ont échoué, conduisant au renforcement du communautarisme et/ou de l'islamisme. En ces premiers mois de 2011, le peuples arabes se retrouvent confrontés, une fois l'euphorie passée, à la dure réalité des rapports de forces habituels", écrit-il en fin d'ouvrage. 

Parmi les thèses peu visitées du livre, on apprend que la révolution 2.0, celle qui s'est propagée sur internet et les réseaux sociaux, a largement été le fait de jeunes islamistes et non des seuls représentants d'une jeunesse occidentalisée et pro-démocratique. Il ajoute que trois forces travaillent les sociétés arabes: l'armée, la tribu et la mosquée. "Ces trois lieux de pouvoir et d'expression d'allégeance, représentent aujourd'hui les forces réelles et agissantes au Maghreb comme au Machrek", écrit-il. Suivent des explications très convaincantes. On trouve d'ailleurs à la fin du livre, un courageux exercice de prospective pour quelques-uns des pays actuellement en proie à des contestations. L'essentiel des pages est cependant consacré  au présent et au passé des pays arabes, à chaque fois chapitrés avec la clé qui fait leur spécificité: la clé militaire pour l'Algérie et l'Egypte, tribale pour la Libye ou le Yémen, wahhabite pour l'Arabie saoudite, oligarchique pour les Emirats, ethno-religieuse pour l'Irak, chiite pour le Liban, soufie pour le Soudan etc. 

A ranger parmi les usuels en bibliothèque, car il s'agit d'un tour d'horizon, à la fois clair et précis... Ca va mieux en le disant, non?

 "Le choc des révolutions arabes" par Mathieu Guidère, éditions Autrement, 210 pages, 2011.

Les clés du monde arabe

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Précises, argumentées, documentées, les synthèses de Mathieu Guidère, ancien professeur de veille stratégique à l'université de Genève, sur la situation des vingt-deux pays de la Ligue arabe, donnent des clés pour comprendre le printemps arabe. A propos, une précision: ce terme de printemps ne fait pas partie de l'imaginaire bédouin qui ne connaît que deux saisons, l'été et l'hiver. C'est ce décalage, parfois abyssal, entre une approche occidentale et la réalité arabe dont Mathieu Guidère fait son miel. Agrégé d'arabe, professeur d'islamologie, ancien directeur de recherche à l'école militaire Saint-Cyr, il multiplie les approches historiques et linguistiques afin de caractériser la diversité arabe, et donner pour chaque pays, une clé d'entrée. En nous mettant en garde contre des visions trop occidento-centristes des mouvements qui agitent ces sociétés. "Toutes les tentatives de démocratisation forcée et/ou soutenues par le Nord ont échoué, conduisant au renforcement du communautarisme et/ou de l'islamisme. En ces premiers mois de 2011, le peuples arabes se retrouvent confrontés, une fois l'euphorie passée, à la dure réalité des rapports de forces habituels", écrit-il en fin d'ouvrage. 

Parmi les thèses peu visitées du livre, on apprend que la révolution 2.0, celle qui s'est propagée sur internet et les réseaux sociaux, a largement été le fait de jeunes islamistes et non des seuls représentants d'une jeunesse occidentalisée et pro-démocratique. Il ajoute que trois forces travaillent les sociétés arabes: l'armée, la tribu et la mosquée. "Ces trois lieux de pouvoir et d'expression d'allégeance, représentent aujourd'hui les forces réelles et agissantes au Maghreb comme au Machrek", écrit-il. Suivent des explications très convaincantes. On trouve d'ailleurs à la fin du livre, un courageux exercice de prospective pour quelques-uns des pays actuellement en proie à des contestations. L'essentiel des pages est cependant consacré  au présent et au passé des pays arabes, à chaque fois chapitrés avec la clé qui fait leur spécificité: la clé militaire pour l'Algérie et l'Egypte, tribale pour la Libye ou le Yémen, wahhabite pour l'Arabie saoudite, oligarchique pour les Emirats, ethno-religieuse pour l'Irak, chiite pour le Liban, soufie pour le Soudan etc. 

A ranger parmi les usuels en bibliothèque, car il s'agit d'un tour d'horizon, à la fois clair et précis... Ca va mieux en le disant, non?

 "Le choc des révolutions arabes" par Mathieu Guidère, éditions Autrement, 210 pages, 2011.

24/05/2011

Les hirondelles arabes

La révolution tunisienne et sa propagation dans plusieurs pays d'Afrique du Nord et du Moyen-Orient a surpris tout autant les autocrates au pouvoir9782707164896-small227.jpg depuis des lustres que les observateurs les plus avertis de la région. Ce printemps arabe eut pourtant ses hirondelles annonciatrices. En ouverture du livre "Les sociétés civiles dans le monde musulman", un recueil d'articles pluridisciplinaires qui vient de paraître, on trouve ainsi une dépêche diplomatique écrite en 2004 par un conseiller politique auprès de l'ambassadeur de France qui dessine un portrait de la jeunesse tunisienne fort saisissant. Dans ses aspirations, comme dans ses frustrations. Cette société civile qui a renversé Ben Ali en Tunisie et Moubarak en Egypte est ensuite décortiquée par le menu par des historiens, des économistes et des sociologues, qui montrent comment une société civile s'est installée dans ces pays, contre l'Etat mais sans citoyenneté, à l'inverse des démocraties européennes. Les ferments de ces révolutions étaient bien là.

