03/08/2011

Le 89 arabe fait parler

89 arabe.jpgBenjamin Stora, Edwy Plenel:ça, c'est une affiche d'édition. Pour parler du 89 arabe en plus. Les deux compères (ils se connaissent et ont eu des engagements passés en commun) devisent donc aimablement autour des révolutions qui agitent des pays du Maghreb et du Machrek. Les deux hommes ont lu, réfléchissent. On est sûr d'avoir du grain à moudre, en somme. Dommage quand même qu'il faille arriver à la fin de la lecture pour que des avis divergents apparaissent. En l'occurence sur l'intervention française en Libye. Le débat démocratique, c'est d'abord la contradiction, l'échange de points de vue divergents, non? Les livres d'entretien ne sont pas ma littérature préférée. Rarement profonds, souvent vite faits, ils vous laissent sur votre faim. A moins d'opposer deux conceptions du monde. Ce n'est pas le cas ici. Cependant, celui-là peut retenir l'attention. Pourquoi? D'abord parce que Plenel a l'honnêteté de dire qu'il n'est pas un spécialiste du monde arabe et que Stora ne s'intitule qu'historien du maghreb, avec une profondeur algérienne en plus, restant plus modestement observateur quand il parle de la péninsule arabique ou de la Syrie... Pour cette raison, il vaut mieux lire d'autres livres sur la question pour l'aborder. Et lire celui-ci ensuite, car il offre plusieurs perspectives originales. La première est celle d'une période coloniale et d'indépendances confisquées qui serait en train d'être soldées à la faveur de ces événements imprévisibles. C'est une des thèses du livre. Cela n'étonnera pas ceux qui savent l'intérêt et l'engagement intellectuel dans la lutte anticoloniale des deux hommes. Un autre point de vue des auteurs est que les spécialistes de l'islamisme auraient biaisé notre regard sur les sociétés arabes. C'est oublier les analyses fines et largement diffusées après le 11 septembre sur les différents courants de l'islam: du wahhabisme (avec deux h, Edwy!) jusqu'aux confréries soufies, des salafistes au tabligh, piétistes très présents sur le terrain social, des habbachis libanais ou syriens aux mourides sénégalais ou mauritaniens... Plus globalement, les auteurs oublient de souligner le péché originel de l'islamisme: il ne conçoit pas (encore) une séparation du politique et du religieux. Dans beaucoup d'esprit, et pas seulement des plus radicaux, le gouvernement de la Cité doit s'inspirer du gouvernement de Dieu; d'où l'origine coranique du droit musulman, augmenté des haddits, la charia. Ces deux auteurs, hommes de gauche, font-ils preuve d'angélisme concernant l'islamisme comme la gauche le fit sur les questions de sécurité? Peut-être pas. Mais récuser ainsi les "spécialistes" du terrorisme ne fait pas disparaître pour autant la réalité du combat d'une frange de militants islamistes. L'autre thèse est que ces révolutions n'ont pas eu d'avant-garde et seraient donc profondément démocratiques. Faux. En Algérie, en Tunisie, en Egypte, mais aussi au Yémen des militants démocratiques sont allés se former auprès de "révolutionnaires européens de 1989", en Serbie notamment, pour mettre au point des techniques de résistance passive, de révolte pacifique. L'emblème de ces mouvements de jeunes (le poing) copie d'ailleurs celui des jeunes Serbes d'Otpor. Démocratique, oui. Mais l'apparent consensus des premiers mois se fissure et fait réapparaître des fractures, notamment entre islamistes (je rappelle que cela ne veut pas dire radical) et mouvements de jeunes. Et en Tunisie comme en Egypte, l'essentiel de l'appareil d'Etat reste en place ou a repris la main. La révolution n'est pas terminée, cependant. Wait and see. Les auteurs affirment aussi l'absence de dissidences façon bloc de l'est. Tiens donc. Beaucoup d'intellectuels arabes, et ils en citent quelques uns, ont pourtant payé de leur liberté quand ce n'était pas de leur vie leur critique de régimes autoritaires et corrompus. Un passage du livre évoque aussi WikiLeaks dont les auteurs estiment que l'influence ou la portée a été importante. Selon des observateurs sur le terrain, les sites d'opposants sur Facebook ont joué un rôle plus important sur le peuple et les jeunes, WikiLeaks restant l'affaire d'une élite. Enfin, ce monde arabe renouant avec l'exigence démocratique nous vaut un couplet bien connu du journaliste de Mediapart (le seul media qu'il cite, alors que d'autres ont du sortir eux aussi quelques bons papiers sur ces révolutions...) sur la France.Du livre, on retiendra pour finir la mise en perspective historique de ces révolutions en cours, avec ses prémices en Algérie ou en Tunisie dans les années 80, ses freins (le soutien des ex-colonisateurs aux régimes en place par souci d'écarter les islamistes, notamment ou l'éradication des partis communistes dans la période post-indépendance). A lire, pour toutes ces raisons, avec ces quelques réserves... Ca va mieux en le disant, non?

Par honnêteté, j'ajoute à cette critique que je connais professionnellement Edwy Plenel.

"Le 89 arabe, réflexions sur les révolutions en cours" Benjamin Stora, Edwy Plenel, collection "Un ordre d'idées" chez Stock, juin 2011.

 

   

 

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