26/10/2011

La guerre des drones ne fait que commencer

dubuis.jpgIl y a des livres qui tombent à pic. Notre confrère du Temps Etinne Dubuis vient de publier "L'assassinat de dirigeants étrangers par les Etats-Unis", un projet dont on pouvait douter du bien-fondé ou de l'urgence jusqu'en septembre dernier. Le livre compile une vingtaine de projets d'attentats contre des chefs politiques étrangers entre 1916 et aujourd'hui concocté par les autorités américaines et leurs services secrets. Un livre d'histoire, des projets qui pour certains sont restés dans les "cartons" des services. So what?  En ce mois d'octobre, cependant, le livre a tout à coup pris un autre relief. L'assassinat ciblé du cheikh américano-yéménite Al-Awlaqi, le 30 septembre, par un tir de drone, a fait polémique aux Etats-Unis. Le démocrate et très libéral Obama avait donc donné son feu vert à un assassinat après avoir couvert celui de Ben Laden par un "justice est faite" définitif, bien qu'en l'absence de tout procès. Le mot d'assassinat n'est donc plus tabou. Il est même revendiqué, fut-ce par une périphrase. Et voilà Obama s'inscrivant dans la droite ligne d'une politique menée avant lui par le républicain et très conservateur George Bush.

Dans son livre, Etienne Dubuis fait le bilan de cette politique: sept dirigeants tués sur 17 et des cibles dont l'importance va grandissante au cours du siècle. Des irréguliers, des chefs de partis d'abord, des dirigeants forts de pays faibles ensuite. Et des chefs d'Etat de "moyenne importance" aujourd'hui. Les résultats de cette politique varient selon la méthode employée, écrit encore notre confrère qui fait de "l'assassinat au contact", le plus efficace (huit morts). Mais il note que l'assassinat technique coupable de "dégâts collatéraux" a profité depuis les années 2000 de récents progrès, ceux d'armes guidées comme les très précis drones. Contre Al Qaida ou les talibans du Pakistan, ces petits avions pilotés à distance ont fait merveille. Ils seraient selon Etienne Dubuis à l'origine de 80% des assassinats ciblés dans les rangs de l'organisation terroriste. Notre confrère fait ensuite le point sur le bénéfice politique de ces opérations immorales et très risquées d'assassinats ciblés de chefs d'organisation ou d'Etat. Trois succès pour Washington: l'assassinat de Peralte en Haïti, de Lumbumba au Congo et de Trujillo Molina en République dominicaine. Bien maigre bénéfice comparé aux dégâts politiques provoqués par le meurtre ou la tentative de meurtre de Diem au Vietnam, de Schneider au Chili ou d'Aïdid en Somalie. Quant aux attentats ratés contre Castro, Kadhafi ou Saddam Hussein, ils n'ont eu comme effet que de renforcer le combat antiaméricain de ces chefs d'Etat. Si le début de cette guerre des drones a pu passer inaperçu, ce livre vient en souligner le dessein. Va-t-on assister avec la démocratisation de cette technique à des projets d'assassinat concoctés par d'autres Etats que les Etats-Unis? Pourraient-ils viser le locataire de la Maison-Blanche? La guerre des drones ne fait que commencer.

"L'assassinat de dirigeants étrangers par les Etats-Unis. Un siècle de complots au service de la puissance américaine" par Etienne Dubuis, éditions Favre 2011, 364 pages. 

30/05/2011

Grand témoin

croix rouge.jpgQuelle vie, quel tour du monde! En trente ans de service au Comité international de la Croix rouge, le Suisse Jean-Marc Bornet s'est souvent trouvé au coeur de l'événement et en compagnie de quelques grands hommes. En Israël quand éclate la guerre du Kippour ; à Téhéran quand la révolution renverse le Shah ; en Afrique du sud dans les dernières heures de l'apartheid ; au Nicaragua quand les Sandinistes arrivent au pouvoir ; dans le Nagronyï-Kharabakh quand la guerre gronde ; à Grozny quand les troupes russes ont commencé à réduire la capitale tchétchène à l'état de ruines: Jean-Marc Bornet raconte quelques pages  de l'histoire contemporaine. Ses rencontres avec Mandela, Castro ou Mobutu, entre autres, ajoutent quelques portraits à cette traversée du quart de siècle. Mais ce témoignage permet aussi d'approcher ce monde de l'humanitaire et ses délégués dévoués, opiniâtres, parfois paumés et souvent courageux. Si le style de l'auteur est aussi neutre que l'organisation qui l'a employé pendant trente ans, le lecteur aura plaisir à dénicher dans ces pages quelques anecdotes savoureuses. 

En Israël, il rencontre l'archevêche melkite Mgr Capucci, qui fit quelques années de prison pour transport d'armes et sympathies palestiniennes. En 1980, Jean-Marc Bornet revoit le même à l'aéroport de Zurich, jouant "Dieu sait comment", l'intermédiaire entre les mollahs iraniens et les Américains pour le rapatriement des corps de GI's tués lors de la tentative de sauvetage des otages de l'ambassade US à Téhéran. Il raconte aussi sa visite de l'ex premier ministre du Shah, Hoveida, condamné à mort. Scène surréaliste: celui-ci demande des nouvelles de l'épouse du président du CICR dont il se souvient même du prénom. En Iran, notre délégué obtient de visiter les prisonniers de guerre irakien en sortant de sa poche une liste de prisonniers iraniens visités par des collègues de l'autre côté de la frontière des pays en guerre. Coup de bol, l'Iranien connaît un prisonnier. Et le sésame est obtenu. En Angola, il doit rencontrer le président. Ce sera à Noël. Pas le choix. A Noël, le délégué se pointe. Personne. Le président n'est pas là. "C'est Noël" lui fait-on remarquer... En Ethiopie, il accompagne une délégation américaine dont le célèbre acteur Charlton Heston, qui dessine fort bien, dit-il, et qui se demande si les pigeons qui viennent picorer les grains de blé tombés des sacs de l'aide alimentaire ne viendraient pas utilement compléter la ration des affamés. Pour un peu, le président de la National Rifle Association aurait sorti son flingue. En Afrique du sud, Jean-Marc Bornet visite le matricule 46 664 qui balaie la cour. Il s'agit de Nelson Mandela, s'excusant de ne pas porter la tenue adéquate pour le recevoir... Des manières toutes britanniques, écrit le Suisse. Et puis ce sera Breyten Breytenbach, le poète afrikaner de l'ANC, qui profite des visites de la Croix rouge pour parler du romancier Romain Gary qui le passionne. Il voit aussi Fidel Castro à qui il remet le télégramme parvenu à Genève via Caracas en 1958, alors que le chef communiste demandait l'assistance de la Croix Rouge, dans la Sierra Maestra. "Je m'en souviens. Le Che était avec nous", dit le lider maximo. On croirait une réplique de cinéma! A vous de dénicher les autres pépites du livre. 

Jean-Marc Bornet parle aussi de l'héroïsme de Mary-Jo, une déléguée qui parviendra, blessée à la jambe, à aider le pilote, touché lui aussi, à poser l'appareil de la Croix-Rouge. Elle sera une des rares à recevoir la médaille Henri Dunant de son vivant. Et de la mort d'un brave de l'organisation dans un accident au Soudan. Des difficultés du travail et de ses satisfactions. Les témoignages de responsables du CICR ne sont pas si fréquents. A lire, donc. Ça va mieux en le disant, non?

"Entre les lignes ennemies" Jean-Marc Bornet, Georg Editions SHSR, 318 pages, 2011.

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