26/02/2014

L'islamisme mondialisé des Frères musulmans

freres musulmans,égypte,tunisie,ramadan,gaza,ennhada,calilfat,antisémitisme,israël,confrérie,hassan al-banna,michael prazanDepuis 2011, ils font l'actualité des révolutions arabes. Ils sont arrivés au pouvoir en Egypte et en Tunisie après avoir pris le pouvoir à Gaza. Ils se battent en Syrie contre Bachar-el-Assad. Les Frères musulmans ont certes été délogés au Caire depuis. Et Ennahda a passé un compromis avec d'autres forces politiques à Tunis. Mais les Frères à leur apogée durant cette période avant de subir des revers sont incontestablement les acteurs majeurs du dernier printemps arabe. Qui sont-ils? Michaël Prazan a enquêté. Et les a rencontrés sur tous les terrains.

La Confrérie est née en 1928 à Ismaïlia, fondée par un enseignant Hassan el-Banna qui a recruté ses premiers disciples, une poignée, parmi les ouvriers exploités du Canal de Suez. En 1933, la société comprend 40 000 militants. La découverte d'el-Banna, c'est que "l'islam peut être un mode de vie" et que "l'éducation est le meilleur outil pour l'installer". En 1938, Hassan el-Banna crée  aussi "L'appareil secret", une milice djihadiste de 1000 à 2000 membres initiés aux techniques de combat. La structure des FM est calquée sur celles des partis fascistes européens de l'époque. L'une de ses devises est "Action, obéissance et silence" proche du "Croire, obéir et combattre" des fascistes italiens.

En 1936, la confrérie édite son programme en 50 points. Elle dessine les contours d'une théocratie gouvernée par la charia, un régime répressif contrôlé par une police des moeurs. Objectif ultime: la restauration du califat. En Egypte, durant la Deuxième Guerre Mondiale, les Frères se montrent favorables aux nazis et ils assassinent le premier ministre Admed Maher Pacha, parce qu'il avait déclaré la guerre aux forces de l'Axe, les alliés du IIIe Reich. Au sortir de la guerre, ils multiplient les attentats.  La Confrérie est dissoute et les Frères entrent en clandestinité. En février 1949, Hassan el Banna tombe sous les balles de la police secrète égyptienne. Et la confrérie se choisit une guidance plus orthodoxe, celle de Sayed Qutb, un théologien qui sent le souffre. 

Pour Gamal al-Banna, le frère du fondateur, rencontré par l'auteur, l'ambition politique de la Confrèrie naît à cette époque d'un pacte passé avec Nasser qui fut membre de la Confrérie. La moitié du conseil révolutionnaire des Officiers libres est ainsi constituée de Frères. Sayyid Qutb est la fois une des références souvent citée par les Frères, et la source d'inspiration d'Al Qaida. Un séjour au Etats-Unis et la naissance d'Israël en 1948 fondent chez lui une double haine des Américains et des juifs. Au début des années 50, il rédige un livre intitulé "A l'ombre du Coran".  Son thème principal: la charia, la loi islamique. Il qualifie l'Occident de jahilite (dans l'ignorance et la perdition) qu'il s'agit de sauver et de ramener dans la voie de l'islam. Il est très influencé par Abul Ala Mawdudi, qui vit aux Indes britanniques et sera le premier à souhaiter la création d'une avant-garde révolutionnaire qui doit pratiquer le djihad contre les régimes impurs pour établir l'Etat islamique.

Qutb légitime lui aussi le grand djihad offensif. En 1965, Qutb est arrêté et traduit devant un tribunal militaire pour complot contre l'Etat. En 1966, il est exécuté par pendaison sous Nasser. L'émotion est immense dans le monde musulman. Après Nasser, les Frères égyptiens firent alliance avec Sadate contre les communistes. Puis le vent tourna à nouveau et après la défaite de la guerre du Kippour, les Frères contestèrent le raïs par le biais de leurs organisations de jeunesse et la Gamma al-islamiya, qui s'installa dans toutes les universités. L'actuel bureau de la guidance est constitué de membres issu de cette période et des rangs de la Gamma al-islamiya. C'est aussi le cas du Dr Ayman al-Zawahiri, actuel leader l'Al Qaida.

