13/11/2015

Le discours viral de l'extrême droite

Dans le cadre de sa campagne des régionales en région Nord-Pas de Calais-Picardie, la cheffe du Front national, candidate dans cette région, a parlé d' "éradiquer la migration microbienne". Sur la fréquence nordique de Radio France, Marine Le Pen a fait semblant de se justifier sur le fond en évoquant une étude épidémiologique de l'Institut national de veille sanitaire.

 

L'auteur de l'étude en question a réfuté par la suite l'interprétation "sortie de son contexte" et l'utilisation idéologique (qu'elle ne partage pas) de son étude. Mais peu importe pour la leader du FN, car cette justification a posteriori n'est pas si importante que cela. L'important pour elle, c'est le vocabulaire, les mots choisis. Or, un des invariants de l'extrême droite est l'utilisation du vocabulaire médical et de références à des maladies du corps social.

 

Louis-Ferdinand Céline parlait des juifs comme des "microbes sociaux" dans ses pamphlets antisémites. L'extrême droite a toujours utilisé la peur de la maladie apportée par l'Autre et l'image idéalisée du corps sain (de l'Aryen, du blanc, du fasciste etc) dans ses discours. Dans les années Sida, les métaphores n'ont pas manqué à l'extrême droite de l'échiquier politique.

 

Lors de cette crise migratoire, qui n'est pas lieu de nier ici, les sites d'extrême droite s'excitent sur la drépanocytose, qui assimile une maladie aux migrants. Les décodeurs du Monde lui consacraient d'ailleurs une chronique. La contagion des immigrés, brandie par l’extrême droite dans un nombre croissant de discours vient aussi nourrir leur théorie du remplacement des populations "autochtones" par des "étrangers". On retrouve la mention de cette maladie sur de nombreux sites et commentaires ou messages sur les réseaux sociaux. 

 

La vision biologique de la société est partagée par l'extrême droite au travers de différentes périodes de l'histoire contemporaine. Le fantasme du corps sain et de la maladie invasive n'est pas prêt de disparaître du discours de l'ultradroite. C'est dans ses gênes. 

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27/01/2014

Hollande, la politique de gribouille

1362711--jusqu-ici-tout-va-mal-de-cecile-950x0-1.jpgJusqu'ici tout va mal: tout est dit dans le titre. Le début de quinquennat de François Hollande a été émaillé de ratés, d'affaires et de mauvaises nouvelles. Dans son livre, Cécile Amar revient sur ces épisodes, depuis le tweet de Valérie Trierweiler intervenant dans la législative où sa rivale Ségolène se présentait jusqu'à la piteuse gestion de l'affaire Léonarda. Il manquait encore le soap-opéra en scooter et la rupture avec Valérie. Mais cela fait-il un livre? Pas de révélations, quelques off sans grand intérêt. Pourtant, Cecile Amar tenait un bon sujet.

Car on apprend quelque chose d'important dans son livre: le tournant annoncé lors de la dernière conférence de presse du président français était au programme de la candidature avortée de Jacques Delors. Dans ses mémoires, ce dernier écrit: "il fallait dresser un cadre pour un assainissement rapide des finances publiques (Etat et Sécurité sociale) et stimuler la baisse négociée des charges sociales, et donc un allègement du coût du travail en contrepartie de la création d'emplois et du développement de la formation professionnelle ouverte aux chômeurs, aux jeunes sortant de l'école sans employabilité suffisante et aux travailleurs menacés par les mutations nécessaires de nos structures économiques." Delors pensait que le PS n'accepterait jamais ce programme. C'est le déloriste Hollande qui le met en pratique aujourd'hui. Mais apprend-t-on aussi dans le livre de Cécile Amar, François Hollande qui partage avec Nicolas Sarkozy la certitude d'être le meilleur et de ne rien devoir à personne, n'a jamais payé sa dette à Delors qu'il ignore. Il l'a utilisé comme tremplin, sans jamais le remercier de l'avoir aidé à monter. Ce traitement inélégant tient-il de la haine recuite d'Hollande pour la fille, Martine Aubry?

