France, Suisse, Grande-Bretagne: le poison du récit national

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2021-07-07_114107.jpgDans son livre "Le crépuscule du récit révolutionnaire", l'écrivain vaudois François Chérix démontre avec conviction et arguments comment le récit national en France, qui donne son titre à l'ouvrage, comme en Suisse ou en Grande-Bretagne nuit à ces trois pays. "Dans chaque société, les réactions aux événements obéissent à de vieilles histoires souterraines qui simplifient le monde et travaillent à le garder inchangé. Sous-estimées, ces fables identitaires inconscientes jouent un rôle considérable dans les émotions qui dominent l'opinion (...) En temps de crise, ces narrations se raidissent et dominent parfois la raison" pour se cristalliser dans le populisme. Voilà comment de façon irrationnelle, les Britanniques ont voté le Brexit, comment la Suisse libérale et commerçante se prive de l'Europe  pour mieux pénétrer son marché en écoutant le chant du réduit national de l'UDC, comment "la France exacerbe l'indignation au détriment du compromis" et glorifie le peuple impuissant contre un roi toujours indigne. 


Première démonstration: la crise des gilets jaunes en France. Ce mouvement qui nait du refus d'une taxe sur l'essence exigeait aussi, de façon paradoxale, plus de prestations et mutait rapidement en violences en paroles et en actes, accueillies avec gourmandise et indulgence par nombre de politiques et la presse. 1789, la révolution, enfin. "Le film met en scène un peuple victime qui se lève, s'insurge et monte aux barricades pour conquérir ses droits en chassant l'oppresseur accroché à ses privilèges." Cette révolutionite inguérissable, écrit François Chérix, met en scène un roi tout puissant qu'il faut faire descendre de son trône.


Avec courage, car ce n'est pas l'humeur des commentateurs actuels, il ose écrire que l'image du banquier prétentieux, président des riches de Macron bricolée à la hâte par ce récit national qui veut rendre le roi impopulaire ne colle pas avec la réalité. L'ISF? Il est remplacé par un impôt sur la fortune immobilière tout aussi efficace. Le pouvoir d'achat? Il a déjà  progressé. Les revenus? Ils ont été soutenus comme nul par ailleurs pendant la crise du Covid. "Au point que le bilan social de Macron s'avère nettement plus favorable que celui du socialiste Hollande", écrit le socialiste. À cela s'ajoute les milliards lachés durant la crise des gilets jaunes et ceux du soutien à l'économie et aux salariés durant la pandémie et le plan de relance. 


"Le point commun entre l'État ennemi et l'État sauveur en France, c'est qu'il est toujours extérieur à la société, domaine du président et non copropriété des citoyens". Pas étonnant, poursuit-il, que les destructions de matériels ou d'infrastructures publiques ne choquent pas plus l'opinion.


Deuxième démonstration: le Brexit et en parallèle le refus de la Suisse d'entrer en Europe. Sur le Brexit, François Chérix souligne qu'il est le fruit d'un grand récit national, celui de l'Empire britannique dominant mais que cette fable aujourd'hui exprime aussi le doute, "la peur de ne plus être conforme avec l'image que l'on avait de soi". "Quand ils courent après un passé fictif, les peuples deviennent des chasseurs d'imags", écrit-il joliment.


Le Cervin fictif


Quant à la Suisse, "voilà un pays également marchand, affairiste, libéral, qui s'isole et brime son économie en se montrant incapable de consolider ses relations avec l'Union européenne". C'est aussi le fruit d'un récit national, de montagnards aux cœurs purs votant à main levée sur la place du village. Cette représentation regarde les autres d'un oeil arrogant (ils ne connaissent pas nos référendums!!!) alors que ces derniers finissent par paralyser le pays. Il établit la vertu du modèle suisse d'un pays dont le destin est de rester à l'écart. 