Le fondateur méconnu d'Al Qaida, Avdullah Azzam était lui aussi un membre reconnu de la Confrérie. Il a d'ailleurs compté sur l'aide financière de la Confrérie avant de tomber sur  le fils d'un riche saoudien qui s'appelait Ben Laden. "Que les Frères musulmans aient engendré Al Qaida ne fait aucun doute", écrit même Michaël Prazan. Mais il ajoute que "leur stratégie est différente. La confrérie ne croit pas en une élite combattante qui fera basculer le monde".  

Dans les années 50, apparaît la figure de Saïd Ramadan. Le gendre de Hassan al-Banna arrive à Munich en 1958. Il se voit confier le projet de construction d'une mosquée imaginée par d'anciens nazis d'une SS musulmane soutenu par le Comité américain pour la libération. Car les minorités musulmanes d'URSS apparaissait comme une possible 5e colonne contre les communistes en pleine guerre froide. Ramadan est passé par la Jordanie pour développer la branche palestinienne de la Confrérie qui deviendra le Hamas. Il rencontrera le président Eisenhower en 1953 et repartira avec le pactole.En 1958, il soutient une thèse à l'université de Cologne sur la charia. Puis, il s'installe à Genève. Dans les années 2000, les Etats-Unis renoueront avec cette politique de soutien aux Frères. A Genève, on connaît aujourd'hui son fils Hani, tandis que Tariq qui n'est pas frériste, en serait "l'idiot utile", écrit Micheal Prazan.

Grâce à la mosquée de Münich qui ouvre en 1973, les Frères musulmans ont un pied en Europe et Genève va jouer un rôle important dans cette implantation. Ramadan crée le centre islamique de Genève en 1961. Il se lie d'amitié avec le banquier suisse nazi François Genaud,, financier des combattants palestiniens et du FLN algérien. En 1977, c'est à Lugano en Suisse, qu'une réunion se tient pour étendre le réseau des Frères dans le monde occidental. Youssef al-Qaradawi, le futur prédicateur d'Al Jazeera, y assiste. De nouveaux centres vont ensuite être ouverts en nombre aux Etats-Unis.

Jusqu'en 2010, la Confrérie est dirigée par Mohammed Medhi Akef, qui déclare diriger depuis Le Caire "l'islam  partout dans le monde". Khairat al-Sahter, richissime égyptien, lui succède et donne un tour plus politique à l'organisation. Sa candidature à la présidentielle égyptienne sera retoquée. Et il sera remplacé par Mohamed Morsi, bientôt élu. Non sans amertume.

Pour Michaël Prazan, la distinction des "islamologues bon teint" entre gentils Frères et méchants salafistes est simpliste. Les Frèers sont "des partisans de la méthode salafiste" et les Salafistes ont le même corpus doctrinal que la Confrérie", écrit-il. Les Frères ont une stratégie à long terme et n'épousent pas la stratégie de la violence quand les Salafistes font le contraire. Pour le journaliste,"les militants de base sont cependant des gens admirables. Ils reversent de 6  à 10% de leur salaire à la Confrérie et sont prêts à sacrifier famille et vie professionnelle à la cause.

Leurs institutions sociales et sanitaires sont richement dotées par les monarchies du Golfe et surtout par le Qatar. Car les Frères ont une triple identité religieuse, politique et caritative (le Secours islamique international IRW a été créé par des Frères). Dans ce domaine, ses membres ont souvent suppléé les carences de l'Etat. Parmi les administrateurs de l'IRW, certains sont en liens avec des djihadistes. Et a reçu des dons de Human concern, financée par l'Arabie Saoudite et la famille ben Laden. Le 15 septembre 2001, quatre jours après les attentats sur le sol américain, le ministère public de la Confédération ouvrait une enquête sur la filière de l'argent des attentats. Elle remonte à la banque al Taqwa. Ella été fondée par l'Egyptien Youssef Nada, un activiste de premier plan des Frères musulmans à Lugano en 1988. En 2005, après trois ans d'enquête, l'instruction finira par s'enliser et par aboutir à un non-lieu. 

