01/10/2012

Lumière sur les ombres birmanes

birman.jpgUn beau livre sur la Birmanie? Mieux que cela. "Burmese shadows" de Thierry Falise est une exploration en profondeur du pays. "De ses ombres derrière la lumière", de ce qui se cache "derrière ce que l'on nous montre", vu de "derrière le rideau de bambou". Le photo-reporter belge trimballe en effet ses boîtiers et ses objectifs depuis vingt-cinq ans sur les routes et chemins les plus sinueux de Birmanie. Fendant la jungle, escaladant les montagnes, parfois au prix de plusieurs jours de marche, il est allé à la rencontre des si diverses populations du pays aux paysages souvent sidérants.

En Birmanie, les minorités ethniques représentent un tiers de la population (55 à 60 millions d'habitants) et occupent 60% du territoire. Thierry Falise en est devenu un des meilleurs connaisseurs, les cotoyant depuis 1987. Il plaide désormais leur cause comme expert de l'association "Fairness international", fondée en 2009 par Léon de Riedmatten, ancien médiateur suisse en Birmanie. En juillet dernier, Thierry Falise était encore auprès des Karens, effectuant un reportage pour le quotidien français Le Monde après le cessez-le-feu signé avec le pouvoir birman en juillet dernier. "Plus personne ne réclame l'indépendance parmi ses minorités ethniques", explique le photographe dont le travail est salué par Chris Steele-Perkins, ex-président de la prestigieuse agence internationale Magnum, en quatrième de couverture. "Aujourd'hui, les différentes ethnies de Birmanie aspirent à une fédération à la Suisse, mais ce projet fédéral est mal perçu par les militaires qui y voient un risque d'éclatement du pays", commente Thierry Fallise. Depuis un an et demi de régime civil, des cessez-le-feu ont été signés sur de nombreux fronts et il n'y a plus guère de combats. Seuls les Kachins ont repris les hostilités après dix-sept ans de cessez-le-feu...

Dans cet ouvrage - le premier de photographies, mais le quatrième du journaliste consacré à la Birmanie (dont une biographie de l'opposante Aung San Suu Kyi, sous-titré "Le jasmin ou la lune") - Thierry Falise aborde de nombreux aspects du pays. L'homme est partout présent dans ses images. Parmi les reportages consacrés aux ethnies en lutte, le plus extraordinaire est consacré à  "L'armée de Dieu" et à ses deux petits généraux. "Le scoop de ma vie" commente l'auteur. Il s'agit d'une troupe de gamins et d'adolescents qui compta jusqu'à 200 enfants-soldats, une armée levée par deux jumeaux de moins de 10 ans, de l'ethnie karen, sur la foi d'une vision les appelant à combattre les soldats birmans. Un mythe chez les très supersticieux Karens jusqu'à sa dissolution en 2000. Un autre reportage vous transporte chez les Was, très réticents à accueillir des journalistes. Thierry Falise s'est rendu en 1993 dans ce territoire perdu à la frontière chinoise avec son ami suisse Bernard Genier de la RTS. Ensemble, ils marchèrent dix-sept jours depuis la frontière thaïlandaise pour rencontrer les soldats qui contrôlent dans cette zone la culture et le trafic de l'opium.  

En couverture de ces "Ombres birmanes" figure un portrait d' Aung San Suu Kyi. Cette image a échappé à son auteur - et il ne s'en plaint pas - pour figurer sur de nombreux T-shirt, des mugs ou des porte-clés, que les Birmans affichent sans crainte aujourd'hui. Le photo-reporter croit-il  en l'ouverture du pays scellée par la rencontre entre le général Thein Sein et Aung San Suu Kyi en août 2011? "Je pense que c'est irréversible. Il y aura peut-être des soubresauts mais les gens sont désormais prêts à s'opposer au prix de leur vie à un retour au pouvoir des militaires. Ce qui n'était pas le cas lors des manifestations de 2007."

On espère désormais qu'un éditeur romand s'intéressera à cet ouvrage pour en traduire les textes tout aussi éclairants que les photos qu'ils introduisent, chapitre après chapitre. Ca va mieux en le disant, non? 

"Burmese shadows" par Thierry Falise, Mc Nidder and Grace editions, 182 pages.

www.mcnidderandgrace.co.uk

 La publication de cet ouvrage quasi exhaustif sur la Birmanie a été rendue possible par le sponsoring du Suisse Jean-Michel Romon, un voyagiste installé depuis seize ans à Rangoun.  