"Cette fable exprime aussi l'inquiétude de voir que les temps changent". Plus dur encore, il écrit: "La fable que la Confédération cultive d'elle-même est en train de devenir une toxine (...) tabouisant la démocratie directe, excluant l'autocritique, bloquant les évolutions que le siècle réclame, elle enferme la Suisse dans une vision passéiste. Conservatrice, la démocratie directe ne répond que rarement aux désirs de ses utilisateurs, découpe les enjeux sans vision globale, favorise le populisme, auquel l'auteur connu pour ses positions anti-populiste, consacre d'ailleurs un chapitre très convaincant. Le récit des montagnards votant à main levée "dessine la fiction d'une communauté fraternelle alors que la Confédération est un puzzle dont les pièces s'ignorent volontiers". Et de conclure: "L'UDC a fait rentrer la Suisse dans une culture d'intentions alors qu'elle se croyait pragmatique. Si la logique des résultats d'une Suisse pragmatique existait encore, elle conduirait les Confédérés à devenir citoyens européens pour se faciliter l'existence et mieux défendre leurs intérêts." 

 

Comparant la France et la Suisse, l'auteur ajoute "voici deux sociétés en porte-à-faux avec elle-même. L'une vibre aux incantations et envolées révolutionnaires alors qu'elle est sur la route des résultats, l'autre se croit réaliste quand elle nage en plein rêve, celui d'un Cervin fictif, rempli d'émotions. Toutes deux se trompent sir leur nature, leur image, leurs évolutions et leurs besoins. Toutes deux s'accrochent aux vieux récits qui les enferment et péjorent leur avenir."

 

Culture d'intention et logique de résultats

 

Le chapitre 6 de ce brillant essai est consacré à Emmanuel Macron, qu'il voit comme un révélateur social et la haine qu'il suscite très éclairante dans son analyse des méfaits des récits nationaux. Elle s'inscrit dans la même finalité que la construction du président en roi: évacuer la politique au profit de la fable et regonfler le récit révolutionnaire. Suit un panégyrique de ses qualités et de ses actions, rare par les temps qui courent. "En développant quatre attitudes, le renouveau, le dépassement des clivages (dont à besoin le récit révolutionnaire), la complexité du monde contemporain et l'importance de la responsabilité commune (mortels pour le récit révolutionnaires), il casse les codes du vieux récit (...) 


Désormais, estime François Chérix, "le projet identitaire ne peut réussir qu'une seule révolution, celle qui retourne l'espoir en désolation, la politique en escroquerie", craignant la montée du populisme en France, en 2022 ou 2027. L'auteur, proeuropéen convaincu termine sa réflexion par un chapitre sur l'Europe. Et en appelle au sociologue Max Weber qui distinguait deux éthiques, celle de la conviction et celle de la responsabilité". La première, explique-t-il, "consiste à statufier des valeurs suprêmes basées sur des opinions, la seconde consiste à privilégier le pragmatisme et l'efficacité au service de l'action". Il y voit le clivage entre la culture d'intentions et la logique de résultats. Inutile de préciser dans quel camp se trouve l'auteur de cet essai qui renverse le politiquement correct...

"Le crépuscule du récit révolutionnaire", Regard sur les tourments du débat politique français, de la crise des Gilets jaunes à celle du coronavirus", Editions Slatkine, 196 pages, Genève 2021.

Lien permanent Catégories : chronique de l'écrit 9 commentaires

Commentaires

  • Quand on parle d'éthique de responsabilité ou de conviction, voici la conclusion de Max Weber qui tempère l'analyse de Cherix : "Mais cette analyse n’épuise pas encore le sujet. Il n’existe aucune éthique au monde qui puisse négliger ceci : pour atteindre des fins « bonnes », nous sommes la plupart du temps obligés de compter avec, d’une part des moyens moralement malhonnêtes ou pour le moins dangereux, et d’autre part la possibilité ou encore l’éventualité de conséquences fâcheuses. Aucune éthique au monde ne peut nous dire non plus à quel moment et dans quelle mesure une fin moralement bonne justifie les moyens et les conséquences moralement dangereuses."

    Max WEBER, Le savant et le politique, Plon, 10/18, Paris 1995.