Des liens encore plus étroits existent entre l'IRW et le Hamas. L'IRW finance notamment l'université de Gaza fondée par le cheikh Yassin. Ce qu'Israël a maintes fois dénoncé. Notamment quand des roquettes ont été tirées depuis cette université en 2008. Pour les Frères musulmans, Israël est la tête de proue de l'Occident dans le monde arabe. "La haine des juifs" est un puissant fédérateur de l'organisation, écrit l'auteur qui cite les prêches de Safwat Higazi, le prédicateur égyptien le plus médiatisé qui se déclarait en 2009 "antisémite".  

Ca va mieux en le disant, non?

"Frères musulmans, enquête sur la dernière idéologie totalitaire" par Michaël Prazan, Grasset, janvier 2014, 450 pages.

 

18/11/2011

Après le tsunami arabe, le reflux?

Antoine Basbous, le fondateur et directeur de l'Observatoire des pays arabes à Paris était de passage à Genève le 17 novembre. Il vient de publier "le tsunami arabe", un livre faisant le point sur cet élan soudain des peuples arabes, avides de liberté au point de risquer leur vie pour renverser des régimes honnis. Antoine Basbous cite d'abord Alaa Al-Aswani, l'auteur égyptien de L'immeuble Yacoban, qui relève qu'en 14 siècles d'islam politique, les musulmans n'ont connu de bonne gouvernance que les 31 premières années. Suit une description des régimes renversés ou fortement secoués encore aujourd'hui. Et ce qui frappe, ce sont les points communs: la corruption clanique, le virus dynastique, la privatisation des républiques au profit du premier cercle, des chefs d'Etat qui ne partent pas à la fin de leur mandat (exception faite du Liban), des palais bunkers lourdement armés comme ceux du Libyen Kadhafi ou du Yémenite Saleh, des medias muselés, des partis uniques, la justice et la corruption qui se donnent la main pour protéger les puissants. L'auteur fait ensuite le portrait de ces peuples qui ont soif de liberté, et souligne le rôle des réseaux dans cette mutation. Al Jazira, la chaîne qatarie, le téléphone portable  et internet bien-sûr. Mais aussi, le soutien, notamment américain à l'activisme non violent de soutien à la bonne gouvernance.

tsuanmi.jpgSuivent de longs chapitres sur six peuples en quête d'avenir. Les pionniers ont été les Tunisiens. Antoine Basbous met en garde: bien que détestés et discrédités, les cadres de la police de Ben Ali sont toujours en place. On apprend dans ces lignes que Ben Ali aurait touché un salaire versé par Kadhafi, une révélation tirée du témoignage d'un cadre libyen repenti (La Tunisie jouait en effet le rôle de poumon économique de la Libye). L'auteur fait aussi état d'une tentative de suicide de Leila Trabelsi, la très insatiable femme du président, véritable régente de Carthage, en juillet dernier, près d'Abha, au coeur du désert saoudien. Et de sa séparation avec Ben Ali avant d'aller s'installer à Dubaï, récemment. Entre autres révélations du livre. Sur la Tunisie, toujours, on apprend que la délégation suisse à Tunis a subi des pressions du régime et a du renoncer à rencontrer des opposants. Antoine Basbous raconte également la contre-offensive des Benalistes qui ont libéré 11 000 détenus au lendemain de la chute de leur chef et 800 autres en avril pour semer le désordre.

