26/12/2012

Un Sarkozy qu'il avait vu grand

imagesCA0UQLS1.jpgHenri Guaino aime les mots. Et la poésie "qu'on dit comme des prières". La plume de Nicolas Sarkozy n'a cependant pas toujours été comprise. Discours de Dakar, discours de Grenoble, bilan d'un quinquennat revisité à l'ambition d'un Républicain authentique, mais un peu déçu au fond: l'éminence grise a repris le chemin de la page blanche pour expliquer. Il le fait dans un dialogue avec son vieil instituteur (revisitant tout les temps forts d'une présidence) trop près de l'impérieuse nécessité d'argumenter point par point, pour être tout à fait vrai. On imagine pourtant très bien ce fils d'une femme de ménage, pétri par cette école de la République qui lui a donné le goût de la poésie, l'amour d'un peuple, d'une nation, d'un pays, reprendre le chemin des écoliers en hommage à son maître. Après ce hussard noir, l'inspirateur fut de Gaulle, l'homme qui a dit non au renoncement, qui a voulu la France du côté des vainqueurs, l'inventeur inspiré d'une France résistante plus grande qu'elle ne fut sans doute. Il fait l'ouverture du livre, comme on pose des fondations. 

Dès les premières pages, on retrouve l'anaphore de l'homme de discours." Vous souvenez-vous?", écrit et réécrit Guaino. Lui, se souvient. Et met en garde. Contre l'abaissement de l'Etat face aux féodalités, aux corporatismes, aux corps intermédiaires. Ces corps si étrangers à sa culture politique. Si nécessaires pourtant quand il s'agit de négocier le changement social. Pour lui, Hollande, c'est le retour aux petits arrangements de la IVe République, la gauche "Mollet" comme il l'appelle en référence au vieux chef de la SFIO. Puisse-t-il avoir tort pour le bien du pays. Homme de combat, Guaino ne passe rien à la gauche. Normal. Mais n'a-t-il pas trop passé à la droite? Car à la lecture du livre, on sent aussi ses déceptions, toutes les occasions manquées du pari qu'il a fait sur Sarkozy qu'il a voulu si grand.

L'hommage à Séguin, touchant, en fin d'ouvrage, vous situe le bonhomme. Il est de cette droite-là, Guaino: celle qui n'a pas oublié le peuple, qui en vient, qui n'a ni l'amour de l'argent, ni celui des côteries de la bourgeoisie. Après la défaite de son candidat, celui qu'il avait si bien paré de mots en 2007 - et dont on sent bien qu'il lui reproche des mots de trop en 2012 (sauf celui de frontière) - fait son bilan du Sarkozysme. "Avons-nous fait tout cela pour rien?", s'interroge le battu. "Non", dit-il aussitôt, car on verra plus tard que ce bilan vaut mieux que les haines qui se sont déchaînées. Voyons donc avec lui. Oui, Sarkozy a bougé les lignes. Mais il a divisé. Oui, il a réintégré les grands noms de la gauche dans l'héritage républicain de la droite. Tant mieux. Le Fouquet's, Guaino le met un peu facilement sur le compte d'une séparation qui a bouleversé le jeune président. Admettons. A-t-il pour autant renoncé à paraître, Nicolas 1er? Pas sûr. On a beaucoup reproché à Sarkozy et à Guaino donc, le discours de Dakar. Le porte-plume s'en explique. Sa phrase sur "l'homme africain qui ne serait pas entré dans l'histoire" était un écho à celle d'Aimé Césaire disant "Laissez entrer les peuples noirs sur la grande scène de l'Histoire". Il y a de la maladresse dans cette phrase. Elle serait passée inaperçue si cette histoire africaine était racontée comme le fait le grand historien Arnold Toynbee dans "La grande aventure de l'humanité", un livre qui dit l'histoire du monde sans eurocentrisme. Mais hélas, ce n'est pas cette histoire que l'on a appris. Malentendu. Puis vient un chapitre sur la dépolitisation du monde, celle d'une gauche démocrate, jugée anti-républicaine au fond. Que dirait-il d'un Michel Rocard? D'un Mendès France? D'un Séguin, même? Aussi attachés à l'Etat qu'à cette démocratie s'exprimant à tous les étages. Ce serait oublier que la politique, c'est le destin que se font les hommes, une tragédie, toujours, ajoute Guaino, volontaire par désespoir. Il y a en effet du moindre mal dans le bilan qu'il dresse du Sarkozysme. Cela aurait été pire sans lui, en France, en Europe, et surtout sans le G20. Le monde était au bord du précipice. Les Français avaient donc souscrit une assurance, au lieu d'élire un sauveur comme ils le croyaient. Et la laïcité, menacée elle aussi? L'écrivain nocturne regrette cette phrase du "curé supérieur à l'instituteur" et même la laicité positive, vite remisée aux oubliettes. En homme de droite, Henri Guaino dit ensuite sa détestation de l'esprit hérité de 68 qui n'a pas préparé la jeunesse au malheur d'une crise qui l'abîme. Mais le gaullisme l'avait-elle préparé à l'individualisme et à l'émancipation qui lui a redonné une place? Oui, Pompidou et Chaban y ont pensé. Mais ont-ils vraiment osé? Viient ensuite le chapitre sur l'OTAN, sur l'Europe et l'international. La défense européenne? "Au moins, nous aurons essayé", écrit Guaino. Le capitalisme contre la finance? Au moins, nous aurons essayé, pourrait-on écrire à sa place. Mais voilà, écrit Guaino, "nous n'étions pas seuls". Va pour la critique d'une gauche qui pense tout résoudre par la redistribution. Trop simple, en effet. Mais la résistance contre l'austérité de Sarkozy dont il parle, qu'est-elle devenue? "La France a subi les politiques des autres", ajoute-t-il. Et cela continue.