La charge présidentielle isole. Hollande décide seul, se recroqueville à l'Elysée, écrit Cécile Amar. Et le grand mou pique de plus en plus de colère contre ministres et collaborateurs. Car l'image de Hollande ne correspond pas sur ce point à la réalité. Le mensonge de son ministre Cahuzac sur ses comptes en Suisse ne fera que le conforter dans l'idée qu'il ne peut faire confiance à personne. Seul. Il décide et s'énerve de ce que les autres font. Un président de la Ve encore plus monarchique qu'à l'habitude, se méfiant de sa cour. En revanche, le mi-chèvre mi-chou de ses décisions est largement illustré par le mauvais scénario du début de mandat. Léonarda, accueillie mais sans sa famille, et le prisonnier gracié à moitié, El Shennawy  étant les meilleurs exemples de cette politique de gribouille. Il n'est pas frontal, dit de lui son premier ministre Jean-Marc Ayrault. Fuyant?

Hollande est persuadé que le mariage pour tous de son quinquenat restera dans l'histoire. Il fait remarquer que partout, la crise a mis le peuple dans la rue en Europe. Sauf en France. De quoi se satisfaire? Il donne rendez-vous à la fin de son mandat pour son bilan, répète que la courbe du chômage va s'inverser mais repousse l'échéance.

Tout cela est dans le livre. Son auteur ne brille pas par son style. On aurait aimé que Raphaelle Bacquet ou Florence Aubenas s'emparent du sujet. C'eut été autre chose. Ce qui est drôle d'ailleurs, c'est que le passage le plus et le mieux écrit est signé.... François Hollande. Quand il écrivit sous le nom de Caton uine partie du livre consacrée à Delors et Rocard. Extrait: Delors, c'est un être retenu à force d'être réservé, un faut doux, un gentil qui titille et peut devenir méchant. Il a l'orgueil de ceux qui n'ont pas toujours été reconnus à leur juste valeur. Il se réfugie dans les idées, les nuages d'où un Dieu quelconque viendrait le décrocher". C'est autrement plus imagé et enlevé que le style de Cécile Amar. Ca va mieux en le disant, non?

"Jusqu'ici tout va mal" par Cécile Amar, chez Grasset, janvier 2014, 281 pages.

