10/01/2012

Les oulémas, pro ou anti Assad?

syrie.jpgQue pensent les oulémas de la révolution syrienne? A cette question, la réponse qui vient spontanément est simple. Quel intérêt auraient des oulémas sunnites à soutenir un pouvoir détenu par une minorité alaouite, c'est à dire chiite, dont l'idéologie est en outre baassiste, une forme de social-nationaliste arabe laïc? La réalité, cependant, est plus compliquée. Comme le montre le livre de Thomas Pierret, issu de sa thèse de doctorat sur l'islam de Syrie face au Baas, une partie de l'élite cléricale urbaine de Syrie, a trouvé un modus vivendi avec le régime.

Elle a fait patiemment son nid, en organisant le service d'éducation, le social et le religieux, en se tenant - la plupart du temps et pour la plupart des groupes - à l'abri de la politique, mais pas des affaires. A Damas et Alep, le régime a des relais et des soutiens chez les oulémas. Lors du soulèvement de mars, d'autres religieux influents ont pris fait et cause pour l'insurrection. Quand le grand mufti Hassun de Damas dénonçait la fitna (discorde) dès les premiers jours du soulèvement, les oulémas des principaux foyers d'insurrection, rapidement assiégés par l'armée, soutenaient les manifestants. L'une des toutes premières manifestations est ainsi partie de la mosquée des Omeyyades à Damas, après le sermon de l'ouléma al-Buti, pourtant proche du pouvoir, qui déligitimait aussitôt le mouvement à la télévision, de crainte de perdre son rôle central dans l'islam syrien. Pendant ce temps, beaucoup d'autres oulémas s'abstenaient de prendre position, en attendant de voir comment les choses allaient tourner. 

Cette révolte levée par le "souffle" du printemps arabe est intervenue en Syrie alors que le régime avait pris des mesures ressenties comme hostiles par les oulémas: interdiction des signes religieux, fermeture les salles de prière des centres commerciaux ou réouverture aux hommes des jardins réservés aux femmes.  En 2010, d'ailleurs, pour la première fois depuis le début de sa présidence, Bachar el-Assad n'avait pas organisé la rupture du jeun du ramadam, en l'hommeur des religieux. Autant dire que les relations s'étaient tendues entre le pouvoir et les autorités musulmanes sunnites du pays. Depuis l'insurrection, Damas a pris des mesures exactement inverses: interdiction d'un casino ouvert récemment à Damas, réintégration des enseignantes portant le niqab, lancement d'une chaîne satellitaire islamiste. On mesure ainsi l'opportuniste du pouvoir, instrumentalisant la question religieuse, au gré de ses "besoins" politiques.

Remontant le temps, Thomas Pierret raconte aussi la défaite des salafistes face à l'islam traditionnel et respecté de Syrie. Il explique aussi dans ce livre que l'insurrection islamiste des années 80 n'a pas été à l'initiative des Frères, comme on le lit souvent. Ceux-ci ne rejoindront le mouvement qu'en mai 80 et n'étaient pas militairement préparés à une action violente. C'est l'Avant-garde combattante, de Marwan Hadid, un Frère dissident qui est à l'initiative d'opérations armées comme le massacre de 85 cadets alaouites de l'école d'artillerie d'Alep, par exemple. Après une tentative de conciliation avec la confrérie d'origine égyptienne et la libération de 500 détenus, la tentative d'attentat contre le président Hafez el-Assad, le père de Bachar, va changer la donne. La représsion va frapper avec le massacre de centaines de détenus islamistes dans la prison de Palmyre, et dans les villes du nord en 1980. Puis en 1982, par le massacre d'Hama (30 000 morts) en point d'orgue de cette séquence historique. De nombreux cadres de la confrérie et d'autres groupes musulmans seront ainsi contraints de s'exiler durant ces années. On en retrouve beaucoup dans l'opposition extérieure au pays, aujourd'hui. Durant toutes ces années, le régime a toujours ciblé les oulémas qui peuvent lui nuire. Comme les héritiers du cheifk Hannabaka dans les années 2000, qui contrôlent les mosquées du Midan. Mais le clan des alaouites va aussi savoir donner plus ou moins de marge de manoeuvre à telle ou telle école. Ce qui explique par exemple les relations ambigues et changeantes du pouvoir avec la Jamaat Zayd, très implantée dans les milieux lettrés de Damas.

Pour tous les lecteurs qui voudraient entrer dans le détail passionnant, mais parfois difficile, de ces relations entre le Baas et l'islam en Syrie, la lecture du livre de Thomas Pierret est essentielle. Il faut parfois s'accrocher, mais cela vaut le coup. Ca va mieux en le disant, non? 

