19/03/2013

Comment la Chine s'achète le monde

images.jpgQuelle enquête! Dans vingt-cinq pays et au fil de 50 témoignages, deux journalistes espagnols ont pisté l'emprise chinoise sur le monde. Les récits sont éclairants et la somme, impressionnante. Heriberto Araujo et Juan Pablo Cardenal ont courru la planète et la Chine pour nous donner une image précise de la manière dont les Chinois sont en train d'acheter, de piller, d'aménager, de vendre et d'enrichir le monde. On croit savoir ici que la Chine est tout occupée à investir en Afrique, alors que la pieuvre profite de la crise européenne pour étendre une de ses tentacules sur le sol européen. Saviez-vous par exemple que la Chine a désormais des parts dans l'eau britannique (+de 8%), mène plus d'opérations d'investissement que les Etats-Unis en Allemagne, et a fait du port grec du Pirée qu'elle a acheté, l'entrée de ses marchandises en Europe? 

Comment cet appétit de marchés et de matières premières pour nourrir l'usine du monde a-t-il pu grandir au point de prendre pied sur tous les continents? Les auteurs l'expliquent. La Chine dispose de financements quasi inépuisables. Car le milliard de Chinois, sans couverture maladie et vieillesse se doit de mettre de l'argent de côté sur des comptes au rendement négatif. Le gouvernement s'est donc constitué sur leur dos son arme financière. Et cet argent crée les ressources illimitées d'Exim Bank et de la CDB, les deux principaux investisseurs chinois. L'autre atout est le sentiment très fort d'appartenance des Chinois. Dans plusieurs histoires d'exilés chinois qui se trouvent dans le livre, on retrouve le même schéma d'installation d'une communauté: un qui s'installe, fait commerce et fait venir d'autres Chinois du même village ou petite région alors qu'il prospère. Tous travaillent "pour la Chine". Pour preuve, la diaspora chinoise a largement financé les JO de Pékin en 2008. Et notamment, le fameux stade en nid d'oiseau ou le Cube d'eau, la piscine olympique. C'est par ce jeu de parrainages de gens parlant la même langue et du même coin que se sont installés au fil des années les 15 000 shanta sini du Caire, qui vendent du textile au porte à porte, permettant aux Egyptiennes d'essayer chez elle leurs vêtements, sans être soumis au regard de l'autre. Malin. Et pas question de flemmarder, car sinon, c'est toute la famille au village qui y perdra son honneur.

C'est aussi en dirigeant population et investissement que le pouvoir à Pékin tient ses lointaines provinces. Au Tibet, comme au Xingjiang musulman, les populations tibétaines et ouigours sont noyées dans l'émigration massive de Han et profitent des infrastructures construites par Pékin, qui sont comme des laisses qui rapprochent le chien de la main de son maître. Les auteurs n'omettent rien de cette omniprésence de la Chine, ni les mineurs exploités en Amérique du Sud, ni les forêts détruites chez les Kachin de Birmanie, ni les échanges violant l'embargo avec l'Iran, y compris sur le matériel nucléaire.

En Afrique, les 750 000 Chinois qui y travaillent déjà, copient sans vergogne le modèle colonial, expliquent les deux journalistes. Ils exploitent les matières premières à leur profit et inondent le marché de leurs produits. Au point qu'à Dakar, la principale rue commerçante a été baptisée Mao par les Sénégalais. Aucun pays n'échappe à la pieuvre. Pas même les huit îles habitables du Cap Vert où les Chinois ont ouvert 50 grands magasins en à peine 15 ans. Cette expansion du Made in China a d'ailleurs été fortement boostée à Genève, lors de l'adhésion de la Chine à l'Organisation Mondiale du Commerce (OMC) en 2001.

Partout, la Chine construit, mais son intérêt est toujours présent. C'est le cas en Argentine et dans nombre d'autres pays où elle achète des terres pour nourrir sa population, l'énergie pour faire tourner ses usines, et les métaux rares indispensables pour l'électronique notamment. En outre, cela ne lui pose aucun problème de fermer les yeux dans tel ou tel pays sur des pratiques qui lui sont d'ailleurs tout aussi familières, en matière de corruption, de non respect des normes environnementales ou de violations de droits de l'homme. Dans ses pays voisins, elle crée des zones économiques spéciales comme au Laos, ou le jeu et le proxénétisme atirent et font rentrer l'argent. Quelle idée de mélanger affaires et morale! Dans d'autres zones ou entreprises, le salarié du cru touche beaucoup moins que le Chinois qui dirige. Normal. Colonial. Qu'ils vendent ou qu'ils emploient, les Chinois sont gagnants. Refusant tout manichéisme, les deux journalistes espagnols savent aussi souligner dans leur ouvrage les retombées positives pour bon nombre de pays qui gagnent des routes, des lignes de chemin de fer, de l'activité économique et de l'emploi ou des produits bon marché pour des populations tout à coup capables de se payer un peu de confort.

En toute fin de livre, les deux confrères abordent aussi deux questions essentielles: le défi environnemental posé par le gigantisme des besoins chinois (une véritable catastrophe écologique) et sur la diplomatie chinoises dont les Tibétains sont bien placés pour témoigner de la portée et de sa vigueur permanente. Enfin, Geriberto et Juan Pablo donnent un sincère coup de chapeau à ces Chinois qu'ils ont rencontrés partout sur la planète, des hommes entreprenants, courageux, durs à la tache, économes et habiles à diminuer les coûts.

Et ils en concluent que l'ascension de la Chine est en passe de changer la planète. Ca va mieux en le disant, non?

"Le siècle de la Chine" Comment Pékin refait le monde à son image, une enquête mondiale de Heriberto Araujo et Juan Pablo Cardenal, Flammarion, 321 pages.

Face à de nombreux interlocuteurs chinois, s'ils n'étaient pas introduit par un Chinois, les deux journalistes se sont retrouvés face à des portes closes, ou à des gens fort peu diserts.