12/02/2013

Les dettes de la France au Mali et l'isolement d'Aqmi

imagesCA29N9E8.jpgimagesCAFPH004.jpgEn venant au secours du Mali, le président François Hollande a rappelé que la France avait une dette à payer à ce pays. Des soldats maliens étaient venus défendre la France dans les rangs des tirailleurs sénégalais pendant les deux Guerres mondiales. Plusieurs journaux ont alors souligné que le Mali était également la rançon d'une autre guerre française, celle de Libye qui a déstabilisé toute la région et renvoyé chez eux des mercenaires touaregs de Kadhafi, lourdement armés et prêts à se battre pour l'indépendance de l'Azawad, au nord du Mali. Ces métaphores se référant à la sphère de l'argent étaient très justes. Car la situation de fragilité de l'Etat malien est en partie la conséquence d'une décision monétaire de la France. En 1994, Paris a rompu le lien entre le franc CFA et le franc, dans la perspective de la création de l'Euro, sans se soucier vraiment des conséquences pour les Etats d'Afriqued de l'Ouest. Les économies saheliennes s'en retrouveront profondément déstabilisées. C'est d'ailleurs la profonde déflation de 1994 qui a entraîné des exactions, déjà, contre les populations "blanches" du nord du Mali. Une milice songhaï  avait alors visé les Touaregs intégrés dans l'armée régulière, lors d'actions qualifiées de nettoyage ethnique. C'est aujourd'hui l'armée malienne et les populations noires qui s'en prennent aujourd'hui aux Touaregs, accusés à tort d'avoir ouvert la porte du Mali aux djihadistes qui s'y trouvaient déjà. Comme l'écrit Serge Sur, dans le dernier numéro de "Questions internationales", le Sahel est une "zone de confins" où se côtoient des populations disparates et parfois hostiles, une "zone de danger" où les djihadistes chassés d'Algérie ont trouvé refuge et où les frontières héritées du découpage colonial n'ont aucune réalité pour les populations nomades. Dans un numéro plus ancien (fin 2011) de l'excellente revue Hérodote, André Bourgeot, directeur de recherche au CNRS, explique lui comment s'est organisé le Sahelistan d'Aqmi, en plusieurs espaces spécialisés suivant les pays. "Le Niger est le pays où la prise d'otages est la plus fréquente. La Mauritanie est plutôt le sigèe d'attentats, d'attaques de caserne ou d'édifices diplomatiques. Et le septentrion malien ,divisé en deux blocs dirigés par des émirs concurrents, remplit trois fonctions différentes: la détention d'otages, le lieu d'exécution et la source d'approvisionnement en munition". A l'heure où l'armée française a pour objectif l'Adagh n Ifoghas, le sanctuaire d'Al Qaida au Maghreb islamique,  la situation n'a pas changé. André Bourgeot ajoute qu'Aqmi dispose d'une petite implantation locale, notamment au travers de mariages avec des femmes maures berabich et quelques cas isolés d'unions avec des femmes touaregues. Dans cet article qui s'intéresse à l'islam pratiqué dans la bande sahélienne qu'Aqmi veut transformer en Emirat de guerre, André Bourgeot rappelle aussi que l'islam des sociétés de pasteurs nomades sahariens a toujours fait preuve de tolérance et n'est jamais entré dans les querelles théologiques, qu'il soit soufi ou se réclamant d'autres tendances de l'école musulmane Malékite. Les salafistes se sont d'ailleurs empressés de détruire les mausolées des maîtres soufis à Tombouctou, comme ils l'avaient déjà fait en Somalie. Dans la revue Questions internationales, publiée par la Documentation française, Patrice Gourdin rappelle en effet que dans le vaste espace saharien, seuls quelques noyaux rigoristes existent dans le Hoggar, l'Aïr et le Damergou, régions influencées par la Senoussia, une confrérie d'inspiration wahhabite créée en 1835 en Cyrénaïque (l'est de la Libye). C'est la seule présence historique dans la région d'un fondamentalisme compatible avec celui des djihadistes d'Aqmi. Il en conclut que ce groupe exogène organisé en katibas toujours dirigées par des Algériens, ne peut agir dans la région, sans la passivité ou l'aval des Etats et des Touaregs. Et qu'en tout cas, aucune action contre Aqmi ne peut réussir sans la participation des hommes du désert. Le MNLA, le mouvement de libération de l'Azawad, un mouvement indépendantiste dominé par les hommes bleus, l'a d'ailleurs rappelé à la France. Questions internationales explique aussi que dans le chaos sahélien ouvert à tous les trafics, les groupes infra-étatiques entrent dans des alliances souvent fluctuantes, avec les Etats et entre eux. Le MNLA a d'ailleurs changé d'alliance en quelques mois. Ansar Dine aussi, en se divisant. Et l'Etat malien qui profitait des trafics du nord, avant d'être menacé jusque dans son coeur, à Bamako même, s'est retourné contre les trafiquants de drogue ou d'âme qu'il laissait opérer en toute impunité, voire pour quelque intérêt. Paris ferait bien de méditer toutes ses données dans sa façon de mener la guerre au nord du Mali.

"Le Sahel en crise" Questions internationales, numéro 58, novembre décembre 2012.

"Géopolitique du Sahara" Hérodote, numéro 142, 3e trimestre 2011.      