"Baas et islam en Syrie, la dynastie Assad face aux oulémas" par Thomas Pierret, Editions Puf, collection Proche Orient, 323 pages.

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31/05/2011

Les clés du monde arabe

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Précises, argumentées, documentées, les synthèses de Mathieu Guidère, ancien professeur de veille stratégique à l'université de Genève, sur la situation des vingt-deux pays de la Ligue arabe, donnent des clés pour comprendre le printemps arabe. A propos, une précision: ce terme de printemps ne fait pas partie de l'imaginaire bédouin qui ne connaît que deux saisons, l'été et l'hiver. C'est ce décalage, parfois abyssal, entre une approche occidentale et la réalité arabe dont Mathieu Guidère fait son miel. Agrégé d'arabe, professeur d'islamologie, ancien directeur de recherche à l'école militaire Saint-Cyr, il multiplie les approches historiques et linguistiques afin de caractériser la diversité arabe, et donner pour chaque pays, une clé d'entrée. En nous mettant en garde contre des visions trop occidento-centristes des mouvements qui agitent ces sociétés. "Toutes les tentatives de démocratisation forcée et/ou soutenues par le Nord ont échoué, conduisant au renforcement du communautarisme et/ou de l'islamisme. En ces premiers mois de 2011, le peuples arabes se retrouvent confrontés, une fois l'euphorie passée, à la dure réalité des rapports de forces habituels", écrit-il en fin d'ouvrage. 

Parmi les thèses peu visitées du livre, on apprend que la révolution 2.0, celle qui s'est propagée sur internet et les réseaux sociaux, a largement été le fait de jeunes islamistes et non des seuls représentants d'une jeunesse occidentalisée et pro-démocratique. Il ajoute que trois forces travaillent les sociétés arabes: l'armée, la tribu et la mosquée. "Ces trois lieux de pouvoir et d'expression d'allégeance, représentent aujourd'hui les forces réelles et agissantes au Maghreb comme au Machrek", écrit-il. Suivent des explications très convaincantes. On trouve d'ailleurs à la fin du livre, un courageux exercice de prospective pour quelques-uns des pays actuellement en proie à des contestations. L'essentiel des pages est cependant consacré  au présent et au passé des pays arabes, à chaque fois chapitrés avec la clé qui fait leur spécificité: la clé militaire pour l'Algérie et l'Egypte, tribale pour la Libye ou le Yémen, wahhabite pour l'Arabie saoudite, oligarchique pour les Emirats, ethno-religieuse pour l'Irak, chiite pour le Liban, soufie pour le Soudan etc. 

A ranger parmi les usuels en bibliothèque, car il s'agit d'un tour d'horizon, à la fois clair et précis... Ca va mieux en le disant, non?

 "Le choc des révolutions arabes" par Mathieu Guidère, éditions Autrement, 210 pages, 2011.

27/05/2011

Images sanglantes de Syrie

Fermée aux journalistes, la Syrie d'Assad réprime dans le sang à l'abri des regards. Ou presque. Quelques images, de qualité médiocre, prises avec des téléphones portables, nous sont parvenues. Mais vendredi, Amnesty international a mis en ligne des vidéos numériques qui ont été prises par des Syriens, et sorties du pays. La thèse gouvernementale, voulant faire passer les manifestants pacifistes pour des groupes terroristes armés tombe. Ce samedi, à Genève, une marche partira du palais des Nations à 14h en solidarité avec le peuple syrien. Pour ceux qui voudraient mieux comprendre la nature du régime de Bachar el-Assad, au pouvoir depuis bientôt onze ans, et la grande diversité de la mosaïque syrienne, il faut lire l'excellent livre de Caroline Donati, "L'exception syrienne" publiée en 2009. Celle-ci explique notamment qu'à la mort d'Hafez, le père de l'actuel président, Bachar el-Assad, les forces militaires et sécuritaires ont pris l'ascendant sur le parti et la présidence. Elles demeurent cependant l'instrument du clan Assad et des Alaouites au pouvoir. Et cela n'exonère en rien la responsabilité du président Bachar el-Assad dans les massacres qui ont fait déjà mille morts à travers le pays dont un tiers dans la seule ville de Deraa.  

"L'exception syrienne, entre modernisation et résistance" par Caroline Donati, La Découverte, 2009, 354 pages.

 

16:36 Publié dans actualité | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : syrie, amnesty international, bachar el assad, livre, donati | |  Facebook