 Dans le chapitre consacrée à l'Egypte, Antoine Basbous fait état de documents retrouvés par les jeunes révolutionnaires de la place Tarhir qui ont trouvé la preuve du mariage du mufti d'Al Jazira, Al Qardaoui, en 1997, à l'insu de sa famille avec une jeune égyptienne de 36 ans et un autre attestant des dix épouses du mufti de la République égyptienne alors que l'islam n'en autorise que quatre! Antoine Basbous décrit aussi une police du raïs totalement dépassée par les événements, qui se retrouve après trois jours d'émeutes, sans rations alimentaires et sans batteries pour ses talkies-walkies. Le fin connaisseur du monde arabe dévoile aussi dans le livre l'accord tacite ou négocié qui lie les Frères musulmans et l'armée. Dépassés, les militaires ont utilisé les Frères pour contrer les démocrates, ce qui expliquerait le renoncement des Frères à présenter un candidat à la présidentielle. Autre révélation du livre sur les islamistes égyptiens: la confrérie a installé depuis des mois des structures de justice parallèle religieuse sans la dévoiler avant 2011. On apprend encore avec crainte que les salafistes ont eux, ouvert plus d'une centaine de permanences depuis la fin de Moubarak. L'auteur pense que la révolution est détournée par l'armée. Washington aurait d'ores et déjà pris langue avec des généraux appelés à jouer les premiers rôles à l'avenir, comme Sami Hafez Enan, le chef d'état-major des armées. Au chapitre suivant, il fait une description hallucinante du système en place au Yémen, où la corruption est un mode de fonctionnement à tous les échelons et où le danger terroriste est omniprésent, laissant craindre une dérive à la somalienne. Les chapitres sur la Syrie, l'Arabie saoudite ou l'Iran pour finir sont tout aussi passionnants. La seule restriction à cet éloge serait le titre, même si l'auteur s'en explique. Car un tsunami dévaste tout. Or, l'auteur très réaliste, ne se laisse guère aller à l'enthousiasme benêt d'une partie de l'Occident devant ces révolutions. Et prévient qu'il y a des reflux (en égypte) et des dangers (en Libye ou au Yémen) après les grandes vagues populaires. Ne vaudrait-il pas mieux parler de la nouvelle vague arabe pour rester dans les métaphores marines?

Cette somme, un an ou presque après l'immolation d'un petit vendeur tunisien à Sidi Bouzid, le 17 décembre, vient en tout cas documenter utilement le printemps arabe et six peuples en quête d'avenir... Des révélations, du savoir, de la pédagogie et du recul d'analyse, que demander de plus à un livre? Ca va mieux en le disant, non?

"Le tsunami arabe" d'Antoine Basbous, aux éditions Fayard, 375 pages, novembre 2011.

      

17/06/2011

Une étincelle de livre

ben jelloun.jpgNe parlez plus à Tahar Ben Jelloun du silence des intellectuels arabes. Cette fable occidentale ne le fait plus rire. Il connaît trop de poètes, d'universitaires qui ont payé le pris fort à la cause de la liberté, trop de journalistes et d'intellectuels qui ont eu le courage de critiquer des régimes criminels, en prenant des risques d'une toute autre nature que ceux qui "menacent l'intellectuel parisien", pour supporter qu'on colporte encore cette sottise. Voilà pour le prologue, qui vaut avertissement. Puis, vient le livre. L'étincelle. Joli titre. Le printemps arabe vu par l'écrivain marocain Tahar Ben Jelloun. Alléchant. TBJ écrit dans Die Zeit, Le Monde et la Repubblica ou The independant. Mais ce n'est pas ce chroniqueur de presse qu'on attendait avec curiosité sur le printemps arabe. Non, c'est l'écrivain qui dès les premières pages, nous fait entrer dans la tête de Moubarak et Ben Ali. Quel feu d'artifice. Il fallait un écrivain pour décrypter ces sentiments de vanité, de fatuité de personnes qui ne se rendent plus compte de rien et qui se pensent indispensables à la survie de leur pays, même quand celui-ci les rejette. C'est encore l'écrivain qui parvient dans quelques belles pages à redonner chair à Mohamed Bouazizi, le Tunisien qui s'est immolé ou à l'Egyptien Sayed Bilal, deux figures des révolutions. Il fallait un écrivain pour imaginer à partir du réel, les pensées des deux Chefs d'Etat comme ce que fut la vie presque ordinaire de deux martyrs, ou le chagrin de leurs proches, en un parallèle désormais historique.