Fier, Henri Guaino l'est de tous ces combats du "vouloir" contre le "renoncement". Cela le rend sympathique. Car l'impuissance ne l'est pas. L'Union pour la Méditerranée, le Grand Paris, le Grand Emprunt, le Fonds stratégique d'investissement, les écoles de la second chance. Pas mal en effet sur le papier.  En homme honnête, il conviendra que tout n'a pas marché. En lecteur honnête, on ajoutera que tout n'était pas à jeter, qu'il y a même la réussite du Grand emprunt et qu'il faudrait bien reprendre quelques uns des autres chantiers. Au fond, la politique, c'est cela, conclut-il "semer sans savoir ce que l'on va récolter". La République est semeuse. Mais Marianne demeure une rebelle. 

Un mot enfin sur tout autre chose. Sur Henri, l'enfant devenu grand. Quand il parle du "devoir d'orgueil" d'une mère parfois trop rigide avec son fils, cela réveille quelque chose chez tout enfant de milieu modeste. Quand il cite le "Premier homme" d'Albert Camus, "un livre qui parlait de moi", on ressent sa sincérité. Quand il cite des vers d'Hugo, on pressent qu'il les sait par coeur. Ce Guaino est touchant, comme son attachement à ce président qu'il avait vu plus grand qu'il ne fut. En vrai gaulliste. 

"La nuit et le jour" Henri Guaino, septembre 2012, Editions Plon. 

12/04/2012

Cherchez la femme

imagesCAKWBYOB.jpgAprès avoir tiré le portrait du président, Catherine Nay, chroniqueuse sur Europe 1, fait le bilan du quinquennat dans son dernier livre. Un bilan que la journaliste ne trouve pas aussi nul que veut bien le dire le Parti socialiste. Le contraire aurait surpris. On attend donc avec impatience la démonstration. Près de 700 pages: le lecteur ne sera pas déçu. Sauf que le récit des épisodes connus et de quelques coulisses n'amène pas grand chose de neuf. Aux critiques du début du septennat, elle oppose un argument principal: c'est la faute à Cécilia. Aux embellies de la suite, elle a une explication: grâce à Carla. De crainte de passer pour un machiste, on n'osera pas dire à cette éminente consoeur: "en terme d'analyse politique, c'est un peu court Madame", mais on s'autorisera cependant à le penser tout haut. Ces "tourments" d'un président, si people, si psychologisants et si charmants, même s'ils ont sans doute eu leur influence sur le comportement du Chef de l'Etat français n'expliquent pas tout. Car Cécilia ou pas, le président de début de mandat n'avait pas pris la mesure du costume qu'il endossait. Et si le président s'est mis à écouter, ce n'est pas grâce aux berceuses de Carla  Bruni mais bien à cause d'une chute de popularité inédite durant la Ve République. Peut-être est-ce à cause de Cécilia qu'il a mangé au Fouquet's avec ses amis industriels. Mais est-ce cela le fait politique? Non, ce qui importe dans ce raout d'un soir d'élection, c'est qu'un candidat a fêté sa victoire avec ceux à qui l'Etat concèdera par la suite quelques contrats et avantages. Bouygues, à qui l'Elysée pensa même livrer le nucléaire française, comme le révèle Anne Lauvergeon dans son livre, Bolloré qui doit tant à la politique africaine de la France ou Lagardère dont les projets médias sont si dépendants des autorités de tutelle. Poussant (un peu) la porte du palais de l'Elysée, Catherine Nay y croise les Guéant, Guaino ou Emmanuelle Migon et raconte les rivalités, les sorties, les entrées. Parfait. Mais, curieusement, elle ne voit pas Patrick Buisson, l'ex rédac chef de Minute, venu l'extrême droite,  sans doute tapi dans l'ombre d'un couloir. L'auteur n'omet pas les discours clivants voire choquants sur l'homme africain, ou celui de Grenoble. Mais elle n'analyse pas la dérive droitière de l'UMP sous sa présidence, qui aura presque réussi à faire l'unité des centristes. C'est dire. Que le président Sarkozy ait enclenché un début de réforme des retraites, une réforme de l'université ou le service minimum des transports publics en cas de grève, personne ne le conteste. Que cela fasse de lui un des chefs d'Etat marquants del'Europe des années 2010 est moins sûr. Qu'il ait fait rebouger un pays, quasi immobile depuis 1988, peut-être. Mais à quel prix: une dette qui s'est envolée, aussi du fait de sa politique de cadeaux fiscaux ; 800 000 emplois industriels perdus et un chômage qui a augmenté ; une cohésion sociale en berne après les multiples mises en cause de l'identité des Français ; une politique étrangère de gribouille dont les aventures Kadhafi sont le meilleur exemple. Une fois sous la tente à Paris, une fois sous les bombes à Tripoli. Sur l'Europe, le président aura pris un peu d'ampleur, comme le dit Catherine Nay. Dont acte. Mais peut-on dire qu'il a transporté ses homologues? C'est moins sûr. Beaucoup d'observateurs attentifs pensent que l'Allemagne n'aura pas laché grand chose. Bref, ce Catherine Nay n'est pas aussi indispensable que son volume veut le laisser croire. Les livres sur Sarkozy ne manquent pas. Et tous, Dieu merci, ne cherchent pas la femme... Ça va mieux en disant, non?

