La mafia en Suisse

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Une étude fouillée de l'implantation de la mafia en Suisse, écrite par Madeleine Rossi, une journaliste indépendante spécialiste du sujet, qui vit entre la Suisse et l'Italie, vient de paraître aux éditions Attinger. Outre les différentes affaires qui ont fait l'objet d'enquêtes communes des polices et de la justice suisse et italienne, largement décrites, l'auteure consacre plusieurs chapitres à la législation suisse, longtemps mal adaptée à combattre le crime organisé et aux failles de l'administration exploitée par les mafieux. La Suisse et la mafia, une histoire vieille de cinquante ans, titrait un quotidien tessinois.

On en trouve pourtant des traces bien avant.livre mafia.jpg

S'il est fait mention dans la presse suisse de la Camorra, la mafia napolitaine dès 1875, on ne trouve que peu d'articles sur la criminalité calabraise, si ce n'est un entrefilet sur la mort du dernier brigand de Calabre dans "Le Confédéré" en 1927. Il faudra attendre 1970 pour entendre parler de la mafia calabraise ou 'Ndrangheta,  une des mafias les plus puissantes aujourd'hui, mais aussi une des plus discrètes.

La mafia en Suisse? Il aura fallu du temps pour que les politiques s'en préoccupent. La première question au parlement viendra d'un Tessinois d'origine genevoise, Didier Wyler, député socialiste au Grand Conseil du Tessin et au Conseil national, en 1973. "Il existerait en Suisse un centre qui contrôle le trafic de tabac et de drogue dans le monde entier" et Zurich aurait été le lieu d'une rencontre au sommet de la mafia en octobre 1970. Nouvelle interpellation parlementaire en 1986 concernant des armes suisses tombées dans les mains du crime organisé. Un classique. 

Permis B pour le mafieux

Voisine de l'Italie, la Suisse est une terre de conquête pour les mafias. Dernière affaire en date, l'opération italo-suisse "Imponimento" contre la 'Ndrangheta, la mafia calabraise. Après quatre ans d'enquête, elle débouchait en juillet 2020 sur la mise sous enquête de 158 personnes, l'interpellation de 75 individus dont un en Suisse et la saisie de biens pour une valeur de 169 millions d'euros. Dans cette affaire, deux mafieux du clan Anello ont été convaincus de s'être procurer des armes et des munitions en Suisse. Dans les 3544 pages de l'acte d'accusation, les ramifications en Suisse sont nombreuses avec des opérations de blanchiment, des complices, des boîtes de nuit, des intermédiaires dans les cantons d'Argovie, Zoug, Bâle, Schaffhouse, Lucerne et Zurich. Une autre affaire en 2019 montre les failles administratives suisses s'ajoutant à la porosité des frontières. Un "latilante", un fuyard recherché par la police italienne avait obtenu un permis B, un problème "récurrent dans les affaires de mafia en Suisse", note l'auteur. 

Les deux facteurs de la diffusion de la mafia en Suisse ont été "la nécessité de se soustraire aux règlements de compte et de s'établir dans la région prospère du nord de l'Italie ainsi que l'éloignement des zones "non traditionnelles", écrit la journaliste. L'émigration a aussi fourni aux mafieux des contacts en Suisse, amis ou parents et les régions concernées par l'infiltration mafieuse correspondent au choix d'émigration, le Tessin (avec la langue en commun) et les cantons alémaniques plus riches, essentiellement. C'est au Tessin que le blanchiment lié aux activités de la criminalité organisée s'est implanté. C'est dans ce canton que la Suisse a axé son plan antimafia, oubliant au passage la vallée de Moesano, dans le sud du canton des Grisons, italophone, qui compte 2000 sociétés pour 8000 habitants, ce qui en ferait la région la plus riche de Suisse, ce qui n'est pas le cas, explique un journaliste de la RSI, originaire de là. "70 entreprises de construction  de la vallée sur les 400 dans le canton, ne construisent rien" ajoute-t-il.