  • C'est tout de même curieux que vous attachiez autant d'importance aux visions de Cherix. Vous ne devez pas être très nombreux en Suisse. Étant français, vous ne semblez pas voir qu'un petit pays dans l'UE perd toute son importance. L'UE est dirigée à deux, par la France et l'Allemagne. Les autres pays sont quantité négligeable et n'ont qu'à suivre la voie indiquée par leurs maîtres. De plus, la Suisse est soluble dans l'Europe. La Suisse romande ne sera plus qu'une dépendance de la France, la Suisse allemande de l'Allemagne et le Tessin de l'Italie. Cela en a d'ailleurs déjà pris la voie depuis la libre circulation des personnes. Il n'y a plus beaucoup d'entreprises suisses dirigées par des Suisses...
    D'autre part, l'analyse de Cherix sur la France me paraît un peu courte. Soyons clair, la France est probablement le pays le plus civilisé du monde. Elle devrait en conséquence briller bien davantage. Grandes qualités et donc défauts en proportion. Contrairement à ce qu'avance Cherix, il me semble évident que c'est le manque de démocratie qui gêne son développement.
    Je suis pour ma part persuadé que si les Girondins l'avaient emporté contre les Jacobins, la France serait en bien meilleur état...

  • Vous pouvez appliquer ce que vous dites à toute la planète, sauf que pour beaucoup d'autres pays, le dire est immédiatement qualifié de racisme! L'Europe abrite aujourd'hui des réseaux mafieux internationaux, qui profitent du mot "racisme" pour prospérer dans une totale impunité! Des femmes sont prostituées "librement" dans notre pays aujourd'hui, alors qu'elles ont été enlevées dans leurs pays d'origines, et que ce sont des esclaves! Nos politiciens font semblant de ne rien voir, et notre justice/police laisse faire!

  • L'Âne et le Tigre
    (ou l’attitude qu’il faut adopter face à quelqu’un qui croit que 2 + 2 = 5 comme lui disent la télé et les journalistes)

    Un âne dit au tigre : – L’herbe est bleue.

    Le tigre rétorque : – Non, l’herbe est verte.

    La dispute s’envenime et tous deux décident de la soumettre à l’arbitrage du lion, « le roi » de la jungle.

    Bien avant d’atteindre la clairière où le lion se reposait, l âne se met à crier :

    – Votre Altesse, n’est-ce pas que l’herbe est bleue ?

    Le lion lui répond : – Effectivement, l’herbe est bleue. L’âne se précipite et insiste :

    – Le tigre n’est pas d’accord avec moi, il me contredit et cela m’ennuie.
    S’il vous plaît, punissez-le !

    – Le tigre sera puni de 5 ans de silence.

    L’âne se met à sauter joyeusement et continue son chemin, heureux et répétant :
    – L’herbe est bleue… l’herbe est bleue…

    Le tigre accepte sa punition, mais demande une explication au lion :

    – Votre Altesse, pourquoi m’avoir puni ?

    Après tout, l’herbe n’est-elle pas verte ?

    Le lion lui dit : – En effet, l’herbe est verte.

    Le tigre, surpris, lui demande : – Alors pourquoi me punissez-vous ???

    Le lion lui explique : – Cela n’a rien à voir avec la question de savoir si l’herbe est bleue ou verte.

    Ta punition vient du fait qu’il n’est pas possible qu’une créature courageuse et intelligente comme toi ait pu perdre son temps à discuter avec un fou et un fanatique qui ne se soucie pas de la vérité ou de la réalité, mais seulement de la victoire de ses croyances et de ses illusions. Ne perds jamais de temps avec des arguments qui n’ont aucun sens… Il y a des gens qui, quelles que soient les preuves qu’on leur présente, ne sont pas en mesure de comprendre.
    Et d’autres, aveuglés par leur ego, leur haine et leur ressentiment, ne souhaiteront jamais qu’une seule chose : avoir raison même s’ils ont tort.

    Or quand l’ignorance crie, l’intelligence se tait.

    Ta paix et ta tranquillité n’ont pas de prix.

  • "l'écrivain vaudois François Chérix" .... C'est tout? Vraiment? Il n'y a donc rien d'autre dire sur ce monsieur?