"L'impétueux" par Catherine Nay, Grasset, mars 2012, 665 pages.

 

26/07/2011

Signé Chirac, signé Furax

jacques-chirac-deuxieme-tome-de-ses-memoires-image-486244-article-ajust_485.jpgSacré Chirac. Neuf avant après avoir été traité de vieux par Jospin, il sort le tome 2 de ses mémoires et fait preuve d'une énergie mordante qui doit le rajeunir un peu. C'est signé Chirac ou plutôt Furax. Voilà le vieillard cacochyme qui règle ses comptes avec l'actuel président de la République. Et le papy en goguette sur ses terres de Corrèze de dire et redire qu'il votera pour le socialiste Hollande plutôt que pour le candidat de son camp. Sarkozy? «Nerveux, impétueux, débordant d’ambition, ne doutant de rien et surtout pas de lui-même. » Le portrait acide de l’actuel locataire de l'Elysée, c’est Jacques Chiracqui le signe dans le deuxième tome de ses Mémoires consacrées à ses douze ans de mandat présidentiel. Dérogeant à la règle qu’il s’était fixée de ne pas critiquer son successeur, l’ex-président ne rate pas son ancien ministre. Reconnaissant à Nicolas Sarkozy des qualités, une ambition «au point de composer son cabinet ministériel» avant d’être nommé, il constate au final: «Nous ne partageons pas la même vision de la France. »

«Trop de zones d’ombre et de malentendus subsistent», constate Chiracalors qu’il examinait une possible nomination du jeune loup à Matignon après sa réélection de 2002. Il se fait d’ailleurs plus précis encore et attribue la sortie dans la presse de l’affaire des biens de son épouse Bernadette, au ministre du Budget Nicolas Sarkozy, qui fit campagne contre lui aux côtés d’Edouard Balladur à l’élection de 1995. «Visant ma belle-famille et moi-même par voie de conséquence, elle n’avait pas d’autre objectif que de salir la réputation d’un concurrent. » Chiracpoursuit: «Les attaques lancées contre Alain Juppé, peu après son arrivée à Matignon, ne devaient rien au hasard, elles non plus. Puis ce fut à mon tour d’être pris pour cible. »

Parmi les mauvais souvenirs, le fin connaisseur des Arts premiers, pour qui la création du Musée du quai Branly fut «l’une des grandes joies de ma vie», se rappelle la sortie sarkozyenne sur le Japon: «J’ai feint de ne pas me sentir visé lorsque Nicolas Sarkozy a cru bon d’ironiser sur les amateurs de combats de Sumos et de dénigrer le Japon, deux de mes passions, comme il ne l’ignore pas. Je me suis dit en l’apprenant que nous n’avions pas les mêmes goûts, ni la même culture. »

Le 6   mai 2007, Nicolas Sarkozy est élu président de la République. «Nous sommes réunis à l’Elysée avec Bernadette et de proches conseillers…, écrit Chirac, pour entendre la première déclaration du futur chef de l’Etat. Chacun de nous écoute avec la plus grande attention chaque phrase, chaque mot qu’il prononce, guettant secrètement le moment où il citera sans doute le nom de celui auquel il s’apprête à succéder, ou même le remerciera du soutien qu’il lui a apporté. Mais ce moment ne viendra jamais… Au fond de moi, je suis touché, et je sais désormais à quoi m’en tenir. »

A part pour Lionel Jospin, décrit comme froid et calculateur, ou Giscard, le vieil ennemi, Chirac n’a pas de mots plus durs que pour le président actuel. S’invitant ainsi dans la campagne de 2012, Chiracrègle quelques comptes. Désormais, c’est le candidat Sarkozy qui sait à quoi s’en tenir. Ça va mieux en le lisant, non?

"Le temps présidentiel" mémoires 2 par Jacques Chirac, Nil éditions, 2011.