Blanchiment et armes

Plus tard en 2018, la communication de soupçons de blanchiment  à la police montraient que la place financière de Genève était concernée comme Zurich et le Tessin. Dans le canton de Zoug, en 2020, 328 sociétés étaient domiciliées dans le même immeuble et seulement 32 étaient inscrites dans l'annuaire. Le secteur financier et les sociétés fictives ne sont pas les seuls à être surveillés. Le commerce d'or et de métaux précieux au Tessin, les fameux compraoro qu'une clientèle italienne fréquente assidument s'est révélé de petites plateformes de blanchiment. 

La mafia recule-t-elle pour autant en Suisse? Apparemment pas... Pour preuve entre 2018 et 2019, les autorités italiennes ont transmis 34 demandes d'entraide judiciaires toutes liées au crime organisé. Le rôle de plaque tournante de la Suisse et de ses institutions financières sera révélé au grand jour en 1985 avec le procès de la pizza connection. De là un sérieux renforcement de la législation et de nouvelles mesures policières ont été mis en place, alors que le juge Falcone visitait régulièrement Zurich et le Tessin, collaborant avec les juges Paolo Bernasconi et Carla Del Ponte, notamment. C'est la pizza connection qui montrait qu'un baron turc du trafic d'héroïne rencontrait des membres de Cosa Nostra, la mafia sicilienne à Zurich et Lausanne pour négocier. Si la blanche n'avait pas transité par la Suisse, cette fois, ce fut le cas en 1987 quand 80 kilos de morphine base et 30 kg d'héroïne étaient saisis à bord d'un camion turc près de Bellinzone. Le juge Bernasconi prévenait déjà dans ces années 80 que "la Suisse risque chaque jour un peu plus de se transformer en refuge où ceux qui sont de mèche avec la mafia trouveront aide soutien et hospitalité". Ces affaires lui ont donné raison. Et puis, il y a eu cette vidéo incroyable diffusée par Fedpol, la police suisse, d'une réunion des mafieux calabrais en Thurgovie en 2014

Des sociétés secrètes

Mais de quelles mafias parle-t-on? Madeleine Rossi en fait le tour. Et cela ne se limite pas à la sicilienne Cosa Nostra, la Camorra napolitaine ou à la 'Ndrangheta calabraise. "Depuis le milieu des années 1980, la Sicile doit compter avec une seconde mafia, la Stidda, née dans la région d'Agrigente en rébellion contre le pouvoir de Cosa Nostra" qui provoquera le massacre de Gela, baptisée Mafiaville. Dans les Pouilles, c'est la Sacra Corona Ubita qui fait parler d'elle à partir de 1983 et entre en concurrence avec la criminalita barese et la Societa foggiana. À Rome et Ostie, il y a la Bande de la Magliana, Casamonica et Spada, du nom de deux clans d'origine rom. Enfin la Vénétie et la Sardaigne, furent les fiefs de la Mala del Brenta et de l'Anonima Sarda... C'est cette dernière spécialisée dans les enlèvements à rançon. On retrouvera au Crédit suisse de Roveredo dans les Grisons, une partie de la rançon demandée pour la famille Soffiantini impliquant un entrepreneur suisse. Mais seule la mafia calabraise est vraiment présente en Suisse, même si Cosa Nostra et la Camorra y ont des relais, écrit Madeleine Rossi. Un paysage mafieux complexe... À découvrir.

"La mafia en Suisse. Au cœur du crime organisé – Histoire, secrets, pouvoir " par Madeleine Rossi, éditions Attinger, 247 pages. 

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Commentaires

  • La Suisse accueille aujourd'hui des mafias du monde entier! Des mafieux qui profitent des aides sociales avec la complicité de nos gouvernements!

  • J'avais suivi de très près l'affaire Licio Gelli

    On peut se demandé si ce n'est pas la mafia suisse qui est à l'origine de la mafia italienne ?

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