    Pour que le lecteur puisse se faire une vraie idée non biaisée du personnage, quelqu'un qui ferait de l'information, à savoir journaliste, nous dirait aussi dit que François Chérix est membre de la direction du Nouveau Mouvement Européen Suisse (NOMES), et président de Renaissance Suisse Europe.

    https://fr.wikipedia.org/wiki/Fran%C3%A7ois_Cherix

    et

    https://fr.wikipedia.org/wiki/Nouveau_mouvement_europ%C3%A9en_suisse

    Bref, comme on le voit sur sa page Wikipédia et à toutes ses publications, François Chérix est un européiste acharné, ennemi farouche des états nations qu'il rêve de voir se diluer dans l'UE.
    Avec cette information, le lecteur pourra se faire une idée plus juste et se rendre compte que monsieur Chérix n'est pas un simple "écrivain vaudois".. N'est-ce pas? Maintenant, il faudrait aussi s'intéresser à la provenance de l'argent qui finance le NOMES. Une petite enquête spéciale sur le sujet? Moi je sais!

    PS: De la même manière, la Tribune nous présente parfois un certain Nicolas Baverez comme étant un simple "éditorialiste" du Figaro en se gardant bien de nous dire que qu'il est également Membre du comité directeur de l'Institut Montaigne et surtout du membre du Steering Committee du Groupe Bilderberg.

  • Il est dit dans le billet que M.Chérix est socialiste, pro-européen antipopuliste. Encore faut-il lire jusqu'au bout.

  • Socialisme et fascisme. Je ne savais pas que le socialisme contenait les germes du fascisme et qu'il éclorerait à la lumière des 20 et 2ième siècle..
    On veut nous faire avaler beaucoup d'imposture et d'imposteurs!

    Je me souviens d'un certain magistrat socialiste qui voulait faire édifier un campus capable d'habriter une centaine de millier d'étudiants et d'enseignants, mais les sites pour une telle mégalomanie n'existait pas à Genève. je lui disais alors que ce qui dépasse les capacités de gestion et de sécurité ne causera plus du soucis et de dépenses que de prestige et de trésorerie. Il avait mis le temps pour comprendre que l'optimal n'est pas le gigantisme.
    Macron et sa picouse du monde entier. Ce ne sera pas lui qui gèrera les conséquences d'une planète d'humains atteints d'effets mortels et handicapants..
    Comme Cherix, Macron n'aime pas les humains. On se demande de quelle manière il s'aime lui-même.

  • Les fables identitaires fonctionnent non seulement à l'intérieur du territoire national, mais se construisent sur les mêmes modèles en direction de pays au sujet desquels le public ne dispose que d'informations incomplètes: la Chine est un exemple.

  • J'ai connu la Suisse au début des années '70 : à l'époque les journalistes avaient le profil bas sur les questions internationales, ils jouaient les modestes et aucun Pays au monde lui faisait des reproches qui venaient plutôt de l'intérieur ( Ziegler et comités des citoyens pour le scandale du lait en poudre distribué en Afrique ). Puis il y a eu 1989 et la chute du communisme. Claude Monnier, grand journaliste trop vite oublié, avait écrit je crois dans Le Temps stratégique, que pour la Suisse c'était la fin en expliquant que son prestige venait de la guerre froide. En effet pendant la guerre froide la Suisse avait été la plateforme, idéalement située, pour les pourparlers et négociations sécrets et inavouables. Pour moi ce fut, d'un coup, une lumière dans le noir : tout ce que je ne comprennais avant, maintenant avait du sense. La suite l'a prouvé : des chicanes avec les USA , à l'obligation de lever le secret bancaire et aux chantages récents de l'Europe, tout y passe. Et vous voudriez nous faire croire que, en entrant en Europe, la Suisse pourrait faire entendre sa voix ? ! Vous voulez rire ou... nous faire rire ? Je suis citoyenne européenne, malheureusement âgée, parce que j'ai un rêve : partir de l'Europe et fuir les Pays qu'y veulent entrer.

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