26/05/2011

Le pouvoir de dire non



La culot, le rire, le chant, le sexe ou le sport ont permis dans de nombreux pays à des populations privées de liberté d'expression de défier l'oppression, parfois même de la défaire. Ces "Petits actes de rébellion" sont autant d'histoires courtes éditées par Amnesty international, dans un rapport plus joyeux que celui qu'elle livre annuellement sur les atteintes aux droits de l'homme dans le monde. Elles illustrent des dissidences modestes, des défis minuscules, et parlent de héros souvent ordinaires. Je ne résiste pas au plaisir de vous en livrer quelques-unes.


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- Quand l'écrivain Yachar Kemal dénonça les violences turques contre les Kurdes en 1995 dans l'hebdo allemand Der Spiegel, il fut poursuivi en justice. Pour protester contre ce procès, d'autres auteurs décidèrent de sortir un recueil d'articles interdits dont celui de Kemal. Le parquet dut poursuivre 195 intellectuels. L'affaire prit une telle ampleur que le pouvoir renonça. Depuis 2001, un recueil Liberté de pensée, sort tous les ans en Turquie et les juges reçoivent un gâteau d'anniversaire à la date de leur procès bloqué.

- Au Pérou, à partir de mai 20000, des habitants de Lima se sont rassemblés tous les vendredis pour laver le drapeau national sur une place parce que leur président l'avait sali à leurs yeux. Les actions Lava la banderase se répandirent dans le pays jusqu'à faire chuter le président Fujumori qui fut condamné en 2009 à 25 ans de prison pour des assassinats.

- En Pologne dans les années 80, après l'interdiction du syndicat Solidarnosc, un groupe appelé Alternative orange organisa de fausses manifestations pro-communistes et recouvraient de fleurs les voitures de police pour tourner en dérision le régime du général Jaruzelski.

- A Oxford en 1984, des autocollants apparurent sur les distributeurs de la banque Barclay's avec la mention "Réservés aux Blancs" ou "Noirs" pour dénoncer la collusion de l'établissement bancaire avec le régime d'Appartheid. La banque perdit la moitié des comptes d'étudiants ouverts et finit par lâcher le régime.

- En 1990 en Birmanie, le parti d'Aung San Suu Kyi gagna les élections, mais la junte refusa de reconnaître sa défaite et plaça la Dame de Rangoun en résidence surveillée. Posséder sa photo valait arrestation. Mais les généraux birmans ignoraient que celui qu'ils avaient choisi pour dessiner un nouveau billet de banque était un partisan de l'opposante. Sur ce billet qui devait représenter le père d'Aung San Suu Kyi, père de l'indépendance, le dessinateur donna au visage du papa les contours féminins de sa fille. Et le billet fut truffé de messages cachés, comme ces fleurs dont le nombre faisait allusion à la date du soulèvement héroïque de 1988. Il y avait en tout onze messages cachés sur le billet que les Birmans gardèrent avec fierté. La censure ne décella rien de l'entreprise subversive. Le "billet de la démocratie" finit par être retiré de la circulation. La junte est toujours en place.

- En 2000, l'opposition serbe à Milosevic était très surveillée par la police. Les militants d'Otpor, un groupe de jeunes activistes, multiplia les coups de téléphone pour organiser une importante livraison de tracts et d'autocollants. Quand la police débarqua, elle fut contrainte de saisir des cartons... vides. Pour dénoncer une presse aux ordres, les mêmes publièrent une carte postale avec une photo publiée par un journal officiel présentant des foules immenses de supporters du dictateur. Sur cette carte postale, les visages de personnes figurant plusieurs fois étaient entourés de blanc afin de dénoncer un montage...

- En Ingouchie en 2007, le taux de participation affiché aux élections était de 98% Faux. Alors 90 000 électeurs certifièrent par écrit qu'ils n'avaient pas voté pour dénoncer la supercherie du pouvoir.

-Au Kénya en 2009, pour éviter que les rivalités politiques ne tournent au drame, les femmes firent la grève du sexe pour que les hommes s'entendent. Même l'épouse du premier ministre y participa. Ce fut efficace. Comme au Soudan en 2002 ou dans la ville colombienne de Pereira en 2006.

Classées par genre, ces histoires (il y en a des dizaines d'autres) racontent aussi la résistance pendant la guerre, des procès qui firent date, l'origine irlandaise du boycott, des émissions de télé incensurables, des groupes de rock rebelles, des chants révolutionnaires, qui ont déstabilisé le pouvoir. Toutes ces histoires du temps présent sont plus incroyables et courageuses les unes que les autres. Merci à Steve Crawshawet John Jackson qui ont fait une utile recension. Ça va mieux en le disant, non?

"Petits actes de rébellion, ces instants de bravoure qui ont changé le monde" par  Steve Crawshaw et John Jackson, Editions Balland Amnesty international, 316 pages, 2011.

 

   

24/05/2011

Les hirondelles arabes

La révolution tunisienne et sa propagation dans plusieurs pays d'Afrique du Nord et du Moyen-Orient a surpris tout autant les autocrates au pouvoir9782707164896-small227.jpg depuis des lustres que les observateurs les plus avertis de la région. Ce printemps arabe eut pourtant ses hirondelles annonciatrices. En ouverture du livre "Les sociétés civiles dans le monde musulman", un recueil d'articles pluridisciplinaires qui vient de paraître, on trouve ainsi une dépêche diplomatique écrite en 2004 par un conseiller politique auprès de l'ambassadeur de France qui dessine un portrait de la jeunesse tunisienne fort saisissant. Dans ses aspirations, comme dans ses frustrations. Cette société civile qui a renversé Ben Ali en Tunisie et Moubarak en Egypte est ensuite décortiquée par le menu par des historiens, des économistes et des sociologues, qui montrent comment une société civile s'est installée dans ces pays, contre l'Etat mais sans citoyenneté, à l'inverse des démocraties européennes. Les ferments de ces révolutions étaient bien là.