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26/12/2012

Un Sarkozy qu'il avait vu grand

imagesCA0UQLS1.jpgHenri Guaino aime les mots. Et la poésie "qu'on dit comme des prières". La plume de Nicolas Sarkozy n'a cependant pas toujours été comprise. Discours de Dakar, discours de Grenoble, bilan d'un quinquennat revisité à l'ambition d'un Républicain authentique, mais un peu déçu au fond: l'éminence grise a repris le chemin de la page blanche pour expliquer. Il le fait dans un dialogue avec son vieil instituteur (revisitant tout les temps forts d'une présidence) trop près de l'impérieuse nécessité d'argumenter point par point, pour être tout à fait vrai. On imagine pourtant très bien ce fils d'une femme de ménage, pétri par cette école de la République qui lui a donné le goût de la poésie, l'amour d'un peuple, d'une nation, d'un pays, reprendre le chemin des écoliers en hommage à son maître. Après ce hussard noir, l'inspirateur fut de Gaulle, l'homme qui a dit non au renoncement, qui a voulu la France du côté des vainqueurs, l'inventeur inspiré d'une France résistante plus grande qu'elle ne fut sans doute. Il fait l'ouverture du livre, comme on pose des fondations. 

Dès les premières pages, on retrouve l'anaphore de l'homme de discours." Vous souvenez-vous?", écrit et réécrit Guaino. Lui, se souvient. Et met en garde. Contre l'abaissement de l'Etat face aux féodalités, aux corporatismes, aux corps intermédiaires. Ces corps si étrangers à sa culture politique. Si nécessaires pourtant quand il s'agit de négocier le changement social. Pour lui, Hollande, c'est le retour aux petits arrangements de la IVe République, la gauche "Mollet" comme il l'appelle en référence au vieux chef de la SFIO. Puisse-t-il avoir tort pour le bien du pays. Homme de combat, Guaino ne passe rien à la gauche. Normal. Mais n'a-t-il pas trop passé à la droite? Car à la lecture du livre, on sent aussi ses déceptions, toutes les occasions manquées du pari qu'il a fait sur Sarkozy qu'il a voulu si grand.

L'hommage à Séguin, touchant, en fin d'ouvrage, vous situe le bonhomme. Il est de cette droite-là, Guaino: celle qui n'a pas oublié le peuple, qui en vient, qui n'a ni l'amour de l'argent, ni celui des côteries de la bourgeoisie. Après la défaite de son candidat, celui qu'il avait si bien paré de mots en 2007 - et dont on sent bien qu'il lui reproche des mots de trop en 2012 (sauf celui de frontière) - fait son bilan du Sarkozysme. "Avons-nous fait tout cela pour rien?", s'interroge le battu. "Non", dit-il aussitôt, car on verra plus tard que ce bilan vaut mieux que les haines qui se sont déchaînées. Voyons donc avec lui. Oui, Sarkozy a bougé les lignes. Mais il a divisé. Oui, il a réintégré les grands noms de la gauche dans l'héritage républicain de la droite. Tant mieux. Le Fouquet's, Guaino le met un peu facilement sur le compte d'une séparation qui a bouleversé le jeune président. Admettons. A-t-il pour autant renoncé à paraître, Nicolas 1er? Pas sûr. On a beaucoup reproché à Sarkozy et à Guaino donc, le discours de Dakar. Le porte-plume s'en explique. Sa phrase sur "l'homme africain qui ne serait pas entré dans l'histoire" était un écho à celle d'Aimé Césaire disant "Laissez entrer les peuples noirs sur la grande scène de l'Histoire". Il y a de la maladresse dans cette phrase. Elle serait passée inaperçue si cette histoire africaine était racontée comme le fait le grand historien Arnold Toynbee dans "La grande aventure de l'humanité", un livre qui dit l'histoire du monde sans eurocentrisme. Mais hélas, ce n'est pas cette histoire que l'on a appris. Malentendu. Puis vient un chapitre sur la dépolitisation du monde, celle d'une gauche démocrate, jugée anti-républicaine au fond. Que dirait-il d'un Michel Rocard? D'un Mendès France? D'un Séguin, même? Aussi attachés à l'Etat qu'à cette démocratie s'exprimant à tous les étages. Ce serait oublier que la politique, c'est le destin que se font les hommes, une tragédie, toujours, ajoute Guaino, volontaire par désespoir. Il y a en effet du moindre mal dans le bilan qu'il dresse du Sarkozysme. Cela aurait été pire sans lui, en France, en Europe, et surtout sans le G20. Le monde était au bord du précipice. Les Français avaient donc souscrit une assurance, au lieu d'élire un sauveur comme ils le croyaient. Et la laïcité, menacée elle aussi? L'écrivain nocturne regrette cette phrase du "curé supérieur à l'instituteur" et même la laicité positive, vite remisée aux oubliettes. En homme de droite, Henri Guaino dit ensuite sa détestation de l'esprit hérité de 68 qui n'a pas préparé la jeunesse au malheur d'une crise qui l'abîme. Mais le gaullisme l'avait-elle préparé à l'individualisme et à l'émancipation qui lui a redonné une place? Oui, Pompidou et Chaban y ont pensé. Mais ont-ils vraiment osé? Viient ensuite le chapitre sur l'OTAN, sur l'Europe et l'international. La défense européenne? "Au moins, nous aurons essayé", écrit Guaino. Le capitalisme contre la finance? Au moins, nous aurons essayé, pourrait-on écrire à sa place. Mais voilà, écrit Guaino, "nous n'étions pas seuls". Va pour la critique d'une gauche qui pense tout résoudre par la redistribution. Trop simple, en effet. Mais la résistance contre l'austérité de Sarkozy dont il parle, qu'est-elle devenue? "La France a subi les politiques des autres", ajoute-t-il. Et cela continue.

