17/09/2012

Le réveil de l'Algérie et ses fantômes

imagesCA94IJ6Q.jpgEric Sarner est un écrivain voyageur. Il en a la plume, la curiosité et l'érudition. Il ne s'interdit aucun chemin: ni celui de l'histoire, ni celui de l'anecdote, ni celui de l'actualité. Son écriture nous guide de l'un à l'autre avec aisance, pour notre plus grand plaisir de lecteur. Ce voyage en Algérie(s) nous apprend autant sur les Algériens d'aujourd'hui que sur certains épisodes de l'histoire de cette grande nation du Maghreb. L'écrivain ajoute sa pâte dès qu'un mot, un lieu retient son attention. Au départ de Marseille, ce natif d'Algérie, pied-noir donc, monte à bord du "Tarek" un prénom qui signifie à la fois "étoile du matin" et "celui qui frappe à la porte". Poétique. Après le mot, la langue. L'auteur rappelle que l'arabisation forcée décidée en 1963 n'allait pas de soi, puisque les leaders nationalistes et les chefs du maquis le parlaient très peu et ne l'écrivaient pas. "Mon ami Boualem Sansal dit que l'arabe est la langue de l'Algérie, mais que les Algériens parlent d'autres langues", écrit-il. Et voici que la langue amène Eric Sarner à la sociologie: Le courant arabophone est tout puissant dans l'enseignement primaire et secondaire, la justice, l'administration territoriale et la télévision. Le courant francophone domine l'administration centrale, les entreprises, les universités et grandes écoles, les partis et associations. Le courant berbérophone enfin "s'est fait un nid dans le culturel marginalisé". L'écrivain va ensuite à la rencontre des populations. A Bab el-Oued, avec des familles, il parle de la jeunesse d'aujourd'hui, qui ne rêve que de partir, et dont les possiblités de formation vont en se réduisant, tandis qu'elles sont victimes d'un fléau: la drogue (et pas seulement le kif). Sarner relit aussi l'histoire récente des émeutes de 1988, réprimées sauvagement jusqu'à soumettre des adolescents à la torture, "un printemps arabe avant l'heure".  En Algérie, il y a 4 à 5000 émeutes par an, rappelle un des interlocuteurs de l'auteur.

Chômage, précarité, oisiveté, sont le quotidien des jeunes Algériens, lit-on sur un tract. Eric Sarner ne s'arrête pas à cette page grise et rejoint un fête algérienne, joyeuse, où "partager un repas a quelque chose de sacré". On le retrouve ensuite dans la Casbah d'Alger sur les traces de celui qui inspira Pépé Le Moko, joué par Jean Gabin. "Cinquante six bougies et pas un jour de travail". Eric Sarner écrit comment ce Moko s'est joué des autorités pour vivre à leurs crochets. Du polar, presque. On voit dans les enchaînements de ces premières pages l'esprit d'escalier de l'auteur qui nous convie à  une connaissance plus profonde du pays. Les histoires, comme celle du "coup d'éventail" du dey Hussein qui va justifier le débarquement des troupes françaises en 1830, de la Genevoise Isabelle Eberhart, aventurière du désert habillée en homme, de l'écrivain Albert Camus à Oran ou de l'éditeur et libraire fameux Edmond Charlot à Alger font partie de cette galerie de personnages de l'Algérie d'avant, complétée par celle du général sans image, le célèbre Toufik formé par le KGB, toutes les figures de la politique algérienne parmi lesquelles Ben Bella ou Bouteflika. Une incursion chez les mozabites, une ethymologie du mot soufi (bure comme la robe) pour aborder le soufisme méconnu des Algériens, nous amène vers la fin du livre. Déjà... On en aurait lu encore 300 pages. 

Deux passages méritent d'être ici reproduits in extenso.

Le premier est une analyse politique et économique qui parie sur un effondrement de l'économie de la rente s'installant avec l'explosion du prix du pétrole en 1973. Elle crée "une asymétrie politique entre l'Etat et la population: l'Eat non seulement ne redistribue pas mais n'encourage pas le travail".

Quatre raisons de cette faillite annoncée: la démographie d'un pays jeune de 35,4 millions d'habitants qui tolère de moins en moins un chômage endémique surtout quand des ouvriers chinois construisent des infrastructures ; l'avidité des gouvernants qui n'a fait que s'accroître est avec elle, la grogne populaire; le développement des télévisions arabes et l'utilisation des réseaux qui "traduit une demande de sortie d'un enfermement mal vécu" ; la violence et la contre-violence sucitée par l'islamisme, la phobie qu'il a parfois engendré, facteurs d'involution des régimes qui se sont alors crus impunis. "Se pourrait-il qu'existe maintenant entre les barbares islamistes et les tortionnaires imberbes un espace politique om viendraient s'engouffrer des peuples humiliés?" s'interroge le politologue Zaki Laïdi qu'Eric Sarner a lu, crayon à la main. 

Le second se résume en une citation à méditer:  'Tant que le élites musulmanes ne feront pas un travail de modernisation de l'islam, pour le déconnecter du politique, n'importe qui pourra pêcher n'importe quoi dans le coran". Ca va mieux en le disant, non?

"Un voyage en Algéries" par Eric Sarner, Editions Plon, 2012, 323 pages.