25/08/2011

Autopsie de la Libye

AW10UWLCAX68Y2ICA66JJAJCA95C8IFCA7XTVYNCA46WBOTCAQ7OZ5SCAVLF603CA3A028QCAFFD20TCA8MX7OBCA91NYRGCAQWJEI1CAE8HTD0CAPYWHE5CAYII16SCAYO5EYKCAZIJCJ5CAJZCYBRCA96KCNS.jpgIl y a des diplomates comme ça. La plupart, ose-t-on espérer. Leur mission dans un pays étranger ne se conçoit pas sans un patient exercice de curiosité. Ils apprennent à aimer le pays où ils se trouvent en résidence. Ils apprennent aussi à le connaître de fond en combles. En intitulant "Au coeur de la Libye de Kadhafi", la synthèse qui n'existait pas sur ce pays, Patrick Haimzadeh diplomate en poste durant trois ans à Tripoli montre qu'il a la Libye au coeur, irréductible à la seule figure de Kadhafi. Mais pourquoi donc consacrer un livre à cette Libye de Kadhafi, alors que son régime s'effondre? Sa rédaction récente prend en effet en compte l'insurrection lancée de Benghazi en février dernier. D'abord, parce que le long règne de Kadhafi, dont les séquences ne furent pas toutes stériles comme on le découvre par le détail, c'est deux tiers de la vie du jeune Etat. Autant dire que l'histoire de la Libye qui s'écrira demain se dessine déjà en creux au fil de celle d'aujourd'hui et même d'hier. La rivalité et l'influence de la Tripolitaine et de la Cyrénaïque se forme dès l'antiquité et au fil des siècles. La rente pétrolière (92% des revenus du pays) de l'Etat distributeur et clientéliste de Kadhafi se renégocie aujourd'hui avec les firmes internationales et les États. Ainsi que le jeu des tribus et des parties du pays dont Kadhafi a usé pour installer son pouvoir, réprimant parfois, écartant aussi du pouvoir et de ses prébandes, les régions où ethnies qui n'avaient pas fait allégeance. La révolte libyenne est ainsi partie de Cyrénaïque, coupable de n'être pas aux ordres et délaissée par Kadhafi. Mais l'assaut de Tripoli est partie du Djebel Nefoussa berbère. Autant dire que les négocations de l'après-Kadhafi seront aussi compliquées que l'équilibre et le fonctionnement des "structures" du pouvoir mises en place par le Guide pour mieux diriger en parfait autocrate. Car Kadahfi est plus qu'un dirigeant fantasque. Et le livre de Patrick Haimzadeh le montre bien. D'ailleurs, peut-on rester au pouvoir 42 ans sans rien comprendre à la population de son pays? Non, Kadhafi a d'abord compris les aspirations de son peuple, dans sa formule révolutionnaire des débuts, à la fois nasserienne, socialiste et panarabe mitigée d'islam soufi. Il a ensuite empêchéà tout contre-pouvoir ou corps intermédiaire de s'installer au nom du "gouvernement du peuple pour le peuple et par le peuple". L'usine à gaz des leviers de la Jamahiriya libyenne laisserait pantois plus d'un politologue chevronné. Sauf que cette tuyauterie originale n'aura finalement servi que le dessein d'un homme, d'une famille, d'un clan, de ses fidèles et de ses tribus vassales tandis que l'appareil sécuritaire était la vraie colonne vertébrale du régime. Autre aspect intéressant du bouquin: comment Kadahfi utilise l'immigration pour rétribuer et vassaliser les toubous, ethnie qui s'est spécialisée dans ce "commerce", comment il a usé aussi de cette arme vis-à-vis des pays européens. Comment il change tout le temps les repères de son peuple pour provoquer sa déstabilisation et sa sidération. "Tout changer pour que rien ne change". Mais cela ne met pas à l'abri d'une chute tout aussi brutale. L'ouvrage se conclut sur les spécificité des villes de Libye, leur mosaïque imbriquée de tribus, d'appétits et de spécificités. Sans cette grille de lecture, impossible de comprendre ce qui s'est passée jusqu'à l'assaut de Tripoli. Autant dire que la lecture de l'ouvrage est essentiel pour comprendre ce pays, qui est à la fois un des plus grands d'Afrique, un des moins peuplés et un des plus urbanisés. Ça va mieux en le disant, non?

"Au coeur de la Libye de Kadhafi" Patrick Haimzadeh, JC Lattes, 2011, 181 pages.