27/01/2014

Hollande, la politique de gribouille

1362711--jusqu-ici-tout-va-mal-de-cecile-950x0-1.jpgJusqu'ici tout va mal: tout est dit dans le titre. Le début de quinquennat de François Hollande a été émaillé de ratés, d'affaires et de mauvaises nouvelles. Dans son livre, Cécile Amar revient sur ces épisodes, depuis le tweet de Valérie Trierweiler intervenant dans la législative où sa rivale Ségolène se présentait jusqu'à la piteuse gestion de l'affaire Léonarda. Il manquait encore le soap-opéra en scooter et la rupture avec Valérie. Mais cela fait-il un livre? Pas de révélations, quelques off sans grand intérêt. Pourtant, Cecile Amar tenait un bon sujet.

Car on apprend quelque chose d'important dans son livre: le tournant annoncé lors de la dernière conférence de presse du président français était au programme de la candidature avortée de Jacques Delors. Dans ses mémoires, ce dernier écrit: "il fallait dresser un cadre pour un assainissement rapide des finances publiques (Etat et Sécurité sociale) et stimuler la baisse négociée des charges sociales, et donc un allègement du coût du travail en contrepartie de la création d'emplois et du développement de la formation professionnelle ouverte aux chômeurs, aux jeunes sortant de l'école sans employabilité suffisante et aux travailleurs menacés par les mutations nécessaires de nos structures économiques." Delors pensait que le PS n'accepterait jamais ce programme. C'est le déloriste Hollande qui le met en pratique aujourd'hui. Mais apprend-t-on aussi dans le livre de Cécile Amar, François Hollande qui partage avec Nicolas Sarkozy la certitude d'être le meilleur et de ne rien devoir à personne, n'a jamais payé sa dette à Delors qu'il ignore. Il l'a utilisé comme tremplin, sans jamais le remercier de l'avoir aidé à monter. Ce traitement inélégant tient-il de la haine recuite d'Hollande pour la fille, Martine Aubry?

La charge présidentielle isole. Hollande décide seul, se recroqueville à l'Elysée, écrit Cécile Amar. Et le grand mou pique de plus en plus de colère contre ministres et collaborateurs. Car l'image de Hollande ne correspond pas sur ce point à la réalité. Le mensonge de son ministre Cahuzac sur ses comptes en Suisse ne fera que le conforter dans l'idée qu'il ne peut faire confiance à personne. Seul. Il décide et s'énerve de ce que les autres font. Un président de la Ve encore plus monarchique qu'à l'habitude, se méfiant de sa cour. En revanche, le mi-chèvre mi-chou de ses décisions est largement illustré par le mauvais scénario du début de mandat. Léonarda, accueillie mais sans sa famille, et le prisonnier gracié à moitié, El Shennawy  étant les meilleurs exemples de cette politique de gribouille. Il n'est pas frontal, dit de lui son premier ministre Jean-Marc Ayrault. Fuyant?

Hollande est persuadé que le mariage pour tous de son quinquenat restera dans l'histoire. Il fait remarquer que partout, la crise a mis le peuple dans la rue en Europe. Sauf en France. De quoi se satisfaire? Il donne rendez-vous à la fin de son mandat pour son bilan, répète que la courbe du chômage va s'inverser mais repousse l'échéance.

Tout cela est dans le livre. Son auteur ne brille pas par son style. On aurait aimé que Raphaelle Bacquet ou Florence Aubenas s'emparent du sujet. C'eut été autre chose. Ce qui est drôle d'ailleurs, c'est que le passage le plus et le mieux écrit est signé.... François Hollande. Quand il écrivit sous le nom de Caton uine partie du livre consacrée à Delors et Rocard. Extrait: Delors, c'est un être retenu à force d'être réservé, un faut doux, un gentil qui titille et peut devenir méchant. Il a l'orgueil de ceux qui n'ont pas toujours été reconnus à leur juste valeur. Il se réfugie dans les idées, les nuages d'où un Dieu quelconque viendrait le décrocher". C'est autrement plus imagé et enlevé que le style de Cécile Amar. Ca va mieux en le disant, non?

"Jusqu'ici tout va mal" par Cécile Amar, chez Grasset, janvier 2014, 281 pages.