Fier, Henri Guaino l'est de tous ces combats du "vouloir" contre le "renoncement". Cela le rend sympathique. Car l'impuissance ne l'est pas. L'Union pour la Méditerranée, le Grand Paris, le Grand Emprunt, le Fonds stratégique d'investissement, les écoles de la second chance. Pas mal en effet sur le papier.  En homme honnête, il conviendra que tout n'a pas marché. En lecteur honnête, on ajoutera que tout n'était pas à jeter, qu'il y a même la réussite du Grand emprunt et qu'il faudrait bien reprendre quelques uns des autres chantiers. Au fond, la politique, c'est cela, conclut-il "semer sans savoir ce que l'on va récolter". La République est semeuse. Mais Marianne demeure une rebelle. 

Un mot enfin sur tout autre chose. Sur Henri, l'enfant devenu grand. Quand il parle du "devoir d'orgueil" d'une mère parfois trop rigide avec son fils, cela réveille quelque chose chez tout enfant de milieu modeste. Quand il cite le "Premier homme" d'Albert Camus, "un livre qui parlait de moi", on ressent sa sincérité. Quand il cite des vers d'Hugo, on pressent qu'il les sait par coeur. Ce Guaino est touchant, comme son attachement à ce président qu'il avait vu plus grand qu'il ne fut. En vrai gaulliste. 

"La nuit et le jour" Henri Guaino, septembre 2012, Editions Plon. 