Les révolutions ne naissent pas en quelques semaines. Dans la Tribune de Genève du 23 mars 2010, un article intitulé "Mais que veulent donc les Arabes? Une démocratie qui intègre l'islam", on pouvait lire les grandes lignes d'un sondage effectué dans 35 pays en 2007 où Tunisie et Egypte apparaissent comme les plus demandeurs. N'en déplaise aux esprits grincheux, on savait avant l'explosion, que l'absence d'aspiration à la démocratie des peuples arabes, asséne par le théoricien  Huntington, était une connerie. Ces révolutions, comme certains séismes naturels majeurs, ont eu leurs premières secousses. Ce fut en Algérie en 1988, comme l'écrivent dans la préface des "Sociétés civiles dans le monde musulman" les universitaires Anna Bosso et Pierre-Jean Luizard qui ont dirigé cet ouvrage. La mémoire de l'échec de cette révolte et la lourde répression qu'elle a subie de la part des militaires explique d'ailleurs que les immolations et révoltes à Alger n'aient pas soulevé les mêmes foules que dans les pays voisins.

Chaque révolte a aussi ses avant-gardes. Et ce n'est pas tomber dans la théorie du complot que de souligner que les mouvements de jeunes en Tunisie, en Egypte mais aussi en Algérie, ont bénéficié de l'expérience et du savoir-faire de la génération qui s'est soulevée en Europe de l'Est en pratiquant la non-violence revendicative. Des leaders égyptiens et tunisiens sont ainsi partis en stage en Serbie, où Otpor, le mouvement qui a renversé Milosevic, explique à des étrangers "Comment renverser un dictateur", un bréviaire qui a été traduit en arabe. Le poing noir d'Otpor a ainsi été adopté par le mouvement du 6 avril egyptien et d'autres mouvements de la jeunesse arabe comme symbole de leur organisation. Ces formations et les mouvements qui ont utilisé les réseaux sociaux pour mobiliser, sont en grande partie financées par des fondations américaines qui cherchent à étendre l'espace démocratique (comme l'IRI du parti républicain, la fondation Soros, ou le National Endowment for Democracy, l'institut Albert Einstein et d'autres). Ceux-ci, d'ailleurs le revendiquent. Le théoricien de ces révolutions non violente est un Américain, Gene Sharpe, dont le livre est ici téléchargeable en français:  FDTD_French.pdf

Ce printemps arabe qui continue en Syrie, au Yémen, à Bahrein, voire au Maroc, a eu ses hirondelles. Ça va mieux en le disant, non?
 

"Les sociétés civiles dans le monde musulman" sous la direction d'Anna Bozzo et Pierre-Jean Luizard, Editions la Découverte, collection textes à l'appui. 477 pages, 2011.

23/05/2011

Penseur des cimes

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En l'écoutant parler à la radio, j'avais eu le sentiment de partager un moment d'exception avec quelqu'un d'exceptionnel, d'avoir à faire à un esprit à la pensée limpide, détenteur d'un savoir universel, et d'une curiosité de jeune chimpanzé. Quel bonheur d'entendre une pensée si forte, affranchie de tout jargon, parler de l'essentiel. Mais qui était donc cet ovni de la pensée parvenant à parler des hommes quand il parlait des arbres?

Francis Hallé est un botaniste et un biologiste français qui s'intéresse à la canopée. Vous l'aurez peut-être vu sur le petit écran à bord de son "radeau des cimes", un filet installé au sommet des frondaisons des forêts tropicales. Mais vous l'aurez compris, c'est beaucoup plus que cela. En se demandant pourquoi les hommes des basses latitudes ne connaissaient pas le même développement que les autres, le botaniste s'est fait encyclopédiste. Il est allé chercher les connaissances nécessaires à une compréhension totale de cette zone des tropiques et de ses habitants. Dans "La condition tropicale", il convoque l'astronomie et l'économie, la botanique et l'anthropologie pour nous parler de ces tropiques dont on ne parle que lorsqu'une catastrophe s'y passe. Il cite aussi, selon les besoins, un géographe du XIXe siècle, Joseph Conrad ou San Antonio, une anecdote vécue lors de ces nombreux séjours ou l'explication du prof sur tel ou tel phénomène ou mot, entre mille petites perles de savoir dont ce livre fourmille. Ce scientifique installé à Montpellier pense que la spécialisation universitaire finit par nuire à la compréhension du monde. Et qu'il faut aller chercher ailleurs, ce qui peut éclairer sa propre recherche. Il ne craint pas non plus d'être politiquement incorrect, en admettant par exemple qu'une dose de déterminisme permet de comprendre pourquoi les tropiques ne se développent pas au même rythme que les régions dites "tempérées". Car la condition tropicale des hommes dépend d'abord des conditions tropicales elles-mêmes, et en premier lieu du photopériodisme...

Avant de parvenir à la fin de cet ouvrage passionnant sur ce que l'on appelait le tiers-monde il n'y a pas si longtemps, vous aurez croisé sur le chemin des termites élevant des champignons, des couilles du diable, Cortes ou un paysan africain, entre autres. Vous aurez feuilleté un gros livre plein de petits dessins, schémas et tableaux vous expliquant plein de choses, comme dans le Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers de Diderot et d'Alembert ou des livres pour préadolescents. Passionnant. Enrichissant. Indispensable pour mieux comprendre les pays et peuples tropicaux. Ca va mieux en le disant, non?

         

"La condition tropicale, Une histoire naturelle, économique et sociale des basses latitudes " (Actes Sud, collection Sciences humaines,  2010), 480 pages, 2010.