12/02/2013

Les dettes de la France au Mali et l'isolement d'Aqmi

imagesCA29N9E8.jpgimagesCAFPH004.jpgEn venant au secours du Mali, le président François Hollande a rappelé que la France avait une dette à payer à ce pays. Des soldats maliens étaient venus défendre la France dans les rangs des tirailleurs sénégalais pendant les deux Guerres mondiales. Plusieurs journaux ont alors souligné que le Mali était également la rançon d'une autre guerre française, celle de Libye qui a déstabilisé toute la région et renvoyé chez eux des mercenaires touaregs de Kadhafi, lourdement armés et prêts à se battre pour l'indépendance de l'Azawad, au nord du Mali. Ces métaphores se référant à la sphère de l'argent étaient très justes. Car la situation de fragilité de l'Etat malien est en partie la conséquence d'une décision monétaire de la France. En 1994, Paris a rompu le lien entre le franc CFA et le franc, dans la perspective de la création de l'Euro, sans se soucier vraiment des conséquences pour les Etats d'Afriqued de l'Ouest. Les économies saheliennes s'en retrouveront profondément déstabilisées. C'est d'ailleurs la profonde déflation de 1994 qui a entraîné des exactions, déjà, contre les populations "blanches" du nord du Mali. Une milice songhaï  avait alors visé les Touaregs intégrés dans l'armée régulière, lors d'actions qualifiées de nettoyage ethnique. C'est aujourd'hui l'armée malienne et les populations noires qui s'en prennent aujourd'hui aux Touaregs, accusés à tort d'avoir ouvert la porte du Mali aux djihadistes qui s'y trouvaient déjà. Comme l'écrit Serge Sur, dans le dernier numéro de "Questions internationales", le Sahel est une "zone de confins" où se côtoient des populations disparates et parfois hostiles, une "zone de danger" où les djihadistes chassés d'Algérie ont trouvé refuge et où les frontières héritées du découpage colonial n'ont aucune réalité pour les populations nomades. Dans un numéro plus ancien (fin 2011) de l'excellente revue Hérodote, André Bourgeot, directeur de recherche au CNRS, explique lui comment s'est organisé le Sahelistan d'Aqmi, en plusieurs espaces spécialisés suivant les pays. "Le Niger est le pays où la prise d'otages est la plus fréquente. La Mauritanie est plutôt le sigèe d'attentats, d'attaques de caserne ou d'édifices diplomatiques. Et le septentrion malien ,divisé en deux blocs dirigés par des émirs concurrents, remplit trois fonctions différentes: la détention d'otages, le lieu d'exécution et la source d'approvisionnement en munition". A l'heure où l'armée française a pour objectif l'Adagh n Ifoghas, le sanctuaire d'Al Qaida au Maghreb islamique,  la situation n'a pas changé. André Bourgeot ajoute qu'Aqmi dispose d'une petite implantation locale, notamment au travers de mariages avec des femmes maures berabich et quelques cas isolés d'unions avec des femmes touaregues. Dans cet article qui s'intéresse à l'islam pratiqué dans la bande sahélienne qu'Aqmi veut transformer en Emirat de guerre, André Bourgeot rappelle aussi que l'islam des sociétés de pasteurs nomades sahariens a toujours fait preuve de tolérance et n'est jamais entré dans les querelles théologiques, qu'il soit soufi ou se réclamant d'autres tendances de l'école musulmane Malékite. Les salafistes se sont d'ailleurs empressés de détruire les mausolées des maîtres soufis à Tombouctou, comme ils l'avaient déjà fait en Somalie. Dans la revue Questions internationales, publiée par la Documentation française, Patrice Gourdin rappelle en effet que dans le vaste espace saharien, seuls quelques noyaux rigoristes existent dans le Hoggar, l'Aïr et le Damergou, régions influencées par la Senoussia, une confrérie d'inspiration wahhabite créée en 1835 en Cyrénaïque (l'est de la Libye). C'est la seule présence historique dans la région d'un fondamentalisme compatible avec celui des djihadistes d'Aqmi. Il en conclut que ce groupe exogène organisé en katibas toujours dirigées par des Algériens, ne peut agir dans la région, sans la passivité ou l'aval des Etats et des Touaregs. Et qu'en tout cas, aucune action contre Aqmi ne peut réussir sans la participation des hommes du désert. Le MNLA, le mouvement de libération de l'Azawad, un mouvement indépendantiste dominé par les hommes bleus, l'a d'ailleurs rappelé à la France. Questions internationales explique aussi que dans le chaos sahélien ouvert à tous les trafics, les groupes infra-étatiques entrent dans des alliances souvent fluctuantes, avec les Etats et entre eux. Le MNLA a d'ailleurs changé d'alliance en quelques mois. Ansar Dine aussi, en se divisant. Et l'Etat malien qui profitait des trafics du nord, avant d'être menacé jusque dans son coeur, à Bamako même, s'est retourné contre les trafiquants de drogue ou d'âme qu'il laissait opérer en toute impunité, voire pour quelque intérêt. Paris ferait bien de méditer toutes ses données dans sa façon de mener la guerre au nord du Mali.

"Le Sahel en crise" Questions internationales, numéro 58, novembre décembre 2012.

"Géopolitique du Sahara" Hérodote, numéro 142, 3e trimestre 2011.      

18:19 | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : sahel, mali, touareg, azawad, aqmi, france, hollande, franc, sahara, guerre | |  Facebook