Les deux clans, le livre qui montre que la gauche morale fait tout faux (09/03/2020)

«Un livre capital: l'analyse politique la plus percutante pour comprendre ce qui se joue aujourd'hui nous vient d'un Anglais». Ce jugement du démographe et historien Emmanuel Todd sur un livre numéro 1 des ventes en Grande-Bretagne, ne peut de provoquer la lecture. Dans "Les deux clans", David Goodhart, ex-journaliste du Financial Times et fondateur du magazine remue-méninges britannique "Prospect", explique pourquoi on en est arrivé au Brexit en Grande-Bretagne, à l'élection de Trump aux États-Unis, aux démocraties illibérales de l'Est, voire aux régimes autoritaires turcs ou russes actuels. Pas mal pour un livre. Or la promesse est tenue. Elle l'est d'autant plus que l'auteur devrait provoquer la réflexion chez les gens de gauche. Car la gauche des valeurs, celle qui pousse toujours plus loin les droits des minorités, se coupe de plus en plus de l'électorat populaire qu'elle est censée servir. David Goodhart explique pourquoi et comment. Sa démonstration est implacable, intelligente, dérangeante.

 

 

 

Il nous parle d'une fracture entre le monde des Partout et celui des Quelque-part, deux clans, qui se comprennent de moins en moins, exposant la société entière «aux risques de chocs et rejets brutaux». Les Partout sont éduqués, urbains, mobiles, aisés, libéraux socialement voire permissifs à tous crins et s'affichent progressistes. Chez eux, une minorité de 5%, la plus extrême, est constituée des "Villageois planétaires". Les Quelque part sont attachés à un lieu, aux valeurs traditionnelles, ont des revenus modestes, sont plus conservateurs et se sentent peu respectés socialement. Ils sont plus nombreux que les Partout mais moins écoutés politiquement. Parmi eux, une minorité est réellement intolérante, voire raciste, ce sont ceux que l'auteur appelle des "autoritaristes endurcis".

Faute d'être écoutés par les décideurs politiques, pronostique-t-il, de plus en plus de "Quelque part" risquent de se radicaliser et de faire grossir cette minorité. C'est ce qu'on appelle aujourd'hui le populisme. Il l'explique notamment par l'effet retard de la crise de 2008, une désillusion à propos de l'ordre social et économique - ce qui inclut les inégalités, la chute du niveau de vie après la crise, la raréfaction des bons emplois pour ceux qui n'ont pas fait d'études - sont de bons agents de la recrudescence populiste. Celui décomplexé qui est apparu jaillit de la confluence de deux tendances: une politique des partis installés plus étriquée, dominée par l'entre-soi et des technologies qui ont fait tomber les obstacles à l'expression politique directe. Comme l'exprime Michael Lind, cite-t-il: «Si la Nation des Initiés est une nation de technocrates, celle des Exclus est une nation de trolls.»

«Je suis stupéfait du manque de lucidité des Partout, incapables de voir que leurs opinions sont étrangères à celles des Quelque-Part», écrit l'auteur. Un mauvais point pour ceux qui se disent de gauche et en faveur de la justice sociale. Car, constate David Goodhart, sur une question comme l'immigration, centrale dans les motifs du Brexit par exemple, la gauche abandonne ses instincts sociaux et protectionniste pour devenir libertaire. «L'universalisme de la gauche en faveur de l'égalité raciale rencontre l'individualisme de la droite libérale qui prétend que la société n'existe pas». Or, les sociétés ethniquement hétérogènes montrent moins de soutien à la redistribution des richesses (comme aux États-Unis) car le sentiment de compréhension mutuelle, de faire société commune se dilue d'autant plus que les communautés étrangères sont loin culturellement de celle qu'elles intègrent.

Piquant, il ajoute qu'au fond, les valeurs des Partout (ouverture, méritocratie, autonomie, confiance au changement) tend à ne profiter qu'aux individus riches, qualifiés, réactifs, c'est-à-dire les Partout. Pour compenser, les voilà, eux qui aiment par dessus tout à défendre une cause, réduits à défendre les revendications identitaires - genre, race ou sexualité. Une analyse qui explique notamment l'évolution du parti socialiste ou des Verts. EÉtant donné qu'à gauche, le socioculturel supplante de plus en plus le socioéconomique, le discours politique de cette gauche ne parle plus aux Quelque part. Et de conclure: le populisme est de fait le nouveau socialisme...

Placer la liberté au dessus de la sécurité, la diversité au dessus de la cohésion, l'autonomie au dessus de l'autorité, la créativité au dessus de la discipline, telles sont les opinions typiques des Partout, reprend David Goodhart, reprenant la thèse de Jonathan Haidt. Dans son livre "La dynamique autoritaire", Karen Stenner écrit: «Tous les indicateurs montrent que l'exposition à la différence, les discours sur la différence et le fait d'applaudir la différence sont les meilleurs moyens d'exaspérer ceux qui sont intolérants. Paradoxalement, le meilleur moyen de juguler l'intolérance envers la différence est d'exhiber nos ressemblance et de les applaudir». Autrement dit, la gauche qui fait du multiculturalisme, une valeur, fait tout faux.

Par ailleurs, note l'auteur, parler de racisme pour définir toutes les opinions qui vont de l'esprit de clocher à la haine de l'autre, du sentiment commun d'être plus à l'aise parmi ceux qui nous ressemblent jusqu'à l'épuration ethnique", fait perdre de la force au mot et à ce qui le combat. De même, «le racisme ne doit pas être le point d'arrêt pour comprendre la montée de l'extrême droite, mais le point de départ de l'enquête.»

Très riche, ce livre est aussi une analyse fine de l'état social du Royaume-Uni et un radiographie de l'opinion qui a voté le Brexit. Mais comme vous l'aurez compris au travers de cette chronique, son constat vaut pour bien des sociétés qui ont connu des poussées populistes.

"Les deux clans, la nouvelle fracture mondiale" de David Goodhart, éditions Les Arènes, novembre 201, 395 pages.

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