27/06/2012

FOG et les présidents. Sans langue de bois

9782081282568.gifS'il avait pu lire ces "Derniers carnets" de Franz-Olivier Giesbert, François Mitterand aurait reproché à FOG d'avoir encore commis une de ses "pochades politiques" au lieu de se consacrer à la littérature, la vraie. Ces carnets sont une pochade, en effet, qu'on lit vite et avec plaisir. Car FOG a atteint ce moment de la vie où le jeu du pouvoir n'a plus guère d'intérêt et où un individu libre n'a plus grand chose à perdre. Après les repas partagés avec les trois derniers présidents de la République, FOG a pris soin de noter ses conversations avec Nicolas Sarkozy, Jacques Chirac et François Mitterrand. Ce dernier, pétri de soucis métaphysiques, qui a appris "la vie" au journaliste dans les années 80 et "la mort" dans les années 90, lors de conversations à bâtons rompus, est le plus talentueux des trois. "On ne pourra pas dire que je n'ai pas été résistant... au cancer", lui lâche le vieil homme souffrant, brocardé pour son amitié avec Bousquet, un homme de Vichy. Sa méchanceté, Mitterrand la réserve aux siens. Et les quelques formules qui suivent font souvent mouche. Fabius? "J'ai beaucoup misé sur lui mais c'est une chiffe molle". Rocard? "Il ne décide rien, il négocie tout. Il a dépassé depuis longtemps son niveau de compétence qui est celui d'un secrétaire d'Etat aux PTT". Delors? "C'est un chrétien, un vrai. Il n'agit que par devoir. Ce serait un mauvais candidat et un mauvais président. Dieu merci, il le sait". DSK? "Un jouisseur sans destin". Martine Aubry? "Elle est trop méchante pour réussir. Un jour, elle se noiera dans son fiel". Kouchner? "Un GO égaré en politique. Vous verrez, il finira là où était sa vraie place: au Club Méditerranée". Mais la plus grande partie de ces carnets sont consacrés à Nicolas Sarkozy qui n'a eu de cesse de demander la tête de FOG à ses patrons. Les mots sont durs: "Sarkozy n'est fort qu'avec les faibles, les petits et les obligés". C'est FOG qui écrit.. "S'il sent qu'il peut y avoir du répondant, il biaise, il balise". Et le journaliste qui avoue qu'il a une partie de son cerveau qui pense à gauche et une autre à droite, passé sans encombre du Nouvel Obs au Figaro de raconter que le président "l'a insulté, menacé de lui casser la gueule et traité d'enculé au téléphone". Autant de décorations d'indépendance à l'égard du pouvoir pour le journaliste politique qui n'a jamais courru après les breloques de la républiques ou les titres. Sur l'homme qui courrait après ses jambes, ce Forrest Gump de la politique, FOG reconnaît qu'il a parfois été injuste, trouvant que son bilan au fond n'est pas si maigre. Il liste quatre réforme. Et voilà le mauvais coucheur qui reprend le dessus: après ça, j'ai beau chercher, je rame. Puis il laisse la parole à François Fillon. "Chirac, dit-il donnait l'impression d'être un type sympa, il vous prenait par le bras, il vous faisait des risettes, et puis il vous tuait par surprise, dans un coin, sous un porche. Sarkozy a l'air d'un type violent, il vous menace, il vous agonit d'injures, mais à la fin, il ne vous tue pas, il n'essaye même pas".

Dans le livre, FOG évoque aussi une amitié ancienne et sincère pour le socialiste Pierre Mauroy. Les autres? Il ne les ménage pas. Particulièrement Balladur qui a plombé les comptes de l'Etat. On voit aussi VGE qui sous-entend qu'il pourrait faire chanter FOG sur ses "écarts" de couple que le journaliste confesse aujourd'hui sans pudeur. Pas brillant. On retiendra aussi la confession de Chirac daté de 1996. "Pendant les 30 Glorieuses, on a payé la croissance avec de l'inflation et du déficit. C'était facile, on était les rois du monde, les pays pauvres payaient nos turpitudes à notre place. Sans oublier nos classes défavorisées qu'on roulait dans la farine: elles aussi réglaient l'addition puisqu'avec l'inflation, on carottait leurs salaires et elles économisaient toute leur vie pour rien". Après ce constat cynique, Chirac prévient: "Si on ne continue pas une politique de remise à niveau, on va dégringoler la pense du déclin". Et plein de forfanterie: "j'entends bien les cris d'orfraie de tous ces connards qui voudraient que rien ne bouge, ils peut-être majoritaires dans le pays, mains on ne doit pas se laisser intimider par eux, c'est une erreur que je ne commettrais pas". On connaît la suite.

Tous ceux qui aiment la politique débarrassée de sa langue de bois vont aimer ces derniers carnets de FOG. Si, si, il le jure, c'est sa dernière pochade. Après il retourne à la littérature, la vraie. Ca va mieux en le disant, non?