Les révolutions ne naissent pas en quelques semaines. Dans la Tribune de Genève du 23 mars 2010, un article intitulé "Mais que veulent donc les Arabes? Une démocratie qui intègre l'islam", on pouvait lire les grandes lignes d'un sondage effectué dans 35 pays en 2007 où Tunisie et Egypte apparaissent comme les plus demandeurs. N'en déplaise aux esprits grincheux, on savait avant l'explosion, que l'absence d'aspiration à la démocratie des peuples arabes, asséne par le théoricien  Huntington, était une connerie. Ces révolutions, comme certains séismes naturels majeurs, ont eu leurs premières secousses. Ce fut en Algérie en 1988, comme l'écrivent dans la préface des "Sociétés civiles dans le monde musulman" les universitaires Anna Bosso et Pierre-Jean Luizard qui ont dirigé cet ouvrage. La mémoire de l'échec de cette révolte et la lourde répression qu'elle a subie de la part des militaires explique d'ailleurs que les immolations et révoltes à Alger n'aient pas soulevé les mêmes foules que dans les pays voisins.

Chaque révolte a aussi ses avant-gardes. Et ce n'est pas tomber dans la théorie du complot que de souligner que les mouvements de jeunes en Tunisie, en Egypte mais aussi en Algérie, ont bénéficié de l'expérience et du savoir-faire de la génération qui s'est soulevée en Europe de l'Est en pratiquant la non-violence revendicative. Des leaders égyptiens et tunisiens sont ainsi partis en stage en Serbie, où Otpor, le mouvement qui a renversé Milosevic, explique à des étrangers "Comment renverser un dictateur", un bréviaire qui a été traduit en arabe. Le poing noir d'Otpor a ainsi été adopté par le mouvement du 6 avril egyptien et d'autres mouvements de la jeunesse arabe comme symbole de leur organisation. Ces formations et les mouvements qui ont utilisé les réseaux sociaux pour mobiliser, sont en grande partie financées par des fondations américaines qui cherchent à étendre l'espace démocratique (comme l'IRI du parti républicain, la fondation Soros, ou le National Endowment for Democracy, l'institut Albert Einstein et d'autres). Ceux-ci, d'ailleurs le revendiquent. Le théoricien de ces révolutions non violente est un Américain, Gene Sharpe, dont le livre est ici téléchargeable en français:  FDTD_French.pdf

Ce printemps arabe qui continue en Syrie, au Yémen, à Bahrein, voire au Maroc, a eu ses hirondelles. Ça va mieux en le disant, non?
 

"Les sociétés civiles dans le monde musulman" sous la direction d'Anna Bozzo et Pierre-Jean Luizard, Editions la Découverte, collection textes à l'appui. 477 pages, 2011.

23/05/2011

Penseur des cimes

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En l'écoutant parler à la radio, j'avais eu le sentiment de partager un moment d'exception avec quelqu'un d'exceptionnel, d'avoir à faire à un esprit à la pensée limpide, détenteur d'un savoir universel, et d'une curiosité de jeune chimpanzé. Quel bonheur d'entendre une pensée si forte, affranchie de tout jargon, parler de l'essentiel. Mais qui était donc cet ovni de la pensée parvenant à parler des hommes quand il parlait des arbres?

Francis Hallé est un botaniste et un biologiste français qui s'intéresse à la canopée. Vous l'aurez peut-être vu sur le petit écran à bord de son "radeau des cimes", un filet installé au sommet des frondaisons des forêts tropicales. Mais vous l'aurez compris, c'est beaucoup plus que cela. En se demandant pourquoi les hommes des basses latitudes ne connaissaient pas le même développement que les autres, le botaniste s'est fait encyclopédiste. Il est allé chercher les connaissances nécessaires à une compréhension totale de cette zone des tropiques et de ses habitants. Dans "La condition tropicale", il convoque l'astronomie et l'économie, la botanique et l'anthropologie pour nous parler de ces tropiques dont on ne parle que lorsqu'une catastrophe s'y passe. Il cite aussi, selon les besoins, un géographe du XIXe siècle, Joseph Conrad ou San Antonio, une anecdote vécue lors de ces nombreux séjours ou l'explication du prof sur tel ou tel phénomène ou mot, entre mille petites perles de savoir dont ce livre fourmille. Ce scientifique installé à Montpellier pense que la spécialisation universitaire finit par nuire à la compréhension du monde. Et qu'il faut aller chercher ailleurs, ce qui peut éclairer sa propre recherche. Il ne craint pas non plus d'être politiquement incorrect, en admettant par exemple qu'une dose de déterminisme permet de comprendre pourquoi les tropiques ne se développent pas au même rythme que les régions dites "tempérées". Car la condition tropicale des hommes dépend d'abord des conditions tropicales elles-mêmes, et en premier lieu du photopériodisme...

Avant de parvenir à la fin de cet ouvrage passionnant sur ce que l'on appelait le tiers-monde il n'y a pas si longtemps, vous aurez croisé sur le chemin des termites élevant des champignons, des couilles du diable, Cortes ou un paysan africain, entre autres. Vous aurez feuilleté un gros livre plein de petits dessins, schémas et tableaux vous expliquant plein de choses, comme dans le Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers de Diderot et d'Alembert ou des livres pour préadolescents. Passionnant. Enrichissant. Indispensable pour mieux comprendre les pays et peuples tropicaux. Ca va mieux en le disant, non?

         

"La condition tropicale, Une histoire naturelle, économique et sociale des basses latitudes " (Actes Sud, collection Sciences humaines,  2010), 480 pages, 2010.