08/11/2011

Au souk du salafisme

salafi.jpgLe Salafisme, c'est le souk. Dans ce grand bazar de l'islamisme, on trouve de tout. Avec Samir Amghar, pétri de sociologie classique comme guide dans ses étals orientaux, on y voit un peu plus clair. L'universitaire, docteur à la prestigieuse école des hautes études sise boulevard Raspail à Paris, ne s'est pas contenté de lire pour établir sa typologie du salafisme, en trois grands courants. Il a aussi mené de nombreux entretiens avec des salafistes en France, en Belgique, au Canada et aux États-unis pour connaître leurs motivations et leurs valeurs.

Tout d'abord, le salafisme qui est un fondamentalisme musulman, est décrit par le chercheur comme un mode de socialisation sectaire par cooptation, en rupture avec le reste de la société et ses valeurs, y compris avec les courants dominants de l'islam. Il plaît parce qu'il est à la fois simple et exigeant, qu'il offre une "famille" à des populations en quête d'une identité positive, souvent stigmatisée et dénigrée par leur société d'accueil. "Devenir salafiste semble être un moyen de résister  au sentiment d'échec social et de conjuration d'une image négative renvoyée par les autres", écrit notamment Samir Amghar. En d'autres termes, "porter le qamis et se laisser pousser la barbe permet de se distinguer des jeunes portant jeans et casquettes" Cette identité choisie de "vrais musulmans", qui impose le respect au sein de la communauté, contraste avec l'image dévalorisée du beur de banlieue. Il s'oppose aussi à l'islam des parents, souvent empreint de pratiques et de cultes rejetés par les islamistes, et notamment le culte des saints. Il critique aussi les Frères musulmans, le Tabligh, accusés d'avoir perdu leur force originelle à force de compromis avec la puissance politique. Son évolution récente porte cependant l'auteur à un certain optimisme. Il constate en effet qu'au fil des générations, son radicalisme et son sectarisme s'effritent au contact d'une société ouverte. Tout en restant orthodoxe, il s'institutionnalise. Ce courant qui veut revenir à l'islam originel, progresse en Occident, note l'auteur, alors que ses concurrents islamistes, et notamment les Frères musulmans et le mouvement quiétiste d'origine pakistanaise, le Tabligh, ont tendance à reculer.

Samir Amghar définit trois familles salafistes très différentes les unes des autres, ce qui explique les confusions fréquentes suscitées par l'évocation du salafisme dans la presse occidentale. Le premier courant salafiste est quiétiste. Il s'interdit toute intervention dans le champ politique et veut incarner un prosélytisme du vrai, du pur engagement musulman, au service de la grandeur d'Allah, au quotidien. Le Salafi doit ainsi avoir une pratique rigoureuse et sans tâche de l'islam et de ses cinq piliers. "Pas de foi sans pratique, pas de foi sans enseignement religieux". Ainsi, bon nombre d'entre eux font-ils des études théologiques, essentiellement dans la péninsule arabique et particulièrement en Arabie Saoudite pour ensuite diffuser un enseignement basique, simple mais efficace, dans les quartiers.

Le second courant est politique. "Alors que les salafistes quiétistes expriment leur opposition à l'Occident par l'indifférence politique et le refus d'intégration sociale, les salafistes politiques souhaitent à la fois se retirer du monde et le rebâtir sur des principes et le modèle islamique". Ils exigent ainsi pour leurs frères de pouvoir vivre dans le monde occidental selon leurs règles pour construire leur société sur des principes communautaires. On reconnaît ici tous ces "militants" qui souhaitent imposer des horaires spéciaux pour les femmes à la piscine, des menus halal ou la possibilité de porter le voile. Leur action tient de la communication ou de l'agit prop. Ils veulent atteindre leur but par des modes légaux et non-violents. Nicolas Blancho, le président du Conseil central islamique de Suisse fait partie de ce courant. Il appelle à la création d'écoles privées islamiques et pèse en lobbyiste sur les politiques fédérales. Alors que chez les quiétistes, la perspective de retourner dans un pays de culture musulmane est un but, chez les politiques, on peut quitter un régime hostile en terre musulmane pour s'établir dans un pays démocratique qui autorise une vie communautaire.

Enfin, le troisième courant est le courant révolutionnaire. Ces salafistes-là se considèrent comme des combattants luttant pour l'instauration d'un Etat islamiste. La figure de ce courant est le moujahid, le militant terroriste d'al qaida, des réseaux talibans afghans ou pakistanais. Son noyau dur est constitué d'anciens combattants de la guerre d'Afghanistan, ceux qu'on appelle d'ailleurs "les Afghans", fussent-il saoudiens, yéménites ou tunisiens... Ce courant est aussi porteur d'une forte imprégnation du combat anticolonialiste et de l'exaltation d'un combat "saint" contre les infidèles et les koufirs (mécréants). Ces membres ne se considèrent pas comme des justes mais comme des purs, prêts à passer du statut de moudjahidin à celui de shahid, le martyr. En conclusion de son ouvrage, Samir Amghar note que cette tendance très influencée par les Saoudiens et les écoles hanbaliste et wahhabite constitue une multinationale de l'islam comme les Frères musulmans, et qu'elle est en cours de désectarisation dans bien des pays. Ca va mieux en le disant, non?

 

"Le salafisme d'aujourd'hui, mouvements sectaires en Occident" par Samir Amghar aux éditions Michalon, 280 pages, 2011.