"Derniers carnets, scènes de la vie politique en 2012 et avant" de Franz-Olivier Giesbert, chez Flammarion, 213 pages.

   

12/04/2012

Cherchez la femme

imagesCAKWBYOB.jpgAprès avoir tiré le portrait du président, Catherine Nay, chroniqueuse sur Europe 1, fait le bilan du quinquennat dans son dernier livre. Un bilan que la journaliste ne trouve pas aussi nul que veut bien le dire le Parti socialiste. Le contraire aurait surpris. On attend donc avec impatience la démonstration. Près de 700 pages: le lecteur ne sera pas déçu. Sauf que le récit des épisodes connus et de quelques coulisses n'amène pas grand chose de neuf. Aux critiques du début du septennat, elle oppose un argument principal: c'est la faute à Cécilia. Aux embellies de la suite, elle a une explication: grâce à Carla. De crainte de passer pour un machiste, on n'osera pas dire à cette éminente consoeur: "en terme d'analyse politique, c'est un peu court Madame", mais on s'autorisera cependant à le penser tout haut. Ces "tourments" d'un président, si people, si psychologisants et si charmants, même s'ils ont sans doute eu leur influence sur le comportement du Chef de l'Etat français n'expliquent pas tout. Car Cécilia ou pas, le président de début de mandat n'avait pas pris la mesure du costume qu'il endossait. Et si le président s'est mis à écouter, ce n'est pas grâce aux berceuses de Carla  Bruni mais bien à cause d'une chute de popularité inédite durant la Ve République. Peut-être est-ce à cause de Cécilia qu'il a mangé au Fouquet's avec ses amis industriels. Mais est-ce cela le fait politique? Non, ce qui importe dans ce raout d'un soir d'élection, c'est qu'un candidat a fêté sa victoire avec ceux à qui l'Etat concèdera par la suite quelques contrats et avantages. Bouygues, à qui l'Elysée pensa même livrer le nucléaire française, comme le révèle Anne Lauvergeon dans son livre, Bolloré qui doit tant à la politique africaine de la France ou Lagardère dont les projets médias sont si dépendants des autorités de tutelle. Poussant (un peu) la porte du palais de l'Elysée, Catherine Nay y croise les Guéant, Guaino ou Emmanuelle Migon et raconte les rivalités, les sorties, les entrées. Parfait. Mais, curieusement, elle ne voit pas Patrick Buisson, l'ex rédac chef de Minute, venu l'extrême droite,  sans doute tapi dans l'ombre d'un couloir. L'auteur n'omet pas les discours clivants voire choquants sur l'homme africain, ou celui de Grenoble. Mais elle n'analyse pas la dérive droitière de l'UMP sous sa présidence, qui aura presque réussi à faire l'unité des centristes. C'est dire. Que le président Sarkozy ait enclenché un début de réforme des retraites, une réforme de l'université ou le service minimum des transports publics en cas de grève, personne ne le conteste. Que cela fasse de lui un des chefs d'Etat marquants del'Europe des années 2010 est moins sûr. Qu'il ait fait rebouger un pays, quasi immobile depuis 1988, peut-être. Mais à quel prix: une dette qui s'est envolée, aussi du fait de sa politique de cadeaux fiscaux ; 800 000 emplois industriels perdus et un chômage qui a augmenté ; une cohésion sociale en berne après les multiples mises en cause de l'identité des Français ; une politique étrangère de gribouille dont les aventures Kadhafi sont le meilleur exemple. Une fois sous la tente à Paris, une fois sous les bombes à Tripoli. Sur l'Europe, le président aura pris un peu d'ampleur, comme le dit Catherine Nay. Dont acte. Mais peut-on dire qu'il a transporté ses homologues? C'est moins sûr. Beaucoup d'observateurs attentifs pensent que l'Allemagne n'aura pas laché grand chose. Bref, ce Catherine Nay n'est pas aussi indispensable que son volume veut le laisser croire. Les livres sur Sarkozy ne manquent pas. Et tous, Dieu merci, ne cherchent pas la femme... Ça va mieux en disant, non?

