24/05/2011

Les hirondelles arabes

La révolution tunisienne et sa propagation dans plusieurs pays d'Afrique du Nord et du Moyen-Orient a surpris tout autant les autocrates au pouvoir9782707164896-small227.jpg depuis des lustres que les observateurs les plus avertis de la région. Ce printemps arabe eut pourtant ses hirondelles annonciatrices. En ouverture du livre "Les sociétés civiles dans le monde musulman", un recueil d'articles pluridisciplinaires qui vient de paraître, on trouve ainsi une dépêche diplomatique écrite en 2004 par un conseiller politique auprès de l'ambassadeur de France qui dessine un portrait de la jeunesse tunisienne fort saisissant. Dans ses aspirations, comme dans ses frustrations. Cette société civile qui a renversé Ben Ali en Tunisie et Moubarak en Egypte est ensuite décortiquée par le menu par des historiens, des économistes et des sociologues, qui montrent comment une société civile s'est installée dans ces pays, contre l'Etat mais sans citoyenneté, à l'inverse des démocraties européennes. Les ferments de ces révolutions étaient bien là.

Les révolutions ne naissent pas en quelques semaines. Dans la Tribune de Genève du 23 mars 2010, un article intitulé "Mais que veulent donc les Arabes? Une démocratie qui intègre l'islam", on pouvait lire les grandes lignes d'un sondage effectué dans 35 pays en 2007 où Tunisie et Egypte apparaissent comme les plus demandeurs. N'en déplaise aux esprits grincheux, on savait avant l'explosion, que l'absence d'aspiration à la démocratie des peuples arabes, asséne par le théoricien  Huntington, était une connerie. Ces révolutions, comme certains séismes naturels majeurs, ont eu leurs premières secousses. Ce fut en Algérie en 1988, comme l'écrivent dans la préface des "Sociétés civiles dans le monde musulman" les universitaires Anna Bosso et Pierre-Jean Luizard qui ont dirigé cet ouvrage. La mémoire de l'échec de cette révolte et la lourde répression qu'elle a subie de la part des militaires explique d'ailleurs que les immolations et révoltes à Alger n'aient pas soulevé les mêmes foules que dans les pays voisins.

Chaque révolte a aussi ses avant-gardes. Et ce n'est pas tomber dans la théorie du complot que de souligner que les mouvements de jeunes en Tunisie, en Egypte mais aussi en Algérie, ont bénéficié de l'expérience et du savoir-faire de la génération qui s'est soulevée en Europe de l'Est en pratiquant la non-violence revendicative. Des leaders égyptiens et tunisiens sont ainsi partis en stage en Serbie, où Otpor, le mouvement qui a renversé Milosevic, explique à des étrangers "Comment renverser un dictateur", un bréviaire qui a été traduit en arabe. Le poing noir d'Otpor a ainsi été adopté par le mouvement du 6 avril egyptien et d'autres mouvements de la jeunesse arabe comme symbole de leur organisation. Ces formations et les mouvements qui ont utilisé les réseaux sociaux pour mobiliser, sont en grande partie financées par des fondations américaines qui cherchent à étendre l'espace démocratique (comme l'IRI du parti républicain, la fondation Soros, ou le National Endowment for Democracy, l'institut Albert Einstein et d'autres). Ceux-ci, d'ailleurs le revendiquent. Le théoricien de ces révolutions non violente est un Américain, Gene Sharpe, dont le livre est ici téléchargeable en français:  FDTD_French.pdf

Ce printemps arabe qui continue en Syrie, au Yémen, à Bahrein, voire au Maroc, a eu ses hirondelles. Ça va mieux en le disant, non?
 

"Les sociétés civiles dans le monde musulman" sous la direction d'Anna Bozzo et Pierre-Jean Luizard, Editions la Découverte, collection textes à l'appui. 477 pages, 2011.