Malheureusement, l'auteur de "L'enfant de sable" ne tient pas la longueur. La promesse du regard clair et du mot juste n'est pas tenue jusqu'au bout. Le reste du livre est fait de bric et de broc. Un petit compte-rendu de voyage en Libye ou au Yémen d'un homme vite effrayé de son arrivée en terre kafkaïenne et ubuesque, ou au pays du couteau à la ceinture, resté tel quel depuis l'hégire. Un bel hommage au père de l'indépendance tunisienne, Bourguiba, qui a façonné son pays comme une exception d'un monde arabo-musulman baillonné et sanglé depuis 50 ans. Une évocation un peu timide et bienveillante du Maroc et de Mohamed VI. Difficile décidément d'être juste avec les siens. Dommage enfin que TBJ n'est pas pris le temps de rester sur l'idée de départ car les premières pages sont vraiment réussies. Las, ces ruptures de ton, de parti-pris, et au final de style, gâchent la fête et finissent par éteindre cette étincelle de livre. Relisez plutôt "Par le feu", un autre livre écrit dans l'urgence et inspiré par le printemps arabe du même Ben Jelloun. Chez Gallimard. Ca va mieux en le disant, non? 

"L'étincelle" de Tahar Ben Jelloun Gallimard, 122 pages, 2011

"Par le feu" de Tahar Ben Jelloun Gallimard, 56pages, 2011.

31/05/2011

Les clés du monde arabe

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Précises, argumentées, documentées, les synthèses de Mathieu Guidère, ancien professeur de veille stratégique à l'université de Genève, sur la situation des vingt-deux pays de la Ligue arabe, donnent des clés pour comprendre le printemps arabe. A propos, une précision: ce terme de printemps ne fait pas partie de l'imaginaire bédouin qui ne connaît que deux saisons, l'été et l'hiver. C'est ce décalage, parfois abyssal, entre une approche occidentale et la réalité arabe dont Mathieu Guidère fait son miel. Agrégé d'arabe, professeur d'islamologie, ancien directeur de recherche à l'école militaire Saint-Cyr, il multiplie les approches historiques et linguistiques afin de caractériser la diversité arabe, et donner pour chaque pays, une clé d'entrée. En nous mettant en garde contre des visions trop occidento-centristes des mouvements qui agitent ces sociétés. "Toutes les tentatives de démocratisation forcée et/ou soutenues par le Nord ont échoué, conduisant au renforcement du communautarisme et/ou de l'islamisme. En ces premiers mois de 2011, le peuples arabes se retrouvent confrontés, une fois l'euphorie passée, à la dure réalité des rapports de forces habituels", écrit-il en fin d'ouvrage. 

Parmi les thèses peu visitées du livre, on apprend que la révolution 2.0, celle qui s'est propagée sur internet et les réseaux sociaux, a largement été le fait de jeunes islamistes et non des seuls représentants d'une jeunesse occidentalisée et pro-démocratique. Il ajoute que trois forces travaillent les sociétés arabes: l'armée, la tribu et la mosquée. "Ces trois lieux de pouvoir et d'expression d'allégeance, représentent aujourd'hui les forces réelles et agissantes au Maghreb comme au Machrek", écrit-il. Suivent des explications très convaincantes. On trouve d'ailleurs à la fin du livre, un courageux exercice de prospective pour quelques-uns des pays actuellement en proie à des contestations. L'essentiel des pages est cependant consacré  au présent et au passé des pays arabes, à chaque fois chapitrés avec la clé qui fait leur spécificité: la clé militaire pour l'Algérie et l'Egypte, tribale pour la Libye ou le Yémen, wahhabite pour l'Arabie saoudite, oligarchique pour les Emirats, ethno-religieuse pour l'Irak, chiite pour le Liban, soufie pour le Soudan etc. 

A ranger parmi les usuels en bibliothèque, car il s'agit d'un tour d'horizon, à la fois clair et précis... Ca va mieux en le disant, non?

