18/11/2011

Après le tsunami arabe, le reflux?

Antoine Basbous, le fondateur et directeur de l'Observatoire des pays arabes à Paris était de passage à Genève le 17 novembre. Il vient de publier "le tsunami arabe", un livre faisant le point sur cet élan soudain des peuples arabes, avides de liberté au point de risquer leur vie pour renverser des régimes honnis. Antoine Basbous cite d'abord Alaa Al-Aswani, l'auteur égyptien de L'immeuble Yacoban, qui relève qu'en 14 siècles d'islam politique, les musulmans n'ont connu de bonne gouvernance que les 31 premières années. Suit une description des régimes renversés ou fortement secoués encore aujourd'hui. Et ce qui frappe, ce sont les points communs: la corruption clanique, le virus dynastique, la privatisation des républiques au profit du premier cercle, des chefs d'Etat qui ne partent pas à la fin de leur mandat (exception faite du Liban), des palais bunkers lourdement armés comme ceux du Libyen Kadhafi ou du Yémenite Saleh, des medias muselés, des partis uniques, la justice et la corruption qui se donnent la main pour protéger les puissants. L'auteur fait ensuite le portrait de ces peuples qui ont soif de liberté, et souligne le rôle des réseaux dans cette mutation. Al Jazira, la chaîne qatarie, le téléphone portable  et internet bien-sûr. Mais aussi, le soutien, notamment américain à l'activisme non violent de soutien à la bonne gouvernance.

tsuanmi.jpgSuivent de longs chapitres sur six peuples en quête d'avenir. Les pionniers ont été les Tunisiens. Antoine Basbous met en garde: bien que détestés et discrédités, les cadres de la police de Ben Ali sont toujours en place. On apprend dans ces lignes que Ben Ali aurait touché un salaire versé par Kadhafi, une révélation tirée du témoignage d'un cadre libyen repenti (La Tunisie jouait en effet le rôle de poumon économique de la Libye). L'auteur fait aussi état d'une tentative de suicide de Leila Trabelsi, la très insatiable femme du président, véritable régente de Carthage, en juillet dernier, près d'Abha, au coeur du désert saoudien. Et de sa séparation avec Ben Ali avant d'aller s'installer à Dubaï, récemment. Entre autres révélations du livre. Sur la Tunisie, toujours, on apprend que la délégation suisse à Tunis a subi des pressions du régime et a du renoncer à rencontrer des opposants. Antoine Basbous raconte également la contre-offensive des Benalistes qui ont libéré 11 000 détenus au lendemain de la chute de leur chef et 800 autres en avril pour semer le désordre.

 Dans le chapitre consacrée à l'Egypte, Antoine Basbous fait état de documents retrouvés par les jeunes révolutionnaires de la place Tarhir qui ont trouvé la preuve du mariage du mufti d'Al Jazira, Al Qardaoui, en 1997, à l'insu de sa famille avec une jeune égyptienne de 36 ans et un autre attestant des dix épouses du mufti de la République égyptienne alors que l'islam n'en autorise que quatre! Antoine Basbous décrit aussi une police du raïs totalement dépassée par les événements, qui se retrouve après trois jours d'émeutes, sans rations alimentaires et sans batteries pour ses talkies-walkies. Le fin connaisseur du monde arabe dévoile aussi dans le livre l'accord tacite ou négocié qui lie les Frères musulmans et l'armée. Dépassés, les militaires ont utilisé les Frères pour contrer les démocrates, ce qui expliquerait le renoncement des Frères à présenter un candidat à la présidentielle. Autre révélation du livre sur les islamistes égyptiens: la confrérie a installé depuis des mois des structures de justice parallèle religieuse sans la dévoiler avant 2011. On apprend encore avec crainte que les salafistes ont eux, ouvert plus d'une centaine de permanences depuis la fin de Moubarak. L'auteur pense que la révolution est détournée par l'armée. Washington aurait d'ores et déjà pris langue avec des généraux appelés à jouer les premiers rôles à l'avenir, comme Sami Hafez Enan, le chef d'état-major des armées. Au chapitre suivant, il fait une description hallucinante du système en place au Yémen, où la corruption est un mode de fonctionnement à tous les échelons et où le danger terroriste est omniprésent, laissant craindre une dérive à la somalienne. Les chapitres sur la Syrie, l'Arabie saoudite ou l'Iran pour finir sont tout aussi passionnants. La seule restriction à cet éloge serait le titre, même si l'auteur s'en explique. Car un tsunami dévaste tout. Or, l'auteur très réaliste, ne se laisse guère aller à l'enthousiasme benêt d'une partie de l'Occident devant ces révolutions. Et prévient qu'il y a des reflux (en égypte) et des dangers (en Libye ou au Yémen) après les grandes vagues populaires. Ne vaudrait-il pas mieux parler de la nouvelle vague arabe pour rester dans les métaphores marines?

Cette somme, un an ou presque après l'immolation d'un petit vendeur tunisien à Sidi Bouzid, le 17 décembre, vient en tout cas documenter utilement le printemps arabe et six peuples en quête d'avenir... Des révélations, du savoir, de la pédagogie et du recul d'analyse, que demander de plus à un livre? Ca va mieux en le disant, non?

"Le tsunami arabe" d'Antoine Basbous, aux éditions Fayard, 375 pages, novembre 2011.