"L'impétueux" par Catherine Nay, Grasset, mars 2012, 665 pages.

 

26/07/2011

Signé Chirac, signé Furax

jacques-chirac-deuxieme-tome-de-ses-memoires-image-486244-article-ajust_485.jpgSacré Chirac. Neuf avant après avoir été traité de vieux par Jospin, il sort le tome 2 de ses mémoires et fait preuve d'une énergie mordante qui doit le rajeunir un peu. C'est signé Chirac ou plutôt Furax. Voilà le vieillard cacochyme qui règle ses comptes avec l'actuel président de la République. Et le papy en goguette sur ses terres de Corrèze de dire et redire qu'il votera pour le socialiste Hollande plutôt que pour le candidat de son camp. Sarkozy? «Nerveux, impétueux, débordant d’ambition, ne doutant de rien et surtout pas de lui-même. » Le portrait acide de l’actuel locataire de l'Elysée, c’est Jacques Chiracqui le signe dans le deuxième tome de ses Mémoires consacrées à ses douze ans de mandat présidentiel. Dérogeant à la règle qu’il s’était fixée de ne pas critiquer son successeur, l’ex-président ne rate pas son ancien ministre. Reconnaissant à Nicolas Sarkozy des qualités, une ambition «au point de composer son cabinet ministériel» avant d’être nommé, il constate au final: «Nous ne partageons pas la même vision de la France. »

«Trop de zones d’ombre et de malentendus subsistent», constate Chiracalors qu’il examinait une possible nomination du jeune loup à Matignon après sa réélection de 2002. Il se fait d’ailleurs plus précis encore et attribue la sortie dans la presse de l’affaire des biens de son épouse Bernadette, au ministre du Budget Nicolas Sarkozy, qui fit campagne contre lui aux côtés d’Edouard Balladur à l’élection de 1995. «Visant ma belle-famille et moi-même par voie de conséquence, elle n’avait pas d’autre objectif que de salir la réputation d’un concurrent. » Chiracpoursuit: «Les attaques lancées contre Alain Juppé, peu après son arrivée à Matignon, ne devaient rien au hasard, elles non plus. Puis ce fut à mon tour d’être pris pour cible. »

Parmi les mauvais souvenirs, le fin connaisseur des Arts premiers, pour qui la création du Musée du quai Branly fut «l’une des grandes joies de ma vie», se rappelle la sortie sarkozyenne sur le Japon: «J’ai feint de ne pas me sentir visé lorsque Nicolas Sarkozy a cru bon d’ironiser sur les amateurs de combats de Sumos et de dénigrer le Japon, deux de mes passions, comme il ne l’ignore pas. Je me suis dit en l’apprenant que nous n’avions pas les mêmes goûts, ni la même culture. »

Le 6   mai 2007, Nicolas Sarkozy est élu président de la République. «Nous sommes réunis à l’Elysée avec Bernadette et de proches conseillers…, écrit Chirac, pour entendre la première déclaration du futur chef de l’Etat. Chacun de nous écoute avec la plus grande attention chaque phrase, chaque mot qu’il prononce, guettant secrètement le moment où il citera sans doute le nom de celui auquel il s’apprête à succéder, ou même le remerciera du soutien qu’il lui a apporté. Mais ce moment ne viendra jamais… Au fond de moi, je suis touché, et je sais désormais à quoi m’en tenir. »

A part pour Lionel Jospin, décrit comme froid et calculateur, ou Giscard, le vieil ennemi, Chirac n’a pas de mots plus durs que pour le président actuel. S’invitant ainsi dans la campagne de 2012, Chiracrègle quelques comptes. Désormais, c’est le candidat Sarkozy qui sait à quoi s’en tenir. Ça va mieux en le lisant, non?

"Le temps présidentiel" mémoires 2 par Jacques Chirac, Nil éditions, 2011.