 "Le choc des révolutions arabes" par Mathieu Guidère, éditions Autrement, 210 pages, 2011.

24/05/2011

Les hirondelles arabes

La révolution tunisienne et sa propagation dans plusieurs pays d'Afrique du Nord et du Moyen-Orient a surpris tout autant les autocrates au pouvoir9782707164896-small227.jpg depuis des lustres que les observateurs les plus avertis de la région. Ce printemps arabe eut pourtant ses hirondelles annonciatrices. En ouverture du livre "Les sociétés civiles dans le monde musulman", un recueil d'articles pluridisciplinaires qui vient de paraître, on trouve ainsi une dépêche diplomatique écrite en 2004 par un conseiller politique auprès de l'ambassadeur de France qui dessine un portrait de la jeunesse tunisienne fort saisissant. Dans ses aspirations, comme dans ses frustrations. Cette société civile qui a renversé Ben Ali en Tunisie et Moubarak en Egypte est ensuite décortiquée par le menu par des historiens, des économistes et des sociologues, qui montrent comment une société civile s'est installée dans ces pays, contre l'Etat mais sans citoyenneté, à l'inverse des démocraties européennes. Les ferments de ces révolutions étaient bien là.

Les révolutions ne naissent pas en quelques semaines. Dans la Tribune de Genève du 23 mars 2010, un article intitulé "Mais que veulent donc les Arabes? Une démocratie qui intègre l'islam", on pouvait lire les grandes lignes d'un sondage effectué dans 35 pays en 2007 où Tunisie et Egypte apparaissent comme les plus demandeurs. N'en déplaise aux esprits grincheux, on savait avant l'explosion, que l'absence d'aspiration à la démocratie des peuples arabes, asséne par le théoricien  Huntington, était une connerie. Ces révolutions, comme certains séismes naturels majeurs, ont eu leurs premières secousses. Ce fut en Algérie en 1988, comme l'écrivent dans la préface des "Sociétés civiles dans le monde musulman" les universitaires Anna Bosso et Pierre-Jean Luizard qui ont dirigé cet ouvrage. La mémoire de l'échec de cette révolte et la lourde répression qu'elle a subie de la part des militaires explique d'ailleurs que les immolations et révoltes à Alger n'aient pas soulevé les mêmes foules que dans les pays voisins.

Chaque révolte a aussi ses avant-gardes. Et ce n'est pas tomber dans la théorie du complot que de souligner que les mouvements de jeunes en Tunisie, en Egypte mais aussi en Algérie, ont bénéficié de l'expérience et du savoir-faire de la génération qui s'est soulevée en Europe de l'Est en pratiquant la non-violence revendicative. Des leaders égyptiens et tunisiens sont ainsi partis en stage en Serbie, où Otpor, le mouvement qui a renversé Milosevic, explique à des étrangers "Comment renverser un dictateur", un bréviaire qui a été traduit en arabe. Le poing noir d'Otpor a ainsi été adopté par le mouvement du 6 avril egyptien et d'autres mouvements de la jeunesse arabe comme symbole de leur organisation. Ces formations et les mouvements qui ont utilisé les réseaux sociaux pour mobiliser, sont en grande partie financées par des fondations américaines qui cherchent à étendre l'espace démocratique (comme l'IRI du parti républicain, la fondation Soros, ou le National Endowment for Democracy, l'institut Albert Einstein et d'autres). Ceux-ci, d'ailleurs le revendiquent. Le théoricien de ces révolutions non violente est un Américain, Gene Sharpe, dont le livre est ici téléchargeable en français:  FDTD_French.pdf

Ce printemps arabe qui continue en Syrie, au Yémen, à Bahrein, voire au Maroc, a eu ses hirondelles. Ça va mieux en le disant, non?
 

"Les sociétés civiles dans le monde musulman" sous la direction d'Anna Bozzo et Pierre-Jean Luizard, Editions la Découverte, collection textes à l'appui. 477 pages, 2011.