26/05/2011

Le pouvoir de dire non



La culot, le rire, le chant, le sexe ou le sport ont permis dans de nombreux pays à des populations privées de liberté d'expression de défier l'oppression, parfois même de la défaire. Ces "Petits actes de rébellion" sont autant d'histoires courtes éditées par Amnesty international, dans un rapport plus joyeux que celui qu'elle livre annuellement sur les atteintes aux droits de l'homme dans le monde. Elles illustrent des dissidences modestes, des défis minuscules, et parlent de héros souvent ordinaires. Je ne résiste pas au plaisir de vous en livrer quelques-unes.


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- Quand l'écrivain Yachar Kemal dénonça les violences turques contre les Kurdes en 1995 dans l'hebdo allemand Der Spiegel, il fut poursuivi en justice. Pour protester contre ce procès, d'autres auteurs décidèrent de sortir un recueil d'articles interdits dont celui de Kemal. Le parquet dut poursuivre 195 intellectuels. L'affaire prit une telle ampleur que le pouvoir renonça. Depuis 2001, un recueil Liberté de pensée, sort tous les ans en Turquie et les juges reçoivent un gâteau d'anniversaire à la date de leur procès bloqué.

- Au Pérou, à partir de mai 20000, des habitants de Lima se sont rassemblés tous les vendredis pour laver le drapeau national sur une place parce que leur président l'avait sali à leurs yeux. Les actions Lava la banderase se répandirent dans le pays jusqu'à faire chuter le président Fujumori qui fut condamné en 2009 à 25 ans de prison pour des assassinats.

- En Pologne dans les années 80, après l'interdiction du syndicat Solidarnosc, un groupe appelé Alternative orange organisa de fausses manifestations pro-communistes et recouvraient de fleurs les voitures de police pour tourner en dérision le régime du général Jaruzelski.

- A Oxford en 1984, des autocollants apparurent sur les distributeurs de la banque Barclay's avec la mention "Réservés aux Blancs" ou "Noirs" pour dénoncer la collusion de l'établissement bancaire avec le régime d'Appartheid. La banque perdit la moitié des comptes d'étudiants ouverts et finit par lâcher le régime.

- En 1990 en Birmanie, le parti d'Aung San Suu Kyi gagna les élections, mais la junte refusa de reconnaître sa défaite et plaça la Dame de Rangoun en résidence surveillée. Posséder sa photo valait arrestation. Mais les généraux birmans ignoraient que celui qu'ils avaient choisi pour dessiner un nouveau billet de banque était un partisan de l'opposante. Sur ce billet qui devait représenter le père d'Aung San Suu Kyi, père de l'indépendance, le dessinateur donna au visage du papa les contours féminins de sa fille. Et le billet fut truffé de messages cachés, comme ces fleurs dont le nombre faisait allusion à la date du soulèvement héroïque de 1988. Il y avait en tout onze messages cachés sur le billet que les Birmans gardèrent avec fierté. La censure ne décella rien de l'entreprise subversive. Le "billet de la démocratie" finit par être retiré de la circulation. La junte est toujours en place.

- En 2000, l'opposition serbe à Milosevic était très surveillée par la police. Les militants d'Otpor, un groupe de jeunes activistes, multiplia les coups de téléphone pour organiser une importante livraison de tracts et d'autocollants. Quand la police débarqua, elle fut contrainte de saisir des cartons... vides. Pour dénoncer une presse aux ordres, les mêmes publièrent une carte postale avec une photo publiée par un journal officiel présentant des foules immenses de supporters du dictateur. Sur cette carte postale, les visages de personnes figurant plusieurs fois étaient entourés de blanc afin de dénoncer un montage...

- En Ingouchie en 2007, le taux de participation affiché aux élections était de 98% Faux. Alors 90 000 électeurs certifièrent par écrit qu'ils n'avaient pas voté pour dénoncer la supercherie du pouvoir.

-Au Kénya en 2009, pour éviter que les rivalités politiques ne tournent au drame, les femmes firent la grève du sexe pour que les hommes s'entendent. Même l'épouse du premier ministre y participa. Ce fut efficace. Comme au Soudan en 2002 ou dans la ville colombienne de Pereira en 2006.

Classées par genre, ces histoires (il y en a des dizaines d'autres) racontent aussi la résistance pendant la guerre, des procès qui firent date, l'origine irlandaise du boycott, des émissions de télé incensurables, des groupes de rock rebelles, des chants révolutionnaires, qui ont déstabilisé le pouvoir. Toutes ces histoires du temps présent sont plus incroyables et courageuses les unes que les autres. Merci à Steve Crawshawet John Jackson qui ont fait une utile recension. Ça va mieux en le disant, non?

"Petits actes de rébellion, ces instants de bravoure qui ont changé le monde" par  Steve Crawshaw et John Jackson, Editions Balland Amnesty international